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ÉCRITE PAR MADAME PÉRIER, SA SOEUR

Mon frère naquit à Clermont, le 19 juin de l'année 1623 ^ Mon père s'appelait Etienne Pascal, président en la cour des aides, et ma mère Antoinette Begon ^ Dès que mon frère fut en âge qu'on lui pût parler, il donna des marques d'un esprit extraordi-

* Gilberte Pascal , sœur aînée de l'auteur des Pensées , née en 1620, mariée en 1644 à Florin Périer, morte à Paris, le 25 avril 1687. La Vie qu'on va lire parut pour la première fois en tête de l'édition des Pensées^ donnée h Amsterdam en 1687. — Voir sur madame Périer : Mémoires de Ftéchier^ sur les grands jours tenus à Clermont, publiés parM. Gonod, p. 41. — C'était une femme très-instruite à qui son père avait appris l'histoire, le latin et les mathématiques.

2 u Le vingt-septième jour de juin mil six cent vingt-trois a esté » baptisé Biaise Paschal, fils à noble Estienne Paschal, conseiller » eslu pour le Roy en l'élection d'Auvergne , à Clairmont, et à no- » ble damoizelle Anthoinette Begon ; le parrin noble Blaize Paschal, » conseiller du Roy en la sénéchaussée et siège présidial d'Auvergne, » audit Clairmont ; la marrine dame Anthoinette de Fontfreyde.

» Au registre ont signé Pascal et Fontfreyde. »

(Publié pour la première fois par M. Faugère, d'après les registres de la paroisse de Saint-Pierre de Clermont. Lettres et opuscules^ Appendice n° 1.)

3 La famille Pascal était de condition et d'état recommandables plutôt que de qualité, et faisait partie du haut tiers état dans les charges. Étienne Pascal, maître des requêtes, avait mérité pour ses services d'être anobli par Louis XL Notre Pascal, dans son épitaphe, est dit écuyer. (Sainte-Beuve.) — Voir Port-Royal, t. II, p. 447 et suiv.

On trouve une généalogie de la famille Pascal dans le volume publié par M. Faugère sous ce titre : Lettres, opuscules et mémoires de madame Périer et de Jacqueline, sœurs de Pascal^ etc. Paris, 1845, 1 vol. in-8*. Appendice n° 2.

Voici ce que dit M. Cousin de la famille Pascal : « Quelle famille que celle des Pascal !... Dès que Richelieu de son regard d'aigle aperçut Étienne Pascal accompagné de son fils Biaise, qui avait alora

naire par les petites reparties qu'il faisait fort à propos, mais encore plus par les questions qu'il faisait sur la nature des choses, qui surprenaient tout le monde. Ce commencement, qui donnait de belles espérances, ne se démentit jamais; car, à mesure qu'il croissait, il augmentait toujours en force de raisorinement, en sorte qu'il était toujours beaucoup au-dessus de son âge.

Cependant ma mère étant morte dès l'année 1626, que mon frère n'avait que trois ans, mon père, se voyant seul, s'appliqua plus fortement au soin de sa famille, et comme il n'avait point d'autre fils que celui-là, cette qualité de fils unique, et les grandes marques d'esprit qu'il reconnut dans cet enfant, lui donnèrent une si grande affection pour lui, qu'il ne put se résoudre à commettre son éducation à un autre, et se résolut dès lors à l'instruire lui-même, comme il a fait, mon frère n'ayant jamais entré dans aucun collège et n'ayant jamais eu d'autre maître que mon père.

En l'année 1631, mon père se retira à Paris, nous y mena tous, et y établit sa demeure. Mon frère, qui

une quinzaine d'années, et de ses deux filles, Gilberte et Jacqueline , il demeura frappé de la beauté de ces enfants , et au lieu de laisser le père les lui recommander, c'est lui qui les recommanda à ses soins, en lui disant : «J'en veux faire quelque chose de grand...»

» Les sœurs de Pascal, Jacqueline et Gilberte, étaient toutes deux parfaitement belles. L'une, spirituelle, passionnée et obstinée comme son frère, morte de chagrin à trente-six ans pour avoir signé le Formulaire contre sa conscience ; l'autre, fière aussi, mais moins extrême, ayant gardé au sein d'une dévotion profonde toutes les affections de sœur, de femme et de mère ; l'une et l'autre écrivant sans art, mais toujours d'une façon distinguée et avec une élévation naturelle. »

VIE DE PASCAL. ^3 n*avait que huit ans, reçut un grand avantage de cette retraite, dans le dessein que mon père avait de rélever; car il est sans doute qu'il n'aurait pas pu prendre le même soin dans la province, où l'exercice de sa charge et les compagnies continuelles qui abordaient chez lui l'auraient beaucoup détourné; mais il était à Paris dans une entière liberté; il s'y appliqua tout entier, et il eut tout le succès que purent avoir les soins d'un père aussi intelligent et aussi affectionné qu'on le puisse être.

Sa principale maxime dans cette éducation était de tenir toujours cet enfant au-dessus de son ouvrage, et ce fut par cette raison qu'il ne voulut point commencer à lui apprendre le latin qu'il n'eût douze ans, afin qu'il le fît avec plus de facilité.

Pendant cet intervalle, il ne le laissait pas inutile, car il l'entretenait de toutes les choses dont il le voyait capable. Il lui faisait voir en général ce que c'était que les langues; il lui montrait comme on les avait réduites en grammaires sous de certaines règles; que ces règles avaient encore des exceptions qu'on avait eu soin de remarquer; et qu'ainsi l'on avait trouvé par là le moyen de rendre toutes les langues communicables d'un pays en un autre.

Cette idée générale lui débrouillait l'esprit et lui faisait mieux voir la raison des règles de la grammaire, de sorte que, quand il vint à l'apprendre, il savait pourquoi il le faisait, et il s'appliquait précisément aux choses à quoi il fallait le plus d'application.

Après ces connaissances, mon père lui en donna d'autres; il lui parlait souvent des effets extraoï di-

naires de la nature, comme de la poudre à canon, et d'autres choses qui surprennent quand on les considère. Mon frère prenait grand plaisir à cet entretien, mais il voulait savoir la raison de toutes choses ; et comme elles ne sont pas toutes connues, lorsque mon père ne les disait pas, ou qu'il disait celles qu'on allègue d'ordinaire, qui ne sont proprement que des défaites, cela ne le contentait pas : car il a toujours eu une netteté d'esprit admirable pour discerner le faux; et on peut dire que toujours et en toutes choses la vérité a été le seul objet de son esprit, puisque jamais rien ne l'a pu satisfaire que sa connaissance. Ainsi, dès son enfance il ne pouvait se rendre qu'à ce qui lui paraissait vrai évidemment; de sorte que, quand on ne lui disait pas de bonnes raisons, il en cherchait lui-même, et quand il s'était attaché à quelque chose, il ne la quittait point qu'il n'en eût trouvé quelqu'une qui le pût satisfaire. Une fois entre autres, quelqu'un ayant frappé à table un plat de faïence avec un couteau, il prit garde que cela rendait un grand son, mais qu'aussitôt qu'on eut mis la main dessus, cela l'arrêta. Il voulut en même temps en savoir la cause, et cette expérience le porta à en faire beaucoup d'autres sur les sons. Il y remarqua tant de choses qu'il en fit un traité à l'âge de douze ans, qui fut trouvé tout à fait bien raisonné.

Son génie pour la géométrie commença à paraître lorsqu'il n'avait encore que douze ans, par une rencontre si extraordinaire, qu'il me semble qu'elle mérite bi(*u d'iUre déduit^ en particulier.

