CHAPITRE IV
monde qu'il veut gouverner ? Sera-ce sur le caprice de chaque particulier? Quelle confusion l Sera-ce sur la justice ? Il l'ignore.
Certainement s'il la connaissait, il n'aurait pas établi cette maxime, la plus générale de toutes celles qui sont parmi les hommes, que chacun suive les mœurs de son pays ^ ; l'éclat de la véritable équité aurait assujetti tous les peuples, et les législateurs n'auraient pas pris pour modèle, au lieu de cette justice constante, les fantaisies et les caprices des Perses et Allemands. On la verrait plantée par tous les États du monde et dans tous les temps, au lieu qu'on ne voit presque rien de juste ou d'injuste qui ne change de qualité en changeant de climat. Trois degrés d'élévation du pôle renversent toute la jurisprudence. Un méridien décide delà vérité; en peu d'années de possession, le*s lois fondamentales changent; le droit a •ses époques. L'entrée de Saturne au Lion nous marque l'origine d'un tel crime. Plaisante justice qu'une rivière borne ^ ! Vérité au deçà des Pyrénées, erreur au delà.
* « La droicture et la iustice, si l'homme en cognoissoit qui eust corps et véritable essence, il ne s'attacheroit pas à la condition des coustumes de cette contrée ou de celle là. » (Montaigne.)
^ Var. du ms. : « Que le trajet d'une rivière rend crime. » L'idée est prise de Montaigne qui a dit : « Quelle vérité est ce que ces montaignes bornent, mensonge au monde qui se tient au delà? » Tout le morceau du reste a été évidemment inspiré par l'auteur des Essais, et c'est ici l'occasion de i-appeler ces mots de M. Sainte-Beuve : « Montaigne... se peut étudier au s<iin de Pascal. Il fut pour lui à certaines heures le renard do l'enfant lacédémonien, le renard caché sous la robe. Pascal en était souvent repris et mordu, et dévoré. En vain il l'écrase, il le rejette: le'rusé revient toujours. Il s'en inquiète, il le cite, il le transcrit quelquefois dans le tissu de ses pro-
Ils confessent que la justice n'est pas dans ces coutumes, mais qu'elle réside dans les lois nalurelles, connues en tout pays. Certainement ils la soutiendraient opiniâtrement, si la témérité du hasard qui a semé les lois humaines en avait rencontré au moins une qui fût universelle; mais la plaisanterie est telle, que le caprice des hommes s'est si bien diversifié, qu'il n'y en a point.
Le larcin, l'inceste, le meurtre des enfants et des pères, tout a eu sa place entre les actions vertueuses. Se peut-il rien de plus plaisant, qu'un homme ait droit de me tuer parce qu'il demeure au delà de l'eau, et que son prince a querelle contre le mien, quoique je n'en aie aucune avec lui ?
Il y a sans doute des lois naturelles; mais cette belle raison corrompue a tout corrompu : Nihil amplms nostrum est; quod nostrum dicimus, artls est, — Ex senatusconsuUis et plebiscitis crimina exercentur. — Ut olim vitiis, sic nunc legibus laboramus.
De cette confusion arrive que l'un dit que l'essence de la justice est l'autorité du législateur; l'autre, la commodité du souverain; l'autre, la coutume présente, et c'est le plus sur : rien, suivant la seule raison, n'est juste de soi ; tout branle avec le temps. La coutume fait toute l'équité, par cette seule raison
près Pensées, ot on s'y est mépris dans l'édition donnée par ses amis : il y a des phrases de Montaigne qu'on y a laissées comme étant de Pascal*.
* Ou du moins c'est du Montaigne rédigé plus brièvément par Pascal ; ans! la pensée: Plnisante justice qu'une rioi're ou une montagne borne. ^, et celte autre : IjC plu a grand philosophe sur une planche... — Voir le chapitre intitulé: ApiJloyie de Haimond Sebond. (Sainte-Beuve.)
CHAPITRE IV. 451 qu'elle est reçu^; c'est le fondement mystique de son autorité. Qui la ramène à son principe l'anéantit. Rien n'est si fautif que ces lois qui redressent les fautes; qui leur obéit parce qu'elles sont justes, obéit à la justice qu'il imagine, mais non pas à l'essence de la loi : elle est toute ramassée en soi ; elle est loi, et rien davantage. Qui voudra en examiner le motif le trouvera si faible et si léger, que, s'il n'est accoutumé à contempler les prodiges de l'imagination humaine, il admirera qu'un siècle lui ait tant acquis de pompe et de révérence. L'art de fronder, [et] bouleverser les États, est d'ébranler les coutumes établies, en sondant jusque dans leur source, pour marquer leur défaut de justice. Il faut, dit-on, recourir aux lois fondamentales et primitives de l'État, qu'une coutume injuste a abolies. C'est un jeu sûr pour tout perdre; rien ne sera juste à cette balance. Cependant le peuple prête aisément l'oreille à ces discours. Ils secouent le joug dès qu'ils le reconnaissent; et les grands en profitent à sa ruine, et à celle de ces curieux examinateurs des coutumes reçues. Mais, par un défaut contraire, les hommes croient quelquefois pouvoir faire avec justice tout ce qui n'est pas sans exemple. C'est pourquoi le plus sage des législateurs disait que, pour le bien des hommes, il faut souvent les piper*; et un autre-, bon politique : Qimm veritatem qua liberetur ignoret,
1 « Platon iraicte ce mystère d'un ieu assez descouvert... \\ dict tout destrousseement , en sa Republique: Que pour le proufit des hommes, il est souuent besoing de les piper. » (Montaigne.)
