CHAPITRE II
Je puis bien concevoir un homme sans mains, pieds, tête, car ce n'est que l'expérience qui nous apprend que la tête est plus nécessaire que les pieds. Mais je ne puis concevoir l'homme sans pensée, ce serait une pierre ou une brute.
f Grandeur et misère. — La misère se concluant de la grandeur, et la grandeur de la misère, les uns ont conclu la misère d'autant plus qu'ils en ont pris pour preuve la grandeur, et les autres concluant la grandeur avec d'autant plus de force qu'ils l'ont conclue de la misère même, tout ce que les uns ont pu dire pour montrer la grandeur n'a servi que d'un argument aux autres pour conclure la misère, puisque c'est être d'autant plus misérable qu'on est tombé de plus haut; et les autres, au contraire. Ils se sont portés les uns sur les autres par un cercle sans fin : étant certain qu'à mesure que les hommes ont de la lumière, ils trouvent et grandeur et misère en l'homme. En un mot, l'homme connaît qu'il est misérable : il est donc misérable, puisqu'il l'est; mais il est bien grand, puisqu'il le connaît.
f ... S'il se vante, je l'abaisse; s'il s'abaisse, je le vante , et le contredis toujours, jusqu'à ce qu'il com prenne qu'il est un monstre incompréhensible.
son être; il passe et est mortel. Les clioses en particulier se corrompent et se changent à chaque instant : il ne les voit qu'en passant; elles ont leur principe et leur fin : il ne conçoit ni l'un ni l'autre. Elles sont simples, et il est composé de deux natures différentes; et pour consommer la preuve de notre faiblesse, je finirai par cettô réflexion sur l'état de notre nature » (barré.)
ni.
Les hommes n'ayant pu guérir la mort, la misère, Tignorance, se sont avisés, pour se rendre heureux, de ne point y penser.
La nature nous rendant toujours malheureux en tous états, nos désirs nous figurent un état heureux, parce qu'ils joignent à l'état où nous sommes les plaisirs de l'état où nous ne sommes pas ; et quand nous arriverions à ces plaisirs, nous ne serions pas heureux pour cela, parce que nous aurions d'autres désirs conformes à ce nouvel état.
Il faut particulariser cette proposition générale...
Qu'on s'imagine un nombre d'hommes dans les chaînes, et tous condamnés à mort, dont les uns étant chaque jour égorgés à la vue des autres, ceux qui restent voient leur propre condition dans celle de leurs semblables, et, se regardant les uns les autres avec douleur et sans espérance, attendent leur tour : c'est l'image de la condition des hommes.
Cromv^ell allait ravager toute la chrétienté; la famille royale était perdue et la sienne à jamais puissante, sans un petit grain de sable qui se miî dans son uretère. Rome même allait trembler souj lui; mais ce petit gravier s'étant mis là, il est mort sa famille abaissée, tout en paix et le roi rétabli.
La grandeur de l'homme est grande en ce qu'il sç connaît misérable. Un arbre ne se connaît pas misé- '
CHAPITRE li. 131 rable. C'est donc être misérable que de se connaître misérable; mais c'est être grand que de connaître qu'on est misérable. Toutes ces misères-là mêmes prouvent sa grandeur. Ce sont misères de grand seigneur, misères d'un roi dépossédé.
La grandeur de V homme, — La^Tandeur de Thom me est si visible; qu'elle se tire même de sa misère. Car ce qui est nature aux animaux, nous l'appelons misère en l'homme, par où nous reconnaissons que sa nature étant aujourd'hui pareille à celle des animaux, il est déchu d'une meilleure nature qui lui était propre autrefois.
Car qui se trouve malheureux de n'être pas roi, sinon un roi dépossédé ? Trouvait-on Paul Émile malheureux de n'être plus consul ? Au contraire, tout le monde trouvait qu'il était heureux de l'avoir été, parce que sa condition n'était pas de l'être toujours. Mais on trouvait Persée si malheureux de n être plus roi, parce que sa condition était de l'être toujours, qu'on trouvait étrange de ce qu'il supportait la vier: Qui se trouve malheureux de n'avoir qu'une bouche? et qui ne se trouvera malheureux de n'avoir qu'un œil? On ne s'est peut-être jamais affligé de n'avoir pas trois yeux, mais on est inconsolable de n'en point avoir.
Grandeur de l'homme. — Nous avons une si grande idée de l'âme de l'homme, que nous ne pouvons souffrir d'en être méprisés, et de n'être pas dans
i32 PASCAL. — PENSÉES.
l'estime d'une unie ; et toute la félicité des hommes
consiste dans cette estime.
La plus grande bassesse de l'homme est la recherche de la gloire, mais c'est cela même qui est là plus grande marque de soii excellence; car, quelque possession qu'il ait^sur la terre, quelque santé et commodité essentielle qu'il ait, il n'est pas satisfait s'il n'est dans l'estime des hommes. Il estime si grande la raison de l'homme, que, quelque avantage qu'il ait sur la terre, s'il n'est placé avantageusement aussi dans la raison de l'homme, il n'est pas content. C'est la plus belle place du monde : rien ne peut le détourner de ce désir, et c'est la qualité la plus ineffaçable du cœur de l'homme.
Et ceux qui méprisent le plus les hommes, et qui les égalent aux bêtes, encore veulent-ils en être admirés et crus, et se contredisent à eux-mêmes par leur propre sentiment : leur naturel, qui est plus forte que tout, les convainquant de la grandeur de l'homme plus fortement que la raison ne les convainc de leur bassesse.