VIE DE PASCAL. 25 Mon père était homme savant dans les mathématiques, et avait habitude par là avec tous les habiles gens en cette science, qui étaient souvent chez lui; mais comme il avait dessein d'instruire mon frère dans les langues, et qu'il savait que la mathématique est une science qui remplit et qui satisfait beaucoup l'esprit, il ne voulut point que mon frère en eût aucune connaissance, de peur que cela ne le rendît négligent pour la langue latine et les autres dans lesquelles il voulait le perfectionner. Par cette raison il avait serré tous les livres qui en traitent, et il * s'abstenait d'en parler avec ses amis en sa présence; mais cette précaution n'empêchait pas que la curiosité de cet enfant ne fût excitée, de sorte qu'il priait souvent mon père de lui apprendre la mathématique ; mais il le lui refusait, lui promettant cela comme une récompense. Il lui promettait qu'aussitôt qu'il saurait le latin et le grec, il la lui apprendrait. Mon frère, voyant cette résistance, lui demanda un jour ce que c'était que cette science et de quoi on y traitait; mon père lui dit en général que c'était le moyen de faire des ligures justes, et de trouver les proportions qu'elles avaient entre elles, et en mênie temps lui défendit d'en parler davantage et d'y penser jamais. Mais cet esprit, qui ne pouvait demeurer dans ces bornes, dès qu'il eut cette simple ouverture, que la mathématique donnait des moyens de faire des figures infailliblement justes, il se mil lui-même à rêver sur cela à ses heures de récréation; et étant seul dans une salle oii il avait accoutumé de se divertir, il prenait du char-

bon et faisait des figures sur des carreaux, cherchant des moyens de faire, par exemple, un cercle parfaitement rond, un triangle dont les côtés et les angles fussent égaux, et les autres choses semblables. Il trouvait tout cela lui seul; ensuite il cherchait les proportions des figures entre elles. Mais comme le soin de mon père avait été si grand de lui cacher toutes ces choses, il n'en savait pas même les noms. Il fut contraint de se faire lui-même des définitions; il appelait un cercle un rond, une ligne une barre, et ainsi des autres. Après ces définitions il se fit des axiomes, et enfin il fit des démonstrations parfaites; et comme Ton va de l'un à l'autre dans ces choses, il poussa les recherches si avant, qu'il en vint jusqu'à la trente-deuxième proposition du premier livre d'Euclide ^ Gomme il en était là-dessus, mon père entra dans le lieu où il était, sans que mon frère l'entendît; il le trouva si fort appliqué, qu'il fut longtemps sans s'apercevoir de sa venue. On ne peut dire lequel fut le plus surpris, ou le fils de voir son père, à cause de la défense expresse qu'il lui en avait faite, ou le père de voir son fils au milieu de toutes ces choses. Mais la surprise du père fut bien plus grande lorsque lui ayant demandé ce qu'il faisait, il lui dit qu'il cherchait telle chose, qui était la trente-deuxième proposition du premier* livre d'Euclide. Mon père lui demanda ce qui l'avait fait penser à chercher cela : il dit que c'était qu'il

1 Que Tangle extérieur d'un triangle est égal à la somme des deux angles intérieurs opposés, et que la somme des angles d'un triangle est égale à deux droits.

avait trouvé telle autre chose ; et sur cela, lui ayant fait encore la même question, il lui dit encore quelques démonstrations qu'il avait faites, et enlin en rétrogradant et s'expliquant toujours par les noms de rond et de barre, il en vint à ses définitions et à ses axiomes.

Mon père fut si épouvanté de la grandeur et de la puissance de ce génie, que sans lui dire un mot il le quitta et alla chez M. Le Pailleur, qui était son ami intime, et qui était aussi fort savant. Lorsqu'il y fut arrivé, il y demeura immobile comme un homme transporté. M. Le Pailleur, voyant cela, et voyant même qu'il versait quelques larmes, fut épouvanté, et le pria de ne lui pas céler plus longtemps la cause de son déplaisir. Mon père lui répondit : « Je ne pleure pas d'affliction, mais de joie ; vous savez les soins que j'ai pris pour ôter à mon fils la connaissance de la géométrie, de peur de le détourner de ses autres études : cependant voici ce qu'il a fait. » Sur cela il lui montra tout ce qu'il avait trouvé, par où l'on, pouvait dire en quelque façon qu'il avait inventé les mathématique^. M. Le Pailleur ne fut pas moins surpris que mon père l'avait été, et lui dit qu'il ne trouvait pas juste de captiver plus longtemps cet esprit, et de lui cacher encore cette connaissance ; qu'il fallait lui laisser voir les livres sans le retenir davantage.

Mon père, ayant trouvé cela à propos, lui donna les Éléments d'Euclide pour les lire à ses heures de récréation. Il les vit et les entendit tout seul, sans avoir jamais eu besoin d'aucune explication; e

pendant qu'il les voyait, il composait, et allait s? avant, qu'il se trouvait régulièrement aux conférences qui se faisaient toutes les semaines, où tous les habiles gens de Paris s'assemblaient pour porter leurs ouvrages, ou pour examiner ceux des autres ^ Mon frère y tenait fort bien son rang, tant pour l'examen que pour la production; car il était de ceux qui y portaient le plus souvent des choses nouvelles. On voyait souvent aussi dans ces assemblées-là des propositions qui étaient envoyées d'Italie, d'Allemagne et d'autres pays étrangers, et l'on prenait son avis sur tout avec autant de soin que de pas un des autres ; car il avait des lumières si vives, qu'il est arrivé quelquefois qu'il a découvert des fautes dont les autres ne s'étaient point aperçus. Cependant il n'employait à cette étude de géométrie que ses heures de récréation; car il apprenait le latin sur des règles que mon père lui avait faites exprès. Mais comme il trouvait dans cette science la vérité qu'il avait si ardemment recherchée, il en était si satisfait, qu'il y mettait son esprit tout entier; de sorte que, pour peu qu'il, s'y appliquât, il y avançait tellement, qu'à l'âge de seize ans il fit un Traité des Coniques ^ qui passa pour être un si grand effort

* Cette société se composait du père Mersenne, de Roborval, Carcavi, Le Pailleur, et de plusieurs autres savants distingués. Elle fut le berceau de l'Académie royale des sciences, dont l'autorité souveraine sanctionna l'existence en 1666. (Aimé-Martin.)

2 Après la mort de Pascal, on trouva dans ses papiers six écrits latins sur ce sujet {les Coniques), Ils n'ont pas été publiés et ils sont perdus. Parmi ces papiers, il se trouva un imprimé de quelques pages, qui seul a été conservé, et que Bossut a donné dans son édition. Cette pièce, qui a pour titre Essais pour les coniques, avait été

VIE DE PASCAL. 29 d'esprit, qu'on disait que depuis Archimède on n'avait rien vu de cette force. Les habiles gens étaient d'avis qu'on les imprimât dès lors, parce qu'ils disaient qu'encore que ce fût un ouvrage qui serait toujours admirable, néanmoiîis si on l'imprimait dans le temps que celui qui l'avait inventé n'avait encore que seize ans, cette circonstance ajouterait beaucoup à sa beauté; mais comme mon frère n'a jamais eu de passion pour la réputation, il ne fit pas cas de cela, et ainsi cet ouvrage n'a jamais été imprimé.

Durant tous ces temps-là il continuait toujours d'apprendre le latin et le grec; et outre cela, pendant et après le repas, mon père l'entretenait tantôt de la logique, tantôt de la physique et des autres parties de la philosophie; et c'est tout ce qu'il en a appris, n'ayant jamais été au collège ni eu d'autres maîtres pour cela non plus que pour le reste. Mon père prenait un plaisir tel qu'on le peut croire de ces grands progrès que mon frère faisait dans toutes les sciences , mais il ne s'aperçut pas que les grandes et continuelles applications dans un âge si tendre pouvaient beaucoup intéresser sa santé ; et en effet elle commença d'être altérée dès qu'il eut atteint l'âge de dix-huit ans. Mais comme les incommodités qu'il ressentait alors n'étaient pas encore dans une grande force, elles ne l'empêchèrent pas de continuer toujours dans ses occupations ordinaires, de

imprimée en 1640. Ce n'est pas un traité, mais une espèce de p-.w grannme où Pascal énonce les diverses propositions qu'il se fait for: de démontrer. (Havct.)

sorte que ce fut en ce temps-là et à Tâge de dix-huit ans qu'il inventa cette machine d'arithmétique par laquelle on fait non-seulement toutes sortes de supputations sans plume et sans jetons; mais on les fait même sans savoir aucune règle d'arithmétique, et avec une sûreté infaillible.

Cet ouvrage a été considéré comme une chose nouvelle dans la nature d'avoir réduit en machine une science qui réside tout entière dans l'esprit, et d'avoir trouvé le moyen d'en faire toutes les opérations avec une entière certitude, sans avoir besoin de raisonnement. Ce travail le fatigua beaucoup, non pas pour la pensée ou pour le mouvement, qu'il trouva sans peine, mais pour faire comprendre aux ouvriers toutes ces choses. De sorte qu'il fut deux ans à le mettre dans cette perfection où il est à présent ^.

