‹ Pensées de PascalChapitre 29 sur 111 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

[L'homme, avec la philosophie seule, reste incompréhensible peut lui-même, il ne se connaît que par le mystère de la transmission du péché, et ne peut trouver que par la foi le vrai bien et la justice.']

* ... Les principales forces des pyrrhonieiis , je laisse les moindres, sont que nous n'avons aucune certitude de la vérité de ces principes, hors la foi et la révélation, sinon en ce que nous les sentons naturellement en nous : or, ce sentiment naturel n'est pas une preuve convaincante de leur vérité, puisque n'y ayant point de certitude, hors la foi, si l'homme est créé par un Dieu bon, par un démon méchant, ou à l'aventure, il est en doute si ces principes nous sont donnés ou véritables, ou faux, ou incertains, selon notre origine. De plus, que personne n'a d'assurance, hors de la foi, s'il veille ou s'il dort, vu que durant le sommeil on croit veiller aussi fermement que nous faisons; on croit voir les espaces, les figures, les mouvements; on sent couler le

* En tête du morceau qu'on va lire, Port-Royal a placé ce préambule : « Rien n'est plus étrange, dans la nature de l'homme, que les contrariétés qu'on y découvre à l'égard de toutes choses. ï\ est fait pour connaître la vérité; il la désire ardemment, il la cherche; et cependant, quand il tâche do la saisir, il s'éblouit et se confond de telle sorte, qu'il donne sujet de lui en disputer la possession. C'est ce qui a fait naître les deux sectes do pyrrhoiiiens et de dogniatistes, dont les uns ont voulu ravir à l'homme toute connaissance de la vérité, et les autres tàcliont de la lui assurer; mais chacun avec des raisons si i)eu vraisemblables, qu'elles augmentent la confusion et l'embarras de l'honmie, lorsqu'il n'a point d'autre lumière que celle qu'il ti'ouve dans sa nature. »

CHAPITRE X. 217 temps, on le mesure, et enfin on agit de même qu'éveillé; de sorte que, la moitié de la vie se passant en sommeil, par notre propre aveu, où, quoi qu'il nous en paraisse, nous n'avons aucune idée du vrai, tous nos sentiments étant alors des illusions, qui sait si cette autre moitié de la vie où nous pensons veiller n'est pas un autre sommeil un peu différent du premier, dont nous nous éveillons quand nous pensons dormir * ?

Voilà les principales forces de part et d'autre.

Je laisse les moindres, comme les discours que font les pyrrhoniens contre les impressions de la coutume, de l'éducation, des mœurs, des pays, et les autres choses semblables, qui, quoiqu'elles entraînent la plus grande partie des hommes communs, qui ne dogmatisent que sur ces vains fondements, sont renversées par le moindre souffle des pyrrhoniens. On n'a qu'à voir leurs livres ; si l'on n'en est pas assez persuadé, on le deviendra bien vite, et peut-être trop.

Je m'arrête à l'unique fort des dogmatistes, qui est qu'en parlant de bonne foi et sincèrement on ne peut douter des principes naturels.

4 A la suite de ce paragraphe Pascal avait écrit : « Et qui doute que, si on rêvait en compagnie, et que par hasard les songes s'accordassent, ce qui est assez ordinaire, et qu'on veillât en solitude, on ne crût les choses renversées? Enfin, comme on rcve souvent qu'on rcve, entassant un songe sur l'autre, il se peut aussi bien faire que cotte vie n'est clle-nicme qu'un songe sur l(;quel les autres sont entés, dont nous nous éveillons à la mort, pendant laquelle nous avons aussi peu les principes du vrai et du bien que pendant le sommeil naturel ; ces différentes pensées qui nous y agitent n'étant peut-être que des illusions, pareilles à l'écoulement du temps et aux vaines fantaisies de nos songes » (barré).

Contre quoi les pyrrhoniens opposent en un mot l'incertitude de notre origine, qui enferme celle de notre nature ; à quoi les dogmatistes sont encore à répondre depuis que le monde dure.

Voilà la guerre ouverte entre les hommes, oii il faut que chacun prenne parti, et se range nécessairement, ou au dogmatisme, ou au pyrrhonisme;car, qui pensera demeurer neutre sera pyrrhonien par excellence. Cette neutralité est Tessence de la cabale* : qui n'est pas contre eux est excellemment pour eux. Ilsne sont pas poureux-mêmes; ils sont neutres, indifférents, suspendus à tout, sans s'excepter.