L'homme n'est qu'un roseau , le plus faible de là nature, mais c'est un roseau pensant. Il ne faut pas que Kiinivers entier s'arme pour l'écraser. vUne vapeur, une goutte d'eau, suffit pour le tuer. Mais quand l'univers l'écraserait, l'homme serait encore plus noble que ce qui le tue, parce qu'il sait qu'il meurt; et l'avantage que l'univers a sur lui, l'univers n'en sait rien
* Parmi les passages les plus admirés, nul ne l'a plus été et ne
CHAPITRE 11. 133 To^ile notre dignité consiste donc en la pensée C'est de là qu'il faut nous relever, non de l'espace et de la durée, que nous ne saurions remplir. Travaillons donc à bien penser : voilà le principe de la morale.
Il est dangereux de trop faire voir à l'homme combien il est égal aux bêtes, sans lui montrer sa grandeur. Il est encore dangereux de lui trop faire voir sa grandeur sans sa bassesse. Il est encore plus dangereux de lui laisser ignorer l'un et l'autre. Mais il est très-avantageux de lui représenter l'un el l'autre*.
Contrariétés. Après avoir montré la bassesse et la grandeur de Vhomme : — Que l'homme maintenant s'estime son prix. Qu'il s'aime, car il a en lui une nature capable de bien ; mais qu'il n'aime pas pour cela les bassesses qui y sont. Qu'il se méprise,
mérite plus de l'être que celui où Pascal compare l'homme à un roseau, mais à un roseau pensant. C'est un des morceaux les plus accomplis et les plus travaillés qui soient sortis de sa plume. Pascal est revenu à deux fois sur cette pensée ; il ne l'a quittée qu'après l'avoir portée à sa dernière perfection, et l'avoir gravée à jamais. 11 c^t curieux d'en retrouver dans un coin du manuscrit la première et imparfaite ébauche. La voici avec ce titre qui renferme d'abord la pensée tout entière (ms. p. 165) : Roseau pensant. « Ce n'est point de l'espace que je doi^s chercher ma dignité ; mais c'est du règlement de ma pensée. Je n'aurai pas davantage en possédant des terres par l'espace : Tunivers me comprend et m'engloutit comme un point; par la pensée je le comprends. (Cousin.)
^ A la suite de ce parafjrapfie , on lit dans la copie : « Il ne faut pas que l'homme croie qu'il est égal aux bôtes, ni qu'il croie qu'il est égal aux anges, ni qu'il ignore l'un et l'autre, mais qu'il sache l'un et r autre. »
parce que cette capacité est vide ; mais qu'il ne méprise pas pour cela cette capacité naturelle. Qu'il se haïsse, qu'il s'aime : il a en lui la capacité de connaître lï vérité et d'être heureux; mais il n'a point de vérité, ou constante, ou satisfaisante.
Je voudrais donc porter l'homme à désirer d'en trouver, à être prêt, et dégagé des passions, pour la suivre où il la trouvera, sachant combien sa connaissance s'est obscurcie par les passions; je voudrais bien qu'il haït en soi la concupiscence qui le détermine d'elle-même, afin qu'elle ne l'aveuglât point pour faire son choix, et qu'elle ne l'arrêtât point quand il aura choisi.
^ Je blâme également, et ceux qui prennent parti de louer l'homme, et ceux qui le prennent de le blâmer, et ceux qui le prennent de se divertir; et je ne puis approuver que ceux qui cherchent en gémissant.
f Les stoïques disent : Rentrez au dedans de vousmêmes; c'est là où vous trouverez votre repos : et cela n'est pas vrai. Les autres disent : Sortez au dehors; recherchez le bonheur en vous divertissant :. et cela n'est pas vrai. Les maladies viennent : le bonheur n'est ni hors de nous, ni dans nous; il est en Dieu, et hors et dans nous.
La nature de l'homme se considère en deux manières: l'une selon sa lin, et alors il est grand et incomparable; l'autre selon la multitude, comme l'on juge de la nature du cheval et du chien, par la
CHAPITRE II. 135 multitude * d'y voir la course, et animum arcendi ^ ; et alors riiomme est abject et vil. Voilà les deux voies qui en font juger diversement, et qui font tant disputer les philosophes. Car l'un nie la supposition de l'autre : l'un dit : Il n'est pas né à cette fin, car toutes ses actions y répugnent ; l'autre dit : Il s'éloigne de sa fin quand il fait ces basses actions.
f Deux choses instruisent l'homme de toute sa nature, l'instinct et l'expérience.
Je sens que je peux n'avoir point été : car le moi consiste dans ma pensée; donc moi qui pense n'aurais point été, si ma mère eût été tuée avant que j'eusse été animé. Donc je ne suis pas un être nécessaire. Je ne suis pas aussi éternel, ni infini ; mais je vois bien qu'il y a dans la nature un être nécessaire, éternel et infini \
* Bossut a substitué à ce mot multitude^ le mot habitude.
2 C'est-à-dire l'instinct d'arrêter le gibier, par allusion au chien de chasse.
3 Après cette première grande esquisse de l'homme placé et perdu comme un point au sein de l'immense et splendide nature, et supérieur pourtant à elle parce qu'il a la pensée... après avoir agité comme au hasard co roseau pensant et l'avoir vu flotter au sein des choses, Pascal prend l'homme en lui-môme, et lui démontre au cœur dans son moi la racine naturelle de toute action, et une racine corrompue. (Sainte-Beuve.)
Le moi humain est en effet le sujet du chapitre qui suit celui qu'on vient de lire.