Mais cette fatigue et la délicatesse où se trouvait sa santé depuis quelques années le jetèrent dans des incommodités qui ne l'ont plus quitté ; de sorte qu'il nous disait quelquefois que depuis l'âge de dix-huit ans il n'avait pas passé un jour sans douleur. Ces incommodités néanmoins n'étant pas tou-

^ Étonné de cette découverte, le célèbre Leibnitz voulut encore la perfectionner ; mais, de nos jours, en Angleterre, un célèbre mécanicien nommé Babbage, suivant toujours la môme idée, est parvenu à composer une machine mathématique qui résout les problèmes les plus compliqués, et calcule, comme un géomètre, le mouvement des astres et le retour des éclipses. Ainsi l'invention de Pascal a été le point de départ de cette invention prodigieuse. (Aimé-Martin.) — Le Conservatoire des Arts et Métiers possède un modèle de la machine arithmétique, avec cette espèce de certificat : Esto probati instrumenti signaculum hoc, Blasius Pascal Arvernus, 1652.

(Havet.)

VIE DE PASCAL. 34 jours dans une égale violence, dès qu'il avait im peu de repos et de relâche, son esprit se portait incontinent à chercher quelque chose de nouveau.

Ce fut dans ce temps-là et à l'âge de vingt-trois ans, qu'ayant vu l'expérience deïorricelli, il inventa ensuite et exécuta les autres expériences qu'on nomme ses expériences : celle du vide, qui prouvait si clairement que tous les effets qu'on avait attribués jusque-là à l'horreur du vide sont causés par la pesanteur de l'air ^ Cette occupation fut la dernière où il appliqua son esprit pour les sciences humaines; et, quoiqu'il ait inventé la roulette après, cela ne contredit pointa ce que je dis; car il la trouva sans y penser, et d'une manière qui fait bien voir qu'il n'y avait pas d'application, comme je dirai dans sonlieu.

Immédiatement après cette expérience, et lorsqu'il n'avait pas encore vingt-quatre ans, la Providence ayant fait naître une occasion qui l'obligea de lire des écrits de pieté, Dieu l'éclaira de telle sorte par cette lecture, qu'il comprit parfaitement que la religion chrétienne nous oblige à ne vivre que pour Dieu, et à n'avoir point d'autre objet que lui, et cette vérité lui parut si évidente, si nécessaire et si utile, qu'il termina toutes ses recherches, de sorte que dès ce temps-là il renonça à toutes les autres connaissances pour s'appliquer uniquement à l'unique chose que Jésus-Christ appelle nécessaire.

* Cette expérience fut faite au mois de septembre 16/i8, sur le Puy de Dôme, par M. Périer, d'après les instructions de Pascal . on en verra plus loin le détail dans l'extrait intitulé : Sur les travaux scientifiques de Pascal,

Il avait été jusqu'alors préservé, par une protection de Dieu particulière, de tous les vices de la jeunesse; et, ce qui est encore plus étrange à un esprit de cette trempe et de ce caractère, il ne s'était jamais porté au libertinage pour ce qui regarde la religion, ayant toujours borné sa curiosité aux choses naturelles. Il m'a dit plusieurs fois qu'il joignait cette obligation à toutes les autres qu'il avait à mon père , qui , ayant lui-même un très-grand respect pour la religion, le lui avait inspiré dès l'enfance, lui donnant pour maxîVnes que tout ce qui est l'objet de la foi ne le saurait être de la raison, et beaucoup moins y être soumis. Ces maximes , qui lui étaient souvent réitérées par un père pour qui il avait une très-grande estime, et en qui il voyait une grande science accompagnée d'un raisonnement fort net et fort puissant, faisaient une si grande impression sur son esprit, que, quelques discours qu'il entendît faire aux libertins, il n'en était nullement ému ; et, quoiqu'il fût fort jeune, il les regardait comme des gens qui étaient dans ce faux principe , que la raison humaine est au-dessus de toutes choses , et qui ne connaissaient pas la nature de la foi; et ainsi, cet esprit si grand, si vaste et si rempli de curiosité , qui cherchait avec tant de soin la cause et la raison de tout, était en même temps soumis à toutes les choses de la religion comme un enfant; et cette simplicité a régné en lui toute sa vie : de sorte que, depuis même qu'il se résolut de ne plus faire d'autre étude que celle de la religion, il ne s'est jamais appliqué aux questions curieuses de la théologie, et

il a mis toute la force de son esprit à connaître et h pratiquer la perfection de la morale chrétienne , à laquelle il a consacré tous les talents que Dieu lui avait donnés, n'ayant fait autre chose dans tout le reste de sa vie que méditer la loi de Dieu jour et nuit.

Mais , quoiqu'il n'eût pas fait une étude particulière de la scolastique, il n'ignorait pourtant pas les décisions de l'Église contre les hérésies qui ont été inventées par la subtilité de l'esprit; et c'est contre ces sortes de recherches qu'il était le plus animé, et Dieu lui donna dès ce temps-là une occasion de faire paraître le zèle qu'il avait pour la religion.

Il était alors à Rouen S où mon père était employé

* Voici par quelle suite de circonstances Pascal et sa famille avaient été amenés à habiter cette ville. Nous laissons parler l'abbé Bossut :

« Au mois de décembre 1638, le gouvernement, appauvri par une longue suite de guerres et de déprédations dans les finances fit quelques retranchements sur les rentes de l'Hôtel de ville de Paris... Il y eut parmi les rentiers des murmures un pieu vifs, et môme des assemblées que l'on traita de séditieuses. Étienne Pascal fut accusé d'en être l'un des principaux moteurs. Cette imputation injuste pouvait avoir quelque ombre de vraisemblance, parce qu'en arrivant à Paris, il avait placé la plus grande partie de son bien sur l'Hôtel de ville. Aussitôt un ministre terrible , dont le despotisme s'effarouchait de la moindre résistance, fit expédier un ordre d'arrêter Étienne Pascal , et de le mettre à la Bastille ; mais, averti à temps par un ami, il se tint d'abord caché, puis se rendit secrètement en Auvergne.

» Qu'on se représente la douleur de ses enfants, et celle qu'il ressentit lui-même d'être forcé à les abandonner dans l'âge où ils avaient le plus besoin de sa vigilance paternelle! Si les hommes puissants qui, sans examen, sans preuves, se permettent de telles violences, conservent un cœur encore accessible au remords, ils Vivent être quelquefois bien malheureux.

» L'ouvrage de la calomnie ne fut pas de longue durée ; et on peut

pour le service du roi, et il y avait aussi en ce même temps un homme qui enseignait une nouvelle plii-

remarquer ici renchaînement bizarre des choses humaines. Le cardinal de Richelieu ayant eu la fantaisie de faire représenter devant lui, par des jeunes filles, l'Amour tyrannique^ tragi-comédie de Scudéri , la duchesse d'Aiguillon , chargée de la conduite du spectacle^ désira que Jacqueline Pascal, qui avait alors environ treize ans, fût l'une des actrices ; mais Gilberte, sa sœur aînée, et chef de la famille en l'absence du père, répondit fièrement : « M. le cardinal ne » nous donne pas assez de plaisir, pour que nous pensions à lui en )) faire. » La duchesse insista , et fit môme entendre que le rappel d'Étienne Pascal serait peut-être le prix de la complaisance qu'elle exigeait. L'affaire est proposée aux amis de la famille : on décide que Jacqueline acceptera le rôle qui lui était destiné. La pièce fut représentée le 3 avril 1639. Jacqueline mit dans son jeu une grâce et une finesse qui enlevèrent tous les spectateurs, et principalement le cardinal de Richelieu. Elle fut adroite à profiter de ce moment d'enthousiasme. Le spectacle fini, elle s'approche du cardinal, et lui récite un petit placet en vers^, pour demander le retour de son père. Le cardinal, la prenant dans ses bras, l'embrassant et la baisant à tous moments^ pendant qu'elle disait ses vers^ comme elle-même le raconte dans une lettre écrite le lendemain à son père : « Oui, mon » enfant, répond-il, je vous accorde ce que vous demandez ; écrivez à » votre père qu'il revienne en toute sûreté. )> Alors la duchesse d'Aiguillon prit la parole, et fit ainsi l'éloge d'Étienne Pascal: «C'est un » fort honnête homme ; il est très-savant, et c'est bien dommage qu'il de- » meure inutile. Voilà son fils, ajouta-t-elle, en montrantBlaise Pascal, » qui n'a que quinze ans, et qui est déjà un grand mathématicien ! » Jacqueline, encouragée par un premier succès, dit au cardinal : «Monseigneur, j'ai encore une grâce à vous demander. — Et quoi, » ma fille? demande tout ce que tu voudras; tu es trop aimable, on » ne peut rien te refuser. — Permettez que notre père vienne lui-