2 Varron, cité par saint Augustin. De Civ, Dci, 1V% 27. Voici sa
expedit quod fallatur. Il ne faut pas qu*il sente la vérité de l'usurpation; elle a été introduite autrefois sans raison, elle est devenue raisonnable; il faut la faire regarder comme authentique, éternelle, et en cacher le commencement, si on ne veut qu'elle ne prenne bientôt fin.
L'esprit de ce souverain juge du monde * n'est pas si indépendant qu'il ne soit sujet à être troublé par le premier tintamarre qui se fait autour de lui. Il ne faut pas le bruit d'un canon pour empêcher ses pensées : il ne faut que le bruit d'une girouette ou d'une poulie ^. Ne vous étonnez pas s'il ne raisonne pas bien à présent; une mouche bourdonne à ses oreilles : c'en est assez pour le rendre incapable de bon conseil. Si vous voulez qu'il puisse trouver la vérité, chassez cet animal qui tient sa raison en échec, et trouble cette puissante intelligence qui gouverne les villes et les royaumes. Le plaisant dieu que voilà I 0 ridicolosissimo eroe!
Montaigne à tort^ : la coutume ne doit être suivie
phrase éhti^ire : « Prœclara religio, qno confugiat liberandus infirmus, et quiim veritatem, etc. — Belle religion, pour qu'un malade aille y chercher son salut, et que tandis qu'il demande une vérité qui lè guérisse, on professe qu*il lui est avantageux d'être trompé ! »
^ (Havet.)
1 Var. du ms. : (( La souveraine intelligence de ce monarque de Vunivers» (barré).
2 « Ce ne sont pas seulement... les grands accidents qui renversent nostre iugement, les moindres choses du monde le tournevirent. »
(Montaigne.)
> « A tort » est le texte du ms. Montaigne, qui est l'inconsc'-
CHAPITRE IV. 153 que parce qu'elle est coutume, et non parce qu'elle soit raisonnable ou juste; mais le peuple la suit par cette seule raison qu'il la croit juste : sinon, il ne la suivrait plus, quoiqu'elle fût coutume; car on ne veut être assujetti qu'à la raison ou à la justice. La coutume, sans cela, passerait pour tyrannie; mais Tempire de la raison et de la justice n'est non plus tyrannique que celui de la délectation : ce sont les principes naturels à l'homme.
Il serait donc bon qu'on obéît aux lois et coutumes, parce qu'elles sont lois; qu'il sût qu'il n'y en a aucune vraie et juste à introduire; que nous n'y connaissons rien, et qu'ainsi il faut seulement suivre les reçues : par ce moyen on ne les quitterait jamais. Mais le peuple n'est pas susceptible de cette doctrine; et ainsi, comme il croit que la vérité se peut trouver, et qu'elle est dans les lois et coutumes, il
quence même, chancelle perpétuellement dans son scepticisme, et il dit quelquefois que la coutume a du bon, et que c'est pour cela qu'on la suit. Pascal redresse ici Montaigne, il lui reproche cette concession et maintient que la force de la coutume se tire d'ellemême, tTest-à-dire de la seule faiblesse de l'homnie. Nous avons vu qu'Arnauld cite cette pensée ou telle autre du même genre, comme un exemple des pensées qu'il est nécessaire de.modifior, et qui sont insoutenables; nous avons vu aussi Marguerite Péner, soumettant à son frère l'abbé Périer les difficultés que>{frovoquait ce passage, ainsi que la nouvelle rédaction proposée par Ai'nauld : v Montaigne n'a pas tort quand il dit que la coi^tume doit être suivie dès là qu'elle est coutume, etc., pourvu qu'on n'étende pas cela à des choses qui se-
voient contraires au droit naturel et divin. Il est vray que, etc »
Bossut modifie encore la rédaction de Port-Royal (i*"* part, ix, 43) : « Montaigne a raison; la coutume doit être suivie dès là qu'elle est coutume et qu'on la trouve établie, sans examiner si elle est raisonnable ou non ; cela s'entend toujours de ce qui n'est point contraire au droit naturel ou divin, - (Cousin.)
m I^VSCAL. — PENSÉES,
les croit, et prend leur antiquité comnie une preuve de leur vérité, et non de leur seule autorité sans vérité. Ainsi il y obéit; mais il est sujet à se révolter dès qu'on lui montre qu'elles ne valent rien; ce qui se peut faire voir de toutes, en les regardant d'un certain côté.
f Injustice. — Il est dangereux de dire au peuple que les lois ne sont pas justes; car il n'obéit qu'à cause qu'il les croit justes. C'est pourquoi il lui faut dire en même temps qu'il y faut obéir parce qu'elles sont lois, comme il faut obéir aux supérieurs, non parce qu'ils sont justes, mais parce qu'ils sont supérieurs. Par là voilà toute sédition prévenue, si on peut faire entendre cela, et ce que c'est proprement que la définition de la justice.
11 y a une différence universelle et essentielle entre les actions de la volonté et toutes les autres.
La volonté est un des principaux organes de la créance; non qu'elle forme la créance, mais parce que les choses sont vraies ou fausses, selon la face par où on les regarde. La volonté, qui se plaît à l'une plus qu'à l'autre, détourne l'esprit de considérer les qualités de celles qu'elle n'aime pas à voir : et ainsi l'esprit, marchant d'une pièce avec la volonté, s'arrête à regarder la face qu'elle aime, et ainsi il en juge par ce qu'il y voit.
L'imagination grossit les petits objets jusqu'à en remplir notre âme, par une estimation fantastique; et, par une insolence téméraire, elle amoindrit let^