‹ Pensées de PascalChapitre 16 sur 111 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

[Inquiétude de l'homme. — Occupations et divertissement-^.]

Nous ne nous tenons jamais au temps présent. Nous anticipons l'avenir comme trop lent à venir,

comme pour hâter son cours; ou nous rappelons le passé, pour l'arrêter comme trop prompt : si imprudents, que nous errons dans les temps qui ne sont pas nôtres et ne pensons point au seul qui nous appartient; et si vains, que nous songeons à ceux qui ne sont plus rien et échappons sans réflexion le seul qui subsiste. C'est que le présent d'ordinaire nous blesse. Nous le cachons à notre vue, parce qu'il nous afflige; et s'il nous est agréable, nous regrettons de le voir échapper. Nous tâchons de le soutenir par l'avenir, et pensons à disposer les choses qui ne sont pas en notre puissance, pour un temps où nous n'avons aucune assurance d'arriver.

Que chacun examine ses pensées, il les trouvera toujours occupées au passé et à l'avenir. Nous ne pensons presque point au présent; et si nous y pensons, ce n'est que pour en prendre la lumière pou,r disposer de l'avenir. Le présent n'est jamais notre* fin ; le passé et le présent sont nos moyens; le seul avenir est notre ïin. Ainsi nous ne vivons jamais, mais nous espérons de vivre; et nous disposant toujours à être heureux, il est inévitable que nous ne le soyons jamais.

On charge les hommes, dès l'enfance, du soin de leur honneur, de leur bien, de leurs amis, et encore du bien et de l'honneur de leurs amis. On les accable d'affaires, de l'apprentissage des langues et des sciences, et on leur fait entendre qu'ils ne sauraient être heureux sans que leur santé, leur honneur, leur fortune et celle de 1( urs amis soient en bon état,

CHAPITRE V, 103 0! qu'une seule chose qui manque les rendrait malheureux. Ainsi on leur donne des charges et des Mlfaires qui les font tracasser dès la pointe du jour. \'oilà, direz-vous, une étrange manière de les rendre heureux ! Que pourrait-on faire de mieux pour les rendre malheureux ? Coniment I ce qu'on pourrait faire? Il ne faudrait que leur ôter tous ces soins; car alors ils se verraient, ils penseraient à ce qu'ils sont, d'où ils viennent, où ils vont; et ainsi on ne peut trop les occuper et les détourner; et c'est pourquoi, après leur avoir tant préparé d'affaires, s-'ils ont quelque temps de relâche, on leur conseille de l'employer à se divertir, à jouer, et à s'occuper toujours tout entiers K

^ Divertissement ^. — Qu^^nd je m'y suis mis quelquefois à considérer les diverses agitations des liommes, et les périls et les peines où ils s'exposeiiJ, dans la cour, dans la guerre, d'où naissent tant de querelles, de passions, d'entreprises hardies et souvent mauvaises, j'ai dit souvent que tout le malheui* des hommes vient d'une seiile chose s qui est de ne Savoir pas demeurer en repos dans une chambre. 1 h houime qui a assez de bien pour vivre, s'il savait demeurer chez soi avec plaisir, n'en sortirait pas pour aller sur la mer ou au siège d'une place. On

1 En marge dans le ms. : Que le cœur de l'homme est creux et plein (l'ordure!

2 Par ce mot divertissement qui se trouve dans le ms. répété en tete de plusieui-s fragments, Pascal fait allusion au Ix'soin qu'éprouvent les hommes de s'occuper ou de s'amuser, poui- ne point penser au problème de la vie présente et aux mystères de la vie future. C'est ce qui ressort de ce paragraphe et de tous ceux qui portent le ' même litre.

n'achètera une charge à Parmée si cher que parce qu'on trouvera insupportable de ne bouger de la ville ; et on ne recherche la conversation et les divertissements des jeux que parce qu'on ne peut demeurer chez soi avec plaisir.

Mais quand j'ai pensé de plus près, et qu'après avoir trouvé la cau^e de tous nos malheurs, j'ai voulu en découviûr la raison , j*ai trouvé qu'il y en a une bien effective, qui consiste dans le malheur naturel de notre condition faible et mortelle, et si misérable, que rien ne peut nous consoler, lorsque nous y pensons de près.