1 Voici ce placet :

Ne vous étonnez pas, incomparable Armand, si j'ai mal contenté vos yeux et vos oreilles : Mon esprit agité de frayeurs sans pareilles, Interdit à mon corps et voix et mouvement : Mais pour me rendre ici capable de vous plaire, Rappelez de l'exil mon misérable père : C'est le bien que j'attends d'une insigne bonté; Sauvez cet innocent d'un péril manifeste : Ainsi vous me rendrez l'entière liberté De l'esprit et du corps, de la voix et du geste.

losophie qui attirait tous les curieux Mon frère ayant été pressé d'y aller par deux jeunes hommes de ses amis, il y fut avec eux; mais ils furent bien surpris, dans Tentretien qu'ils eurent avec cet homme, qu'en leur débitant les principes de 3a philosophie, il en tirait des conséquences sur des points de foi contraires aux décisions de l'Église. Il prouvait par ses raisonnements que le corps de Jésus-Christ n'était pas formé du sang de la sainte Vierge , mais d'une autre matière créée exprès , et plusieurs autres choses semblables. Ils voulurent le contredire , mais il demeura ferme dans ce sentiment. De sorte qu'ayant considéré entre eux le danger qu'il y avait de laisser la liberté d'instruire la jeunesse à un homme qui avait des sentiments erronés, ils résolurent de l'avertir premièrement, et puis de le dénoncer s'il résistait à l'avis qu'on lui don-

» môme remercier votre Éminence de ses bontés. — Oui, je veux le » voir, et qu'il m'amène sa famille. »

)) Aussitôt on mande à Étienne Pascal de revenir en toute diligence : aftTivé à Paris, il vole, avec ses trois enfants, à Rueil, chez le cardinal, qui lui fait l'accueil le plus flatteur : « Je connais tout votre » mérite, lui dit Richelieu ; je vous rends à vos enfants, et je vous les » recommande; j'en veux faire quelque chose de grand. »

» Deux ans après, c'est-à-dire en 16/il, Étienne Pascal fut nommé à l'intendance de Rouen. Il remplit pendant sept années consécutives les importantes fonctions attachées à sa place, avec une capacité et un désintéressement qui furent également applaudis de la province et de la cour. »

* Jacques Forton, dit frère Saint-Ange. — Voir sur cette affaire une publication de M. Cousin dans la Bibliothèque de rÉcole des Charles, novembre et décembre lS[i2. Cette publication est l'histoire complète de l'affaire du frère ^aint-Ange d'après les manuscrits dti r;ère Gucj-rier. M. l'abbé Maynard a pris la dcfonsc de Pascal contre IM. Cousin; voir Pascal, sa Vie et son Caractère, t. f, p. 20 et suiv.

36 ViE DE PASCAL,

liait. La chose arriva ainsi, car il méprisa cet avis; de sorte qu'ils crurent qu'il était de leur devoir de le dénoncer * à M. du Bellay % qui faisait pour lors les fonctions épiscopales dans le diocèse de Rouen, par commission de M. l'archevêque. M. du Bellay envoya quérir cet homme, et, l'ayant interrogé, il fut trompé par une profession de foi équivoque qu'il lui écrivit et signa de sa main, faisant d'ailleurs peu de cas d'un avis de cette importance qui lui était donné par trois jeunes hommes.

Cependant, aussitôt qu'ils virent cette profession de foi, ils connurent ce défaut, ce qui les obligea d'aller trouver à Gaillon M. l'archevêque de Rouen, qui, ayant examiné toutes ces choses, les trouva si importantes, qu'il écrivit une patente à son conseil, et donna un ordre exprès à M. du Bellay de faire rétracter cet homme sur tous les points dont il était accusé, et de ne recevoir rien de lui que par la communication de ceux qui l'avaient dénoncé. La chose fut exécutée ainsi, et il comparut dans le conseil de M. l'archevêque, et renonça à tous ses sentiments : et on peut dire que ce fut sincèrement; car il n'a jamais témoigné de fiel contre ceux qui lui avaient causé cette affaire : ce qui fait croire qu'il était lui-

^ Dans la pratique comme dans la théorie, le caractère propre de Pascal est celui d'une conséquence inflexible pour les autres et pour lui-môme ; et en môme temps il joignait à cette énergie naturelle l'âme la meilleure et l'esprit le plus fin. Il y avait en lui à la foi j de l'enfant, du bel esprit, du héros et du fanatique. Il ne pensait et ne faisait rien à demi. (Cousin.)

2 Madame Périer se trompe. Ce n'est point M. du Bellay, mai» bien IVl. do Belley, c'est-à-dire l'ancien évoque de Bcllcy, Pierre Camus.

même trompé parles fausses conclusions qu'il tirait de ses faux principes. Aussi était-il bien certain qu'on n'avait eu en cela aucun dessein de lui nuire, ni d'autre vue que de le détromper par lui-même, et l'empêcher de séduire les jeunes gens qui n'eussent pas été capables de discerner le vrai d'avec le faux dans des questions si subtiles. Ainsi cette affaire se termina doucement; et mon frère continuant de chercher de plus en plus le moyen de plaire à Die^u, cet amour de la perfection chrétienne s'enflamma de telle sorte dès l'âge de vingt-quatre ans qu'il se répandait sur toute la maison. Mon père même, n'ayant pas de honte de se rendre aux enseignements de son fils^ embrassa pour lors une manière de vie plus exacte par la pratique continuelle des vertus jusqu'à sa mort, qui a été tout à fait chrétienne, et ma sœur, qui avait des talents d'esprit tout extraordinaires, et qui était dès son enfance dans une réputation où peu de filles parviennent, fut tellement touchée des discours de mon frère qu'elle se résolut de renoncer à tous les avantages qu'elle avait tant aimés jusqu'alors, pour se consacrer à Dieu tout entière, comme elle a fait depuis, s'étant faite religieuse * dans une maison très-sainte et très-austère, où elle a fait un si bon usage des perfections dont Dieu l'avait ornée, qu'on l'a trouvée digne des emplois les plus difficiles, dont elle s'est toujours acquittée avec toute la fidélité imaginable, et oii elle est morte saintement le i octobre 1661, âgée de trente-six ans.

4 A Port-Roy y 1.

Cependant mon frère, de qui Dieu se servait pour opérer tous ces biens, était travaillé par des maladies continuelles et qui allaient toujours en augmentant. Mais comme alors il ne connaissait pas d'autre science que la perfection, il trouvait une grande différence entre celle-là et celle qui avait occupé son esprit jusqu'alors; car au lieu que ses indispositions retardaient les progrès des autres, celle-ci, au contraire, le perfectionnait dans ces mêmes indispositions par la patience admirable avec laquelle il les souffrait. Je me contenterai, pour le faire voir, d'en rapporter un exemple.

Il avait entre autres incommodités celle de ne pouvoir rien avaler de liquide qu'il ne fût chafld; encore ne le pouvait-il faire que goutte à goutte : mais comme il avait outre cela une douleur de tête insupportable, une chaleur d'entrailles excessive et beaucoup d'autres maux, les médecins lui ordonnèrent de se purger de deux jours l'un durant trois mois; de sorte qu'il fallut prendre toutes ces médecines, et pour cela les faire chauffer et les avaler goutte à goutte : ce qui était un véritable supplice, et qui faisait mal au cœur à tous ceux qui étaient auprès de lui, sans qu'il s'en soit jamais plaint.

