CHAPITRE VII
[Sur l'illégalité des conditions, les lois, la justice, la force, le pouvoir politique.]
Mien y tien. — Ce chien est à moi, disaient ces pauvres enfants; c'est là ma place au soleil. Voilà le commencement et l'image de l'usurpation de toute la terre.
Il est nécessaire qu'il y ait de l'inégalité parmi les hommes, cela est vrai ; mais cela étant accordé, voilà la porte ouverte non-seulement à la plus haute domination, mais à la plus haute tyrannie. Il est nécessaire de relâcher un peu l'esprit; mais cela ouvre la porte aux plus grands débordements. Qu'on en marque les limites. Il n'y a point de bornes dans les choses : les lois y en veulent mettre, et l'esprit ne peut le souflrir.
La raison nous commande bien plus impérieusement qu'un maître : car en désobéissant à l'un on est malheureux, et en désobéissant à l'autre on est un sot.
Pourquoi me tuez-vous? Eh quoi! ne demeurezvous pas de l'autre côté de l'eau? mon ami, si vous demeuriez de ce côté, je serais un assassin, cela serait injuste devons tuer delà sorle; mais puisque vous demeurez de l'au'.re côté, je suis un brave, et cela est juste.
Justice. — Gomme la mode fait Tagrémenl, aussi fait-elle la justice.
La justice est ce qui est établi; et ainsi toutes nos lois établies seront nécessairement tenues pour justes sans être examinées, puisqu'elles sont établies.
Les seules règles universelles sont les lois du pays aux choses ordinaires ; et la pluralité aux autres. D'où vient cela? de la force qui y est.
Et de là vient que les rois, qui ont la force d'ailleurs, ne suivent pas la pluralité de leurs ministres.
^Sans doute l'égalité des biens est juste * ; mais, ne pouvant taire qu'il soit force d'obéir à la justice, on a fait qu'il soit juste d'obéir à la force ; ne pouvant fortifier la justice, on a justifié la force, afin que le juste et le fort fussent ensemble, et que la paix fût, qui est le souverain bien.
Summum jus, summa injuria. — La pluralité est la meilleure voie, parce qu'elle est visible, et qu'elle a
* Rien est-il plus faux, je ne dis pas seulement plus impraticable, îjiais plus injuste en soi, que Tégalité des biens? Ce n*estpaslà '.u'est Tégalité véritable. Tous les hommes ont un droit égal au libre dfîveloppement de leurs facultés; ils ont tous un droit égal à l'imi-artiale protection de cette justice souveraine, qui s'appelle TÉtat; ii:ais il n'est point vrai, il est contre toutes les lois de la raison et de I fKiuité, il est contre la nature éternelle des choses que l'homme indolent et l'homme laborieux, le dissipateur et l'économe, l'imprudent et le sag"3, obtiennent et censervent des biens égaux.
(Cousin.)
CHAPITRE \ 11. 183 la force pour se faire obéir; cependant c'est l'avis des moins habiles.
Si l'on avait pu, Ton aurait mis la force entre les mains de la justice : mais comme la force ne se laisse pas manier comme on veut, parce que c'est une qualité palpable, au lieu que la justice est une qualité spirituelle dont on dispose comme on veut, on a mis la justice entre les mains de la force; et ainsi on appelle juste ce qu'il est force d'observer.
De là vient le droit de l'épée, car l'épée donne un véritable droit.
Autrement on verrait la violence d'un côté et la justice de l'autre.
De là vient l'injustice de la Fronde qui élève sa prétendue justice contre la force.
Il n'en est pas de même dans l'Église; car il y a une justice véritable et nulle violence.
Les cordes qui attachent le respect des uns envers les autres, en général, sont cordes de nécessité; car il faut qu'il y ait différents degrés, tous les hommes voulant dominer, et tous ne le pouvant pas, mais quelques-uns le pouvant.
Figurons-nous donc que nous les voyons commencer à se former. Il est sans doute qu'ils se battront jusqu'à ce que la plus forte partie opprime la plus faible, et qu'enfin il y ait un parti dominant. Mais quand cela est une fois déterminé, alors les maîtres, qui ne veulent pas que la guerre continue, ordonnent que la force qui est entre leurs mains succédera comme il plaît; les uns la remettant à l'élec-
lion des peuples, les autres à la succession de naissance, etc.
Et c'est là où rimagination commence à jouer son rôle. Jusque-là le pouvoir force le fait : ici c'est la force qui se tient par l'imagination en un certain parti, en France des gentilshommes, en Suisse des roturiers, etc.
^ Ces cordes qui attachent donc le respect à tel el tel en particulier, sont des cordes d'imagination.
Justice , force. — Il est juste que ce qui est juste soit suivi. Il est nécessaire que ce qui est le plus fort soit suivi. La justice sans la force est impuissante : la force sans la justice est tyrannique. La justice sans force est contredite, parce qu'il y a toujours des méchants : la force sans la justice est accusée. Il faut donc mettre ensemble la justice et la force ; et pour cela faire que ce qui est juste soit fort, et que ce qui est fort soit juste.
La justice est sujette à dispute : la force est trèsreconnaissable et sans dispute. Ainsi on n'a pu donner la force à la justice, parce que la force a contredit la justice et a dit qu'elle était injuste, et a dit que c'était elle qui était juste : et ainsi, ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste ^
* Pascal semble se rapprocher ici des idées de Flobbes, et le plus dévot des philosophes de son siècle est, sur la naturedu juste et de l'injuste, du môme avis que le plus irréligieux. (Gondorcet.)
— Pour accoster Hobbes et ses adhérents, le chrétien ne se confond pas avec eux. En admettant à la rigueur le même fait accablant,] il