Quelque condition qu'on se figure, si l'on assemble tous les biens qui peuvent nous appartenir, la royauté est le plus beau poste du monde, et cependant qu'on s'imagine [un^ roi] accompagné de toutes les satisfactions qui peuvent le toucher ; s'il est sans divertissement, et qu'on le laisse considérer et faire réflexion sur ce qu'il est, cette félicité languissante ne le soutiendra point; il tombera par nécessité dans les vues qui le menacent, des révoltes qui peuvent arriver, et enfin de la mort et des maladies qui sont inévitables; de sorte que, s'il est sans ce qu'on appelle divertissement, le voilà malheureux, et plus malheureux que le moindre de ses sujets qui joue et qui se divertit.

De là vient que le jeu et la conversation des femmes, la guerre, les grands emplois, sont si recherchés. Ce n'est pas qu'il y ait en effet du bonheur, ni qu'on s'imagine que la vraie béatitude soit dans l'argent qu'on peut gagner au jeu, ou dans le

CHAPITRE Y. i6o lièvre qu'on court. On n'en voudrait pas s'il était offert. Ce n'est pas cet usage mol et paisible, et qui nous laisse penser h notre malheureuse condition, qu'on recherche, ni les dangers de la guerre, ni la peine des emplois, mais c'est le tracas qui nous détourne d'y penser et nous divertit K

De là vient que les hommes aiment tant le bruit et le remuement; de là vient q^ue la prison est un supplice^i horrible; de là vient que le plaisir de la solitude est une chose incompréhensible. Etc'estenfin le plus grand sujet de félicité de la condition des rois, de ce qu'on essaye sans cesse à les divertir, et à leur procurer toutes sortes de plaisirs.

Le roi est environné de gens qui ne pensent qu'à divertir le roi, et l'empêchent de penser à lui. Car il est malheureux, tout roi qu'il est, s^il y pegse.

Voilà tout ce que les hommes ont pu inventer pour se rendre heureux. Et ceux qui font sur cela les philosophes, et qui croient que le monde est bien peu raisonnable de passer tout le jour à courir après un lièvre qu'ils ne voudraient pas avoir acheté, ne connaissent guère notre nature. Ce lièvre ne nous garantirait pas de la vue de la mort et des misères qui nous en détournent^, mais la chasse nous en ga-

* En marge dans le ms. : Raison pourquoi on aime mieux la chasse que la prise,

2 Ces mots «qui nous en détournent» se trouvant dans le ms., nous avons cru devoir les reproduire, malgré leur obscurité. Nous pensons cependant qu'on peut les comprendre ainsi : « Ce lièvre ne nous garantirait ni de la vue de la mort, ni des chagrins (des misères) qui font que nous ne pensons pas à la mort, mais la chasse nous en garantit. — Ainsi nous sommes distraits de la pensée de la

rantit. Et ainsi, quand on leur reproche que ce qu'ils cherchent avec tant d'ardeur ne saurait les satisfaire, s'ils répondaient, comme ils devraient le faire s'ils y pensaient bien, qu'ils ne cherchent en cela qu'une occupation violente et impétueuse qui les détourne de penser à soi, et que c'est pour cela qu'ils se proposent un objet attirant qui les charme et les attire avec ardeur, ils laisseraient leurs adversaires sans repartie K Mais ils ne répondent pas cela, parce qu'ils ne se connaissent pas eux-mêmes^; ils ne savent pas que ce n'est que la chasse, et non la prise, qu'ils recherchent.

^ Ils s'imaginent que, s'ils avaient obtenu cette charge,'jls se reposeraient ensuite avec plaisir, et ne sentent pas la nature insatiable de leur cupidité. Ils croient chercher sincèrement le repos, et ne cherchent en effet que l'agitation.

Ils ont un instinct secret qui les porte à chercher le divertissement et roccupation>au dehors, qui vîent du ressentiment de leurs misères continuelles; et ils ont un autre instinct secret, qui reste de la grandeifr de notre première nature, qui leur fait connaîti'e que le bonheur n'est en effet que dans le repos, et non pas dans le tumulte; et de ces deux instincts contraires, il se forme en eux un projet

mort, et des chagrins qui nous détournent de cette pensée, par la chasse. »

* En marge dans le ms. : La danse. Il faut bien penser où l'on me Lira ses pieds.

2 Kn marge dans le ms. : Le gentilhomme croit sincèrement que la cnasse est un plaisir grand et un plaisir royal; maissefn pii/ueur n'est pas de ce sentiment-là,

CHAPITRE V. 167 confus, qui se cache à leur vue dans le fond de leur lune, qui les porte à tendre au repos par l'agitation, cl à se figurer toujours que la satisfaction qu'ils n'ont point leur arrivera, si, en surmontant quelques difficultés qu'ils envisagent, ils peuvent s'ouvrir par là la porte au repos.