La continuation de ces remèdes , avec d'autres qu'on lui fit pratiquer, lui apportèrent quelque soulagement, mais non pas une santé parfaite; de yorte que les médecins crurent que pour se rétablir entièrement il fallait qu'il quittât toute sorte d'application d'esprit, et qu'il cherchât autant qu'il pour rait les occasions de se di venir. Mon frère eut de la

VIE DE PASCAL. 39 peine à se rendre à ce conseil, parce qu'il y voyait du danger; mais enfin il le suivit, croyant être obligé de faire tout ce qui lui serait possible pour remettre sa santé, et il s'imagina que les divertissements honnêtes ne pourraient pas lui nuire, et ainsi il se mit dans le monde MMais quoique, par la miséricorde de Dieu, il se soit toujours exempté des vices, néanmoins, comme Dieu l'appelait à une plus grande perfection, il ne voulut pas l'y laisser, et il se servit de ma sœur pour ce dessein, comme il s'était autrefois servide mon frère lorsqu'il avait voulu retirer ma sœur des engagements où elle était dans le monde.

Elle était alors religieuse, et elle menait une vie si sainte, qu'elle édifiait toute la maison : étant en cet état, elle eut de la peine de voir que celui à qui elle était redevable, après Dieu, des grâces dont elle jouissait, ne fût pas dans la possession de ces grâces, et, comme mon frère la voyait souvent, elle lui en parlait souvent aussi; et enfin elle le fit avec tant de force et de douceur, qu'elle lui persuada ce qu'il lui avait persuadé le premier, de quitter absolument le monde; en sorte qu'il se résolut de quitter tout à fait les conversations du monde, et de retrancher toutes les inutilités de la vie au péril même de sa santé, parce qu'il crut que le salut était préférable à toutes choses.

* C'est à cette période de la vie de Pascal (16/i8-165/i) qu'il faut rapporter ses liaisons avec le duc de Roannez, le chevalier de Méré, Miton, etc. Voir Fait inédit de la vie de Pascal, par M. François Collet. Paris, 18Zi8, in-8^ de Ixk pages. Cette brochure est curieuse; mais M. Collet n'a-t-il point exagéré en faisant de Pascal l'élève du chevalier de Méré ?

II avait pour lors trente ans % et il était toujoars infirme ; et c'est depuis ce temps-là qu'il a embrassé

4 Non pas trente ans, mais trente et un ans, sa conversion définitive étant du mois de novembre 1654 , comme le témoigne l'écrit suivant trouvé après sa mort dans la doublure de son pourpoint :

L'an de grâce 1654.

Lundi 23 novembre, jour de St. Clément, pape et martyr, et autres au martyrologe.

Veille de St. Chrysogone, martyr et autres.

Depuis environ dix heures et demie du soir jusques environ minuit et demi.

Feu.

Dieu d'Abraham, Dieu d'isaac, Dieu de Jacob, Non des Philosophes et des savants.

Certitude. Certitude. Sentiment. Joie. Paix. Dieu de Jésus-Christ Deum meum et Deum vestrum.

Ton Dieu sera mon Dieu — Oubli du monde et de tout hormis Dieu. Il ne se trouve que par les voies enseignées dans l'Évangile.

Grandeur de l'âme humaine.

Père juste, le monde ne t'a point connu, mais je t'ai connu. Joie, joie, joie, pleurs de joie.

Je m'en suis séparé

Dereliquerunt me fontem aquse vivae.

Mon Dieu me quitterez-vous?

Que je n'en sois pas séparé éternellement.

Cette est la vie éternelle qu'ils te connaissent seul vrai Dieu et celui que tu as envoyé J.-C.

Jésus-Christ

Jésus-Christ

Je m'en suis séparé; je l'ai fui, renoncé, crucifié. Que je n'en sois jamais séparé.

Il ne se conserve que par les voies enseignées dans l'Évangile.

Renonciation totale et douce.

Soumission totale à Jésus-Christ et à mon directeur. Éternellement en joie pour un jour d'exercice sur la terre. Non obliviscar sermones tuos. Amen.

^ L'écrit qu'on vient de lire fut publié pour la première fois par

ia manière de vivre où il a été jusqu'à la mort*. Pour parvenir à ce dessein et rompre toutes ses

Condorcet, qui se trompa complètement sur son caractère en l'appelant une Amulette mystique. M. le docteur Lélut a commis la môme erreur que Condorcet dans l'ouvrage intitulé : De l'Amulette de Pascal, étude sur les rapports de la santé de ce grand homme à son génie, Paris, 18ii6, 1 vol. in-8^ — Voir Pensées de Pascal, par M. Prosper Faugère. Paris, 18/14, in-8<*, t. I, p. 258 et suiv. — Nous pensons qu'il faut, pour toute cette affaire, s'en tenir à l'opinion de M. Faugère et de M. Sainte-Beuve : « L'impression que reçut Pascal de cet événement (l'accident du pont de Neuilly) fut extraordinaire, dit M. Sainte-Beuve ; on en peut juger par le petit papier et le parchemin (deux copies pareilles pliées ensemble) qu'on trouva après sa mort dans la doublure de son habit, et qu'il décousait et recousait chaque fois qu'il en changeait... On y a voulu voir la mention faite d'une vision qu'il aurait eue, et môme un bon carme, ami de Périer, a écrit un commentaire de vingt et une pages in-folio à l'appui ; mais Pascal n'a jamais parlé de cette vision à personne ; ce qui la rend douteuse, d'autant qu'en l'examinant sans prévention d'esprit, on n'y lit rien qui force à y voir autre chose, sous des termes elliptiques et métaphoriques, qu'un ravissement d'esprit au sein de la prière, un de ces états de clarté et de certitude céleste, comme il est donné aux chrétiens sous la grâce d'en ressentir. On peut conjecturer que l'aventure du pont de Neuilly donna l'impulsion à ce ravissement de i)rière et de reconnaissance. — Les disciples de Port-Royal par dévotion, les philosophes du dix-huitième siècle par moquerie, ont contribué à traduire en vision formelle cette circonstance mystérieuse. On est allé jusqu'à dire qu'à partir de ce temps, Pascal vit toujours un abîme à ses côtés; il n'est question de V abîme que dans une lettre de l'abbé Boileau, bien plus tard... Pascal, comme tous les hommes célèbres qui parlent à l'imagination, a eu sa légende. »

(Sainte-Beuve.)

^ Il y a ici une assez longue lacune; madame Périer ne parle ni des Provinciales, qui parurent trois ans plus tard, en 1656, ni des questions proposées à Pascal par Fermât , et discutées dans les lettres de ces deux grands géomètres, et qui avaient produit en 1654 le Traité du Triangle arithmétique , ouvrage très-court, mais plein d'originalité et de génie. Les problèmes dont Pascal donne la solution consistent à sommer les nombres naturels triangulaires pyramidaux, et à trouver aussi les sommes de leurs carrés et de toutes leurs puissances. Les formules données par Pascal ont cela d'important, qu'elles conduisent à celles du binôme de Newton, lorsque l'exposant du binôme est positif et entier. — Voyez à ce sujet V Éloge

habitudes, il changea de quartier et fut demeurer quelque temps à la campagne; d'où étant de retour, il témoigna si bien qu'il voulait quitter le monde, qu'enfin le monde le quitta; et il établit le règlement de sa vie dans cette retraite sur deux maximes principales, qui furent de renoncer à tout plaisir et à toutes superfluités; et c'est dans cette pratique qu'il a passé le reste de sa vie. Pour y réussir, il commença dès lors, comme il fit toujours depuis, à se

de Pascal par Condorcet. (Aimé-Martin.) — Pour tout ce qui se rapporte à l'historique de la composition et de la publication des Provinciales^ voir V Essai sur l'histoire du jansénisme en tête de notre édition des Provinciales,

Nous ajouterons qu'à propos de la conversion de Pascal, madame Périer ne parle point de l'accident du pont de Neuilly, accident qui aurait, on le sait, produit sur l'imagination de Pascal une impression profonde. Vrai ou faux , voici comment cet accident se trouve raconté dans un manuscrit des pères de l'Oratoire de Clermont : « M. Arnoul (de Saint-Victor), curé de Chambourcy, dit qu'il a appris de M. le prieur de Barillon, ami de madame Périer, que M. Pascal, quelques années avant sa mort, étant allé, selon sa coutume, un jour de fête, à la promenade au pont de Neuilly avec quelques-uns de ses amis, dans un carrosse à quatre ou six chevaux, les deux chevaux de volée prirent le frein aux dents à l'endroit du pont où il n'y avait point de garde-fou ; et s'étant précipités dans l'eau , les lesses qui les attachaient au train de derrière se rompirent, en sorte que le carrosse demeura sur le bord du précipice. Ce qui fit prendre la résolution à M. Pascal de rompre ses promenades et de vivre dans une entière solitude. »

Ce serait également à la suite de cette aventure que Pascal aurait été pris de l'hallucination singulière qui lui montrait toujours un précipice ouvert sous ses pas.