Que fera donc l'homme en cet état? Doutera-t-il de tout? doutera-t-il s'il veille, si on le pince, si on le brûle? doutera-t-il s'il doute? doutera-t-il sMl est? On n'en peut venir là; et je mets en fait qu'il n'y a jamais eu de pyrrhonien effectif parfait.|Lajiatttre spulient la raison impuissante, et l'empêche d'extravaguer jusqu'à ce point. \

Dira-t-il, donc, au contraire, qu'il possède certainementla vérité, lui qui, si peu qu'on le pousse, ne peut en montrer aucun titre, et est forcé de lâcher prise ?

Quelle chimère est-ce donc que l'homme? quelle nouveauté, quel monstre, quel chaos, quel sujet de c^oîîtradiction, quel prodige ! Juge de toutes choses, imbécile ver de terre, dépositaire du vrai, cloaque d'incertitude et d'erreur, gloire et rebut de Tunivers.

* Var. du ms. : « Car la neutralilé, qui est le parti des sages, est le plus ancien dogme de la cabale pyrrlionienne » (barré).

CHAPITKE X. 219 Qui démêlera cet embrouillement K La nature confond les pyrrhoniens *, et la raison confond les dogmatiques. Que deviendrez-vous donc, ô homme 1 qui cherchez quelle est votre véritable condition par votre raison naturelle? Vous ne pouvez fuir * une de ces sectes, ni subsister dans aucune.

Connaissez donc superbe, quel paradoxe vous êtes à vous-même. Humiliez-vous, raison impuissante; taisez-vous, nature imbécile : apprenez que l'homme passe infiniment l'homme, et entendez de votre maître votre condition véritable que vous ignorez. Écoutez Dieu.

Car enfin, si l'homme n'avait jamais été corrompu , il jouirait dans son innocence et de la vérité et de la félicité avec assurance. Et si l'homme n'avait jamais été que corrompu, il n'aurait aucune idée ni de la vérité ni de la béatitude. Mais, malheureux que nous sommes , et plus que s'il n'y avait point de

* Var. du ms. : «Qui démêlera cet embrouillement? Certainement cela passe dogmatisme et pyrrhonismc, et toute la philosophie humaine. L'homme passe l'homme. Qu'on accorde donc aux pyrrhoniens ce qu'ils ont tant crié : que la vérité n'est pas de notre portée et de notre gibier, qu'elle ne demeure pas en terre, qu'elle est domestique du ciel, qu'elle loge dans le sein de Dieu , et que l'on ne la peut connaître qu'à mesure qu'il lui plaît de la révéler. Apprenons donc de la vérité incréée et incarnée notre véritable nature » (barré).

2 Var. du ms. : « On ne peut être pyrrhonien sans étouffer la nature; on ne peut être dogmatiste sans renoncer à la raison» (barré).

3 « Vous ne pouvez fuir une de ces sectes. » C'est-à-dire vous ne pouvez éviter de tomber dans l'une ou l'autre de ces sectes; car, si vous n'êtes pas dogmatique, vous êtes pyrrhonien, et au rebours. Et vous ne pouvez pourtant non plus vous tenir ni à l'une ni à l'autre.

(Havet.)

* Var. du ms. : « Apprenons donc » (barré).

grandeur dans notre condition, nous avons une idée du bonheur, et ne pouvons y arriver; nous sentons une image de la vérité, et ne possédons que le men songe : incapables d'ignorer absolument et de savoir certainement, tant il est manifeste que nous avons été dans un degré de perfection dont nous sommes malheureusement déchus !

Chose étonnante cependant, que le mystère le plus éloigné de notre connaissance, qui est celui de la transmission du péché, soit une chose sans laquelle nous ne pouvons avoir aucune connaissance de nous-mêmes 1 Car il est sans doute qu'il n'y a rien qui choque plus notre raison que de dire que le péché du premier homme ait rendu coupables ceux qui, étant si éloignés de cette source, semblent incapables d'y participer. Cet écoulement ne nous paraît pas seulement impossible, il nous semble même irès-injuste ; car qu'y a-t-il de plus contraire aux règles de notre misérable justice que de damner éternellement un enfant incapable de volonté, pour un péché où il paraît avoir si peu de part, qu'il est commis six mille ans avant qu'il fût en être? Certainement, rien ne nous heurte plus rudement que cette doctrine ; et cependant, sans ce mystère, le plus incompréhensible de tous, nous sommes incompréhensibles à nous-mêmes. Le nœud de notre condition prend ses replis et ses tours dans cet abîme ; de sorte que l'homme est plus inconcevable sans ce mystère que ce mystère n'est inconcevable à l'homme

* Ici Pascal avait ajouté ces lignes : « D'où il paraît que Dieu,

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