Ainsi s'ccoiile toute la vie. On cherche le repos en comba liant quelques obstacles; et si on les a surmontés, le repos devient insupportable; car, ou l'on pense aux misères qu'on a, ou à celles qui nous menacent. Et quand on se verrait même assez à l'abri de toutes parts, l'ennui, de son autorité privée, ne laisserait pas de sortir au fond du cœur, où il a des racines naturelles, et de remplir l'esprit de son venin.

Le conseil qu'on donnait à Pyrrhus, de prendre le repos qu'il allait chei cher par tant de fatigue, rç^cevait bien des difficultés.

Ainsi l'homme est si malheureux, qu'il s'ennuierait même sans aucune cause d'ennui, par l'état propre de sa complexion; et il est si vain, qu'étant plein de mille causes essentielles d'ennui, la moindre chose, comme un billard et une balle * qu'il pousse suffisent pour le diverlir.

Mais, direz-vous, quel objet a-t-il en tout cela? Celui de se vanter demain entre ses amis de ce qu'il a mieux joué qu'un autre. Ainsi les autres ^ueni dans leur cabinet pour montrer aux savants qu'ils ont résolu une question d'algèbre qu'on n'aurait pu

* Vau. du ms. : «Comme un chien, une balle, un lièvre » (barK).

trouver jusqu'ici; et tant d'autres s'exposent aux derniers périls pour se vanter ensuite d'une place qu'ils auront prise, et aussi sottement, à njon gré. Et enfin les autres se tuent pour remarquer toutes ces choses, non pas pour en devenir plus sages, mais seulement pour montrer qu'ils les savent; et ceux-là sont les plus sots de la bande, puisqu'ils le sont avec connaissance, au lieu qu'on peut penser des autres qu'ils ne le seraient plus s'ils avaient cette connaissance.

Tel homme passe sa vie sans ennui, en jouant tous les jours' peu de chose. Donnez-lui tous les matins l'argent qu'il peut gagner chaque jour, à la charge qu'il ne joue point : vous le rendez malheureux. On dira peut-être que c'est qu'il cherche l'amusement du jeu, et non pas le gain. Faites-le donc jouer pour lâer^j il ne s'y échauffera pas et s'y ennuiera. Ce n'est donc pas l'amusement seul qu'il recherche : un amusement languissant et sans passion l'ennuiera. II faut qu'il s'y échauffe et qu'il se pipe lui-même, en s'imaginant qu'il serait heureux de gagner ce qu'il ne voudrait pas qu'on lui donnât à condition de ne point jouer, afin qu'il se forme un sujet de passion, et qu'il excite sur cela son désir, sa colère, sa crainte, pour l'objet qu'il s'est formé, comme les enfants ^ qui s'effrayent du visage qu'ils ont barbouillé.

D'où vient que cet homme, qui a perdu depuis peu de mois son fils unique, et qui, accablé de procès et

1 « C'est pitié que Jioiis nous pipons de nos propres bijigeries et inventions.. . comme /es enfants (fui s'cffroient de ce mesme visage qu'ils ont barbpuillé et noii cy à leur compaignon. » (Montaigne.)

CHAIMTHE V.

de querelles, était ce matin si troublé, n'y pense plus maintenant? Ne vous en étonnez pas : il est tout occupé à voir par où passera ce sanglier que les chiens poursuivent avec tant d'ardeur depuis six heures. 11 n'en faut pas d'avantage L'homme, quelque plein de tristesse qu'il soit, si l'on peut gagner sur lui de le faire entreren quelque divertissement, le voilà heureux pendant ce temps-là. Et l'homme, quelque heureux qu'il soit, s'il n'est diverti et occupé par quelque passion ou quelque amusement qui empêche l'ennui de se répandre, sera bientôt chagrin et malheureux. Sans divertissement il n'y a point de jo^e, avec le divertissement il n'y a point de tristesse. Et c'est aussi ce qui forme le bonheur des personnes de grande condition, qu'ils ont un nombre de personnes qui les divertissent, et qu'ils ont le pouvoir de se maintenir en cet état.

Prenez-y garde. Qu'est-ce autre chose d'être sur-

1 Var. du ms. : « Cet homme si affligé de la mort de sa femme et de son fils unique, qui a cette grande querelle qui le tourmente, d'où vient qu'à ce moment il n'est pas triste, et qu'on le voit si exempt de toutes ces pensées pénibles et inquiétantes? U ne faut pas s'en étonner ; on vient de lui servir une balle, et il faut qu'il la rejette à son compagnon. l\ est occupé à la prendre à la chute du toit pour gagner une chasse ; comment voulez-vous qu'il pense à ses affaires, ayant cette auti*e affaire à manier? Voilà un soin digne d'occuper cette grande âme, et de lui ôter toute autre pensée de l'esprit. Cet homme, né pour connaître l'univers, pour juger de toutes choses, pour régir tout un État, le voilà occupé et tout rempli du soin de prendre un lièvre. Et s'il ne s'abaisse à cela et [qu'il] veuille toujours être tendu, il n'en sera que plus sot, })arce qu'il voudra s'élever au-dessus de l'humanité, et il n'est qu'un homme, au bout du compte, c'est-à-dire capable de peu et de beaucoup, de tout et de rhm. Il n'est ni ange ni bête, mais homme. Une seule pensée nous occupe, nous ne pouvons penser à deux choses à la fois. Dont bien nous prend selon le monde, non selon Dieu » (barré).

m PASCAL. — PENSEES,

iiilendanl, chancelier, premier président, sinon d'être en une condition ou l'on a dès le matin un grand nombre de gens qui viennent de tous côtés pour ne leur laisser pas une heure en la journée où ils puissent penser à eux-mêmes? Et quand ils sont dans la disgrâce et qu'on les envoie à leurs maisons des champs, où ils ne manquent ni de biens, ni de domestiques pour les assister dans leurs besoins, ils ne laissent pas d'être misérables et abandonnés, parce que personne ne les empêche de songer à eux.

f Divertissement. — La dignité royale n'est-elle pas assez grande d'elle-méïne pour celui qui la possède, pour le rendre heureux par la seule vue de ce qu'il est? Faudra-t-il le divertir de cette pensée comme les gens du commun? Je vois bien que c'est rendre un homme heureux de le divertir de la vue de ses misères domesdques pour rériiplir toute sa pensée du soin de bien danser. Mais en sera-t-il de même d'un roi, et sera-t-il plus heureux en s'atlachant à ces vains amusements qu'à la vue de sa grandeur? . Et quel objet plus satisfaisant pourrait-on donner à son esprit? Ne serait-ce donc pas faire tort à sa joie, d'occuper son àme à penser à ajuster ses pas à la cadence d'un air, ou à placer adroitement une balle, au lieu de le laisser jouir en repos de la contemplatioi,i de la gloire majestueuse qui l'environne? Qu'on en fasse l'épreuve : qu'on laisse un roi tout seul, sans aucune satisfaction des sens, sans aucun soin dans l'esprit, sans compagnie, penser à lui tout à loisir, et Ton verra qu'un roi sans divertissement est un homme plein de misères. Aussi on évite cela

CHAPITRE Y. 171 soigneusement, et il ne manque jamais d'y avoir auprès des personnes des rois un grand nombre de gens qui veillent à faire succéder le divertissemeiil à leurs affaires, et qui observent tout le temps de leur loisir pour leur fournir des plaisirs et des jeux, en sorte qu'il n'y ait point de vide ; c'est-à-dire qu'ils sont environnés de personnes qui ont un soin merveilleux de prendre garde que le roi ne soit seul et en état de penser à soi, sachant bien qu'il sera misérable, tout roi qu'il est, s'il y pense.

Je ne parle point en tout cela des rois chrétiens comme chrétiens, mais seulement comme rois.

f Misère. — La seule chose qui nous console de nos misères est le divertissement, et cependant c'est la pliis grande de nos misères. Car c'est cela qui nous empêche principalement de sônger à nous, et qui nous fait perdre insensiblement. Sans cela, nous serions dans l'ennui, et cet ennui nous pousserait à chercher un moyen plus solide d'en sortir. Mais le divertissement nous amuse, et nous fait arriver insensiblement à la mort ^

Divertissement, — Si l'homme était heureux, il le serait d'autant plus qu'il serait moins diverti, comme les saints et Dieu.

Oui, mais n'est-ce pas être heureux que de pouvoir être réjoui par le divertissement? Non, car il

* Nicole, dans le Traité de ta connaissance de soi-même^ cliap. P% dans la L^r^r^ au marquis de Séviynè, s'est livré à un examen approfondi des idées développées par Pascal dans les pages qu'on vient de lire. Les personnes qui aiment à étudier les grandes questions morales, liront avec intérêt ce que Nicole a écrit dans les deux morceaux que nous venons d'indiquer,

vient d'ailleurs et de dehors : et ainsi il est dépendant, et partant, sujet à être troublé par mille accidents, qui font les afflictions inévitables.

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