« Ce grand esprit, dit l'abbé Boileau, croyait toujours voir un abîme à son côté gauche, et y faisait mettre une chaise pour se rassurer : je sais l'histoire d'original. Ses amis, son confesseur, son directeur avaient beau lui dire qu'il n'y avait rien à craindre, que ce n'étaient que des alarmes d'une imagination épuisée par une étude abstraite et métaphysique; il convenait de tout cela avec eux, et un quart d'heure après il se creusait de nouveau le précipice qui l'efirayait. » — Voir Sainte-Beuve, Port-Royal, t. III, p. 287.

VIE DE PASCAL. 43 passer du service de ses domestiques autant qu'il pouvait. Tl faisait son lit lui-même, il allait prendre son dîner à la cuisine et le portait à sa chambre, il le rapportait, et enfin il ne se servait de son monde que pour faire sa cuisine, pour aller en ville, et pour les autres choses qu'il ne pouvait absolument faire. Tout son temps était employé à la prière et à la lecture de l'Écriture sainte, et il y prenait un plaisir incroyable. Il disait que l'Écriture sainte n'était pas une science de l'esprit, mais une science du cœur, qui n'était intelligible que pour ceux qui ont le cœur droit, et que tous les autres n'y trouvent que de l'obscurité.

C'est dans cette disposition qu'il la lisait, renonçant à toutes les lumières de son esprit ^ ; et il s'y était si fortement appliqué, qu'il la savait toute par cœur; de sorte qu'on ne pouvait la lui citer à faux; car lorsqu'on lui disait une parole sur cela, il disait positivement : Cela n'est pas de l'Écriture sainte ; ou, Cela en est; et alors il marquait précisément l'endroit. Il lisait aussi les commentaires avec grand soin; car le respect pour la religion où il avait été élevé dès sa jeunesse était alors changé en un amour ardent et sensible pour toutes les vérités de la foi,

1 On voit par un passage d'une lettre de Pascal à Fermât, en date du 10 août 1660, combien notre auteur était désillusionné sur les

sciences : « Pour vous parler franchement de la géométrie, je

la trouve le plus haut exercice de l'esprit; mais en môme temps je la connais pour si inutile, que je fais peu de différence entre un homme qui n'est que géomètre et un habile artisan. Aussi je l'appelle le plus beau métier du monde ; mais enfin ce n'est qu'un métier; et j'ai dit souvent qu'elle est bonne pour faire l'essai, et non pas l'emploi de notre force, »

soit pour celles qui regardent la soumission de Tesprit, soit pour celles qui regardent la pratique dans le monde, à quoi toute la religion se termine; et cet amour le portait à travailler sans cesse à détruire tout ce qui se pouvait opposer à ces vérités.

Il avait une éloquence naturelle qui lui donnait une facilité merveilleuse à dire ce qu'il voulait; mais il avait ajouté à cela des règles dont on ne s'était pas encore avisé et dont il se servait si avantageusement qu'il était maître de son style; en sorte que non-seulement il disait tout ce qu'il voulait, mais il le disait en la manière qu'il voulait, et son discours faisait l'effet qu'il s'était proposé. Et cette manière d'écrire naturelle, naïve et forte en même temps, lui était si propre et si particulière, qu'aussitôt qu'on vit paraître les Lettres au Provincial, on vit bien qu'elles étaient de lui, quelque soin qu'il ait toujours pris de le cacher, même à ses proches. Ce fut dans ce temps-là qu'il plut à Dieu de guérir ma fille d'une fistule lacrymale qui avait fait un si grand progrès dans trois ans et demi, que le pus sortait non-seulement par l'œil, mais aussi par le nez et par la bouche. Et cette fistule était d'une si mauvaise qualité, que les plus habiles chirurgiens de Paris la jugeaient incurable. Cependant elle fut guérie en un moment par l'attouchement de la sainte épine

* Cette sainte épine est au Port-Ro^'al du faubourg Saint-Jacques, à Paris. {Note de madame Périer,) — On consultera sur le miracle de la sainte épine, Sainte-Beuve, Port-lloyal^ t. III, p. 106 et suiv. Pascal, pour consacrer le souvenir du miracle, changea son cachet, et y mit un œil au milieu d'une couronne d'épinuh . Le livre des Vensccs, dans son i-ispiration première, dit M. Sainte-Beuve, ss

VIE DE PASCAL. 45 et ce niiracie tut si authentique, qu'il a été avoué de tout le monde, ayant été attesté par de très-grands médecins et par les plus habiles chirurgiens de France, et ayant été autorisé par un jugement solennel de rÉglise,

Mon frère fut sensiblement touché de cette grâce, qu'il regardait comme faite à lui-même, puisque c'était sur une personne qui, outre sa proximité, était encore sa fille spirituelle dans le baptême ; et sa consolation fut extrême de voir que Dieu se manifestait si clairement dans un temps où la foi paraissait comme éteinte dans le cœur de la plupart du monde. La joie qu'il en eut fut si grande , qu'il en était pénétré; de sorte qu'en ayant l'esprit tout occupé. Dieu lui inspira une infinité de pensées admirables sur les miracles, qui, lui donnant de nouvelles lumières sur la religion, lui redoublèrent l'amour et le respect qu'il avait toujours eus pour elle.

Et ce fut cette occasion qui fit paraître cet extrême désir qu'il avait de travailler à réfuter les principaux

greffa en plein sur le miraclo de la sainte épine. — Marguerite Périer, dit encore ailleurs M. Sainte-Beuve, l'objet du miracle de la sainte épine, vécut de longues années retirée à Glermont au sein de sa famille, dont elle resta la dernière... Elle demeura ainsi dans le dix-huitième siècle comme un témoin des grandes choses du dixseptième, conservant religieusement les papiers de sa famille et enregistrant la mémoire des saints. Elle ne mourut qu'en avril 1733, à l'âge de quatre-vingt-sept ans. » [Port-Boyal, t. III, p. 128.) Jacqueline Pascal a composé des vers sur le miracle de la sainte épine ; ils ont été publiés par M. Faugère, Lettres, opuscules, etc., p. l/i8, et par M. Cousin dans le volume intitulé : Jacqueline Pas-» cal, p. 3G2.

et les plus faux raisonnemenls des athées. Il les avait étudiés avec grand soin, et avait employé tout son esprit à chercher tous les moyens de les convaincre. C'est à quoi il s'était mis tout entier. La dernière année de son travail a été tout employée à recueillir diverses pensées sur ce sujet : mais Dieu, qui lui avait inspiré ce dessein et toutes ces pensées, n'a pas permis qu'il l'ait conduit à sa perfection, pour des raisons qui nous sont inconnues.

Cependant l'éloignement du monde qu'il pratiquait avec tant de soin n'empêchait point qu'il no vît souvent des gens de grand esprit et de grande condition, qui, ayant des pensées de retraite, demandaient ses avis et les suivaient exactement, et d'autres qui étaient travaillés de doutes sur les matières de la foi, et qui, sachant qu'il avait de grandes lumières là-dessus, venaient à lui le consulter, et s'en retournaient toujours satisfaits; de sorte que toutes ces personnes qui vivent présentement fort chrétiennement témoignent encore aujourd'hui que c'est à ses avis et à ses conseils, et aux éclaircissements qu'il leur a donnés, qu'ils sont redevables de tout le bien qu'ils font.

Les conversations auxquelles il se trouvait souvent engagé ne laissaient pas de lui donner quelque crainte qu'il ne s'y trouvât du péril; mais comme il ne pouvait pas aussi en conscience refuser le secours que des personnes lui demandaient, il avait trouvé un remède à cela. Il prenait dans les occasions une ceinture de fer pleine de pointes, il la mettait à nu sur sa chair; et lorsqu'il lui venait quelque pensée

ME DE PASCAL. 47 de vanité ou qu'il prenait quelque plaisir au lieu où il était, ou quelque chose semblable, il se donnait des coups de coude pour redoubler la violence des piqûres, et se faisait souvenir lui-même de son devoir. Cette pratique lui parut si utile, qu'il la conserva jusqu'à la mort, et même dans les derniers temps de sa vie, où il était dans des douleurs continuelles, parce qu'il ne pouvait écrire ni lire : il était contraint de demeurer sans rien faire et de s'aller promener. Il était dans une continuelle crainte que ce manque d'occupation ne le détournât de ses vues. Nous n'avons su toutes ces choses qu'après sa mort et par une personne de très-grande vertu, qui avait beaucoup de confiance en lui, à qui il avait été obligé de le dire pour des raisons qui la regardaient ellemême.

Celte rigueur qu'il exerçait sur lui-même élait tirée de cette grande maxime de renoncer à tout plaisir, sur laquelle il avait fondé tout le règlement de sa vie. Dès le commencement de sa retraite, il ne manqua pas non plus de pratiquer exactement cette autre qui l'obligeait de renoncera toute superfluité; car il retranchait avec tant de soin toutes les choses inutiles, qu'il s'était réduit peu à peu h n'avoir plus de tapisserie dans sa chambre, parce qu'il ne croyait pas que cela fût nécessaire; et de plus n'y étant obJ'gé par aucune bienséance, parce qu'il n'y venait que des gens à qui il recommandait sans cesse le retranchement; de sorte qu'ils n'étaient pas surpris de ce qu'il vivait lui-même de la ii anière qu'il conseillait aux autres de vivre.

Voilà comme il a passé cinq ans de sa vie, depuis trente ans jusqu'à trente-cinq : travaillant sans cesse pour Dieu, pour le prochain et pour lui-même, en tâchant de se perfectionner de plus en plus; et on pouvait dire en quelque façon que c'est tout le temps qu'il a vécu; car les quatre années que Dieu lui a données après n'ont été qu'une continuelle langueur. Ce n'était pas proprement une maladie qui fût venue nouvellement, mais un redoublement des grandes indispositions où il avait été sujet dès sa jeunesse. Mais il en fut alors attaqué avec tant de violence, qu'enfin il y a succombé; et durant tout ce temps-là il n'a pu en tout travailler un instant à ce grand ouvrage qu'il avait entrepris pour la religion, ni assister les personnes qui s'adressaient à lui pour avoir des avis, ni de bouche ni par écrit, car ses maux étaient si grands, qu'il ne pouvait les satisfaire, quoiqu'il en eût un grand désir.

Ce renouvellement de ses maux commença par un mal de dents qui lui ôta absolument le sommeil. Dans ses grandes veilles il lui vint un jour dans l'esprit, sans dessein, quelques pensées sur la proposition de la roulette. Cette pensée étant suivie d'une autre, et celle-ci d'une autre, enfin une multitude de pensées qui se succédèrent les unes aux autres lui découvrirent comme malgré lui la démonstration de toutes ces choses, dont il fut luimême surpris. Mais comme il y avait longtemps qu'il avait renoncé à toutes ces connaissances, il ne s'avisa pas seulement de les écrire; néanmoins, en ayant parlé par occasion à une personne à qui il

VIE DE PASCAL. 49 devait toute sorte de déférence, et par respect et par reconnaissance de l'affection dont il l'honorait, cette personne, qui est aussi considérable par sa piété que par les éminentes qualités de son esprit et par la grandeur de sa naissance, ayant formé sur cela un dessein qui ne regardait que la gloire de Dieu, trouva à propos qu'il en usât comme il fit, et qu'ensuite il le fît imprimer.

Ce fut seulement alors qu'il récrivit, mais avec une précipitation extrême, en huit jours; car c'était en même temps que les imprimeurs travaillaient, fournissant à deux en même temps sur deux différents traités, sans que jamais il en eût d'autre copie que celle qui fut faite pour l'impression : ce qu'on ne sut que six mois après que la chose fut trouvée.

Cependant ses infirmités, continuant toujours sans lui donner un seul moment de relâche, le réduisirent, comme j'ai dit, à ne pouvoir plus travailler et à ne voir quasi personne. Mais si elles l'empêchèrent de servir le public et les particuliers, elles ne furent point inutiles pour lui-même, et il les a souffertes avec tant de paix et tant de patience, qu'il y a sujet de croire que Dieu a voulu achever par là de le rendre tel qu'il le voulait pour paraître devant lui ; car durant cette longue maladie il ne s'est jamais détourné de ses vues, ayant toujours dans l'esprit ces deux grandes maximes, de renoncer à tout plaisir et à toute superfluité. Il les pratiquait dans le plus fort de son mal avec une vigilance continuelle sur ses sens, leur refusant absolument tout ce qui leur était agréable: et auand la nécessité le con-

iraignait à faire quelque chose qui pouvait lui donlier quelque satisfaction, il avait une adresse merveilleuse pour en détourner son esprit, afin qu'il n'y prît point de part : par exemple, ses continuelles maladies l'obligeant de se nourrir délicatement, i! avait un soin très-grand de ne point goûter ce qu'il mangeait; et nous avons pris garde que, quelque peine qu'on prît à lui chercher quelque viande agréable, h cause des dégoûts à quoi il était sujet, jamais il n'a dit : Voilà qui est bon; et encore lorsqu'on lui servait quelque chose de nouveau selon les sai sons, si l'on demandait après le repas s'il l'avait trouvé bon, il disait simplement : « Il fallait m'en » avertir devant, et je vous avoue que je n'y ai point

pris garde; » et lorsqu'il arrivait que quelqu'un admirait la bonté de quelque viande en sa présence, il ne le pouvait souffrir; il appelait cela être sensuel, encore même que ce ne fût que des choses communes; parce qu'il disait que c'était une marque qu'on mangeait pour contenter le goût, ce qui était toujours mal.

Pour éviter d'y tomber, il n'a jamais voulu per~ mettre qu'on lui fît aucune sauce ni ragoût, non pas même de l'orange et du verjus, ni rien de tout ce qui excite l'appétit^ quoiqu'il aimât naturellement toutes ces choses. Et, pour se tenir dans des bornes réglées, il avait pris garde, dès le commencement de sa retraite, à ce qu'il fallait pour son estomac; et depuis cela il avait réglé tout ce qu'il devait manger : en sorte que, quelque appétit qu'il eût, il ne passait jamais cela; et quelque dégoût qu'il eût, il fallait

VIE DE PASCAL. 51 qu'il le mangeât; et lorsqu'on lui demandait la raison pourquoi il se contraignait ainsi, il disait que c'était le besoin de l'estomac qu'il fallait satisfaire, et non pas l'appétit.

La morlification de ses sens n'allait pas seulement à se retrancher tout ce qui pouvait leur être agréable, mais encore à ne leur rien refuser, par cette raison qu'il pourrait leur déplaire, soit par sa nourriture, soit par ses remèdes. Il a pris quatre ans durant des consommés sans en témoigner le moindre dégoût; il prenait toutes les choses qu'on lui ordonnait pour sa santé sans aucune peine, quelque difficiles qu'elles fussent : et lorsque je m'étonnais de ce qu'il ne témoignait pas la moindre répugnance en les prenant, il se moquait de moi, et me disait qu'il ne pouvait pas comprendre lui-même comment on pouvait témoigner de la répugnance quand on prenait une médecine volontairement, après qu'on avait été averti qu'elle était mauvaise, et qu'il n'y avait que la violence ou la surprise qui dussent produire cet effet. C'est en cette manière qu'il travaillait sans cesse à la mortification.

Il avait un amour si grand pour la pauvreté, qu'elle îui était toujours présente; de sorte que dès qu'il voulait entreprendre quelque chose, ou que quelqu'un lui demandait conseil, la première pensée qui lui venait en l'esprit, c'était de voir si la pauvreté pouvait être pratiquée. Une des choses sur lesquelles il s'examinait le plus, c'était cette fantaisie de vouloir exceller en tout, comme de se servir en toutes choses des meilleurs ouvriers, et autres choses sem-

blables. Il ne pouvait encore souffrir qu'on cherchât avec soin toutes les commodités, comme d'avoir toutes choses près de soi, et mille autres choses qu'on fait sans scrupule, parce qu'on ne croit pas qu'il y ait du mal. Mais il n'en jugeait pas de même, et nous disait qu'il n'y avait rien de si capable d'éteindre l'esprit de pauvreté comme cette recherche curieuse de ses commodités, de cette bienséance qui porte à vouloir toujours avoir du meilleur et du mieux fait; et il nous disait que, pour les ouvriers, il fallait toujours choisir les plus pauvres et les plus gens de bien, et non pas cette excellence qui n'est jamais nécessaire, et qui ne saurait jamais être utile. Il s'écriait quelquefois : « Si j'avais le cœur aussi » pauvre que l'esprit, je serais bien heureux; car je » suis merveilleusement persuadé que la pauvreté » est un grand moyen pour faire son salut. »

Cet amour qu'il avait pour la pauvreté le portait à aimer les pauvres avec tant de tendresse qu'il n'avait jamais refusé l'aumône, quoiqu'il n'en fit que de son nécessaire, ayant peu de bien, et étant obligé de faire une dépense qui excédait son revenu, à cause de ses infirmités. Mais lorsqu'on lui voulait représenter cela, quand il faisait quelque aumône considérable, il se fâchait, et disait : « J'ai remarqué une chose, que, quelque pauvre qu'on soit, on laisse toujours quelque chose en mourant. » Ainsi il fermait la bouche : et il a été quelquefois si avant, qu'il s'est réduit à prendre de l'argent au change, pour avoir donné aux pauvres tout ce qu'il avait, e! ne voulant pas après cela importuner ses amis.

VîE DE PASCAL. 53 Dès que l'affaire des carrosses * fut établie, il nie dit qu'il voulait demander mille francs par avance sur sa part à des fermiers avec qui l'on traitait, si l'on pouvait demeurer d'accord avec eux, parce qu'ils étaient de sa connaissance, pour envoyer aux p'^uvres de Blois ^, et comme je lui dis que Taffa/re n'était pas assez sûre pour cela, et qu'il fallait attendre à une autre année, il me fit tout aussitôt cette réponse : Qu'il ne voyait pas un grand inconvénientà cela, parce que, s'ils perdaient, il leleur rendrait de son bien, et qu'il n'avait garde d'attendre à une autre année, parce que le besoin était trop pressant pour différer la charité. Et comme on ne s'accordait pas avec ces personnes, il ne put exécuter cette résolution, par laquelle il nous faisait voir la

* Entreprise de voitures publiques , à cinq sous par place , destinées à parcourir Paris sur plusieurs grandes lignes. Cette entreprise fut autorisée par Louis XIV en janvier 1662. « Elle paraît, dit M. Havet, avoir été conduite par Pascal. » Nous ajouterons qu'en essayant d'établir dans la capitale un mode de transport analogue à celui de no^ omnibus^ Pascal avait montré qu'il s'entendait en spéculations aussi bien qu'en géométrie. H avait deviné une excellente valeur industrielle ; mais il ne s'était mis dans cette affaire, comme on dirait aujourd'hui, que pour en appliquer le produit à des œuvres de bienfaisance. Cola ressort évidemment de la suite du paragraphe. — Voir la brochure publiée en 1828 par M. Monmerqué : Les Carrosses à cinq sols, ou les Omnibus au dix-septième siècle,

2 Dans l'hiver de 1662, le pays de Blois fut en proie à une affreuse détresse, qui s'étendit môme fcu delà du Blaisois jusqu'à la Tourainc et au Berry. On publia à Paris, sous forme d'avis, des appels énergiques et répétés à la charité publique. Ces avis sont d'effroyables documents. On les trouve dans un Recueil de pièces de la bibliothèque de l* Arsenal, n** 1675 bis, et ils ont été reproduits dans un article de la Presse du 17 février 1851. C'est un amas d'horreurs dont n'approchent pas les plus grandes misères qu'on peut concevoir dans notre temps. (Havet.)

vérité de ce qu'il nous avait dit tant de fois, qu'il ne souhaitait avoir du bien que pour en assister les pauvres, puisqu'en même temps que Dieu lui donnait l'espérance d'en avoir, il commençait à le distribuer par avance, avant même qu'il en fût assuré.

Sa charité envers les pauvres avait toujours été fort grande, mais elle était si fort redoublée à la fin de sa vie, que je ne pouvais le satisfaire davantage que de l'en entretenir. Il m'exhortait avec grand soin depuis quatre ans à me consacrer au service des pauvres, et à y porter mes enfants. Et quand je lui disais que je craignais que cela ne me divertît du soin de ma famille, il me disait que ce n'était que manque de bonne volonté, et que, comme il y a divers degrés dans cette vertu, on peut bien la pratiquer en sorte que cela ne nuise point aux affaires domestiques. Il disait que c'était la vocation générale des chrétiens, et qu'il ne fallait point de marque particulière pour savoir si on était appelé, parce qu'il était certain que c'est sur cela que Jésus-Christ jugera le monde; et que quand on considérait que la seule omission de cette vertu est cause de la damnation, cette seule pensée était capable de nous porter à nous dépouiller de tout, si nous avions de la foi. Il nous disait encore que la fréquentation des pauvres est extrêmement utile, en ce que, voyant continuellement les misères dont ils sont accablés, et que même dans l'extrémité de leurs maladies ils manquaient des choses les plus nécessaires , qu'après cela il faudrait être bien dur pour ne pas se priver

volontairement des commodités inutiles et des ajustements superflus.

Tous ces discours nous excitaient et nous portaient quelquefois à faire des propositions pour trouver des moyens pour des règlements généraux qui ponrvussent à toutes les nécessités; mais il ne trouvait pas cela bon, et il disait que nous n'étions pas appelés au général, n>ais au particulier, et qu'il croyait que la manière la plus agréable à Dieu était de servir les pauvres pauvrement, c'est-à-dire chacun selon son pouvoir, sans se remplir l'esprit de ces grands desseins qui tiennent de cette excellence dont il blâmait la recherche en toutes choses. Ce n'est pas qu'il trouvât mauvais l'établissement des hôpitaux généraux; au contraire, il avait beaucoup d'amour pour cela, comme il l'a bien témoigné par son testament; mais il disait que ces grandes entreprises étaient réservées a de cerl^aines personnes que Dieu destinait à cela, et qu'il conduisait quasi visiblement; mais que ce n'était pas la vocation générale de tout le monde, comme l'assistance journalière et particulière des pauvres.

Voilà une partie des instructions qu'il nous donnait pour nous porter à la pratique de cette vertu qui tenait une si grande place dans son cœur; c'est un petit échantillon qui nous fait voir la grandeur de sa charité. Sa pureté n'était pas moindre, et il avait un si grand respect pour cette vertu, qu'il était continuellement en garde pour empêcher qu'elle ne fût blessée ou dans lui ou dans les autres, et il n'est pas croyable combien il était exact sur ce point. J'en

étais même dans la crainte; car il trouvait à redire à des discours que je faisais, et que je croyais trèsinnocents, et dont il me faisait ensuite voir les défauts, que je n'aurais jamais connus sans ses avis. Si je disais quelquefois que j'avais vu une belle femme, il se fâchait, et me disait qu'il ne fallait jamais tenir ce discours devant des laquais ni des jeunes gens, parce que je ne savais pas quelles pensées je pourrais exciter par là en eux. Il ne pouvait souffrir aussi les caresses que je recevais de mes enfants, et il me disait qu'il fallait les en désaccoutumer, et que cela ne pouvait que leur nuire, et qu'on leur pouvait témoigner de la tendresse en mille autres manières. Voilà les instructions qu'il me donnait là-dessus; et voilà quelle était sa vigilance pour la conservation de la pureté dans lui et dans les autres.

Il lui arriva une rencontre, environ trois mois avant sa mort, qui en fut une preuve bien sensible, et qui fait voir en même temps la grandeur de sa charité : comme il revenait un jour de la messe de Saint-Sulpice, il vint à lui une jeune fille d'environ quinze ans, fort belle, qui lui demandait l'aumône; il fut touché de voir cette personne exposée à un danger si évident; il lui demanda qui elle était, et ce qui l'obligeait ainsi à demander l'aumône; et ayant su qu'elle était de la campagne et que son père était mort, et que sa mère étant tombée malade, on l'avait portée à l'Hôtel-Dieu ce jour-là même, il crut que Dieu la lui avait envoyée aussitôt qu'elle avait été dans le besoin ; de sorte que dès l'heure même il la mena au séminaire, où il la mit entre les mains d'un

VIE DE PASCAