CHAPITRE IV. i58 gi\^nds jusqu'à sa mesure, comme en parlant de Dieu
Faiblesse. — Toutes les occupations des hommes sont à avoir du bien; et ils ne sauraient avoir de titre pour montrer qu'ils le possèdent par justice S car ils n'ont que la fantaisie des hommes; ni force pour le posséder sûrement. Il en est de même de la science, car la maladie l'ôte. Nous sommes incapables et de vrai et de bien
Qu'est-ce que nos principes naturels, sinon nos principes accoutumés? Et dans les enfants, ceux qu'ils ont reçus de la coutume de leurs pères, comme la chasse dans les animaux ?
Une différente coutume en donnera d'autres principes naturels. Cela se voit par expérience; et s'il y en a d'ineffaçables à la coutume, il y en a aussi de la coutume contre la nature, ineffaçables à la nature et à une seconde coutume. Cela dépend de la disposition.
* Nicole a sévèrement condamné cette pensée, et il a eu raison. En disant que la fantaisie des hommes a seule établi le droit de propriété^ Pascal perd complètement de vue la loi chrétienne qui défend non-scu* Icmcnt de prendre le bien d*autrui, mais môme de le convoiter, ce qui certes n'implique pas que, pour cette loi sainte, posséder soit une injustice. Nous le disons à regret, mais bi grand que soit notre respect pour Pascal, il nous semble que de cette maxime : Leshommes ne possèdent point par justice, à cet autre axiome : La propriété, c'est le vol, la distance n'est pas trîîs-grande.
2 Ici encore il nous semble que Pascal se fourvoie entièrement* car si l'homme était réellement incapable de bien, pourquoi Dieu lui aurait-il commandé de faire le bien? et à quoi serviraient les préceptes de la religion? à quoi servirait la grâce elle-même?
Les pères craignent que Taniour naturel des enfants ne s'efface. Quelle est donc cette nature sujette à être efl'acée? La coutume est une seconde nature qui détruit la première. Pourquoi la coutume n'estelle pas naturelle ? J'ai bien peur que cette nature ne soit elle-même qu'une première coutume, comme la coutume est une seconde nature.
Si nous rêvions toutes les nuits la même chose, elle nous affecterait autant que les objets que nous voyons tous les jours ; et si un artisan était sûr de rêver toutes les nuits, douze heures durant, qu'il est roi, je crois qu'il serait presque aussi heureux qu'un roi qui rêverait toutes les nuits, douze heures durant, qu'il serait artisan.
Si nous rêvions toutes les nuits que nous sommes poursuivis par des ennemis, et agités par ces fantômes pénibles, et qu'on passât tous les jours en diverses occupations, comme quand on fait voyage, on souflVirait presque autant que si cela était véritable, et on appréhenderait de dormir, comme on appréhende le réveil quand on craint d'entrer dans de tels malheurs en effet. Et en effet il ferait à peu près les mêmes maux que la réalité. Mais parce que les songes sont tous différents, et qu'un même se diversifie, ce qu'on y voit affecte bien moins que ce qu'on voit en veillant, à cause de la continuité, qui n'est pourtant pas si continue et égale qu'elle ne change aussi, mais moins brusquement, si ce n'est rarement, comme quand on voyage; et alors on dit : Il
CHAPITRE IV. 157 •ne semble que je rêve; car la vie est un songe un peu moins inconstant.
* Cfmti^e le pyrrhonisme. — Nous supposons
(jue tous les conçoivent de même sorte : mais nous le supposons bien gratuitement; car nous n'en avons aucune preuve. Je vois bieA qu'on applique ces mots dans les mêmes occasions, et que toutes les fois que deux hommes voient un corps changer de place, ils expriment tous deux la vue de ce même objet par le même mot, en disant l'un et l'autre qu'il s'est mû; et de cette conformité d'application on tire une puissante conjecture d'une conformité d'idée; mais cela n'est pas absolument convaincant, de la dernière conviction, quoiqu'il y ait bien à parier pour l'aiïirmative; puisqu'on sait qu'on tire souvent les mêmes conséquences des suppositions différentes.
Celo suffît pour embrouiller au moins la matière; non que cela éteigne absolument la clarté naturelle qui nous assure de ces choses, les académiciens^ auraient gagné; mais cela la ternit, et trouble les dogmatistes, à la gloire de la cabale pyrrhonienne, (jui consiste à cette ambiguïté ambiguë, et dans une certaine obscurité douteuse, dont nos doutes ne peuvent ôter toute la clarté, ni nos lumières naturelles en chasser toutes les ténèbres.
* Ce passage commençait [)ar ces mots : « C'est donc une chose étrange qu'on ne peut définir ces choses sans les obscurcir» (banc'!).
2 « Les académiciens. » Les philosophes grecs de l'école sceptique qu'on appelait la nouvelle Académie, lis soutenaient qu'on ne peut rien savoir, tandis que les pyrrhoniens ne savent môme pas si l'on peut savoir ou non. (Havet.)
io8 PASCAL. — PENSÉES.
Spongia salis K — Quand nous voyons un effet arriver toujours de même, nous en concluons une nécessité naturelle, comme, qu'il sera demain jour, etc.; mais souvent la nature nous dément, et ne s'assujettit pas h ses propres règles.
Contradiction est une mauvaise marque de vérité.
Plusieurs choses certaines sont contredites, plusieurs fausses passent sans contradiction : ni la contradiction n'est marque de fausseté, ni l'incontradiction n'est marque de vérité.
Le monde juge bien des choses, car il est dans l'ignorance naturelle, qui est le vrai siège de l'homme. Les sciences ont deux extrémités qui se louchent : la première est la pure ignorance naturelle où se trouvent tous les hommes en naissant. L'autre extrémité est celle où arrivent les grandes âmes, qui, ayant parcouru tout ce que les hommes peuvent savoir, trouvent qu'ils ne savent rien, et se rencontrent en cette même ignorance d'où ils étaient partis ^. Mais c'est une ignorance savante qui se
î Les laclics du soleil, Pascal a voulu sans doute par ce titre bizarre exprimer cette idée, que l'on a pcut-ôtrc tort de croire que le soleil se lèvera demain, comme il s'est levé hier, attendu que les taches pourraient éteindre sa lumière, et qu'ainsi la nature nous démentirait.
2 « n se peult dire, avecques apparence, qu'il y a ignorance abécédaire, qui va devant la science, aultre doctorale, qui vient aprez la science, etc. Les païsans simples sont honnestes gents, et honnestes gents les philosophes, ou selon que nostre temps les nomme, des natures fortes et claires, enrichies d'une large instruction de
CHAPlTKb: IV. io^ connaît. Ceux d'entre -deux, qui sont sortis de l'ignorance naturelle, et n'ont pu arriver à l'autre, ont quelque teinture de cette science sufïîsante, et font les entendus. Ceux-là troublent le monde, et jugent mal de tout. Le peuple et les habiles composent le train du monde ; ceux-là le méprisent, et sont méprisés. Ils jugent mal de toutes choses, et le monde en juge bien ^
L'homme n'est qu'un sujet plein d'erreur, naturelle et ineffaçable sans la grâce. Rien ne lui montre la vérité : tout l'abuse. Ces deux principes de vérités, la raison et les sens, outre qu'ils manquent chacun de sincérité, s'abusent réciproquement l'un
sciences utiles : les mestis, qui ont desdaigné le premier siège de l'ignorance des lettres, et n'ont pu icindre l'aultre (le cul entre deux selles, desquels ie suis et tant d'aultres), sont dangereux, ineptes, importuns ; ceulx-cy troublent le monde, n (Montaigne.)
^ Maxime admirable de Pascal, mais qu'il faut bien entendre. Oui croirait que Pascal a voulu dire que les habiles doivent vivre dans l'inapplication et la mollesse, etc., condamnerait toute la vie de Pascal par sa propre maxime; car personne n'a moins vécu comme le peuple que Pascal à ces égards : donc le vrai sens de Pascal, c'est que tout homme qui cherche à se distinguer par des apparences singulières, qui ne rejette pas les maximes vulgaires parce qu'elles sont mauvaises, mais parce qu'elles sont vulgaires; qui s'attache à des sciences stériles, purement curieuses et de nul usage dans le monde; qui est pourtant gonflé de cette fausse science, et ne peut arriver à la véritable : un tel homme, comme il dit plus haut, trouble le monde, et juge plus mal que les autres. En deux mots, voici sa pensée expliquée d'une autre manière : Ceux qui n'ont qu'un esprit mé diocre ne pénètrent pas jusqu'au bien ou jusqu'à la nécessité qu autorise certains usages, et s'érigent mal à propos en réfopmateur=; de leur siècle : les habiles mettent à profit la coutume bonne ou mauvaise, abandonnent leur extérieur aux légèretés de la mode, et bavent se proportionner au besoin de tous les esprits.
(Vauvenargues.)
l'autre. Les sens abusent la raison par de fausses apparences; et cette même piperie qu'ils apportent à la raison, ils la reçoivent d'elle à leur tour : elle s'en revanche. Les passions de l'âme troublent les sens, et leur font des impressions fausses. Ils mentent et se trompent à Tenvi
Ce qui m'étonne le plus est de voir £ue t^^ le monde n'est pas étonné de sa faiblesse. On agit sérieusement, et chacun suit sa cbnditign, non pas parce qu'il est bon en effet de la suivre, puisque la mode en est; mais comme si chacun savait certainement où est îa raison et la justice. On se trouve déçu à toute heure; et, par une plaisante humilité, on croit que c'est sa faute, et non pas celle de l'art, qu'on se vante toujours d'avoir. Mais il est bon qu'il y ait tant de ces gens-là au monde, qui ne soient pas pyrrhoniens, pour la gloire du pyrrhonisme, afin de montrer que l'homme est bien capable des plus extravagantes opinions , puisqu'il est capable de croire qu'il n'est pas dans cette faiblesse naturelle et inévitable, et de croire qu'il est, au contraire, dans la sagesse naturelle.
Rien ne fortifie plus le pyrrhonisme que ce qu'il y en a qui ne sont point pyrrhoniens : si tous l'étaient, ils auraient tort.
Celle secte se fortifie par ses ennemis plus que
' (( Cette mesme piperie que les sens apportent à nostre entendement, ils la reçoivent à leur tour; nostre ame parfois s*en revenche de mesme : ils mentent et se trompent à l'envy, » (Montaigne,)
CHAPITRE V. 161 par ses amis : car la faiblesse de l'homme paraît bit ii davantage en ceux qui ne la connaissent pas qu'en ceux qui la connaissent.
f Si on est trop jeune, on ne juge pas bien ; trop vieil, de même; si on n'y songe pas assez...; si on n'y songe trop, on s'entête, et on s'en coiffe. Si on considère son ouvrage incontinent après l'avoir fait, on en est encore tout prévenu; si trop longtemps après, on n'y entre plus. Aussi les tableaux, vus de trop loin et de trop près; et il n'y a qu'un point indivisible qui soit le véritable lieu : les autres sont trop près, trop hoin, trop haut ou tro^p bas. I.a perspective l'assigne dans IJart de la peinture ; mais dans la vérité et dans la morale, qui l'assignera ?
Ceux qui sont dans le dérèglement disent à ceux qui sont dans l'ordre, que ce sont eux qui s'éloignent de la nature, et ils la croi-ent suivre : comme ceux qui sont dans un vaisseau croient que ceux qui sont au bord fuient. Le langage est pareil des deux côtés. Il faut avoir un point fixe pour en juger. Le port juge ceux qui sont dans le vaisseau; mais oii prendrons-nous un point dans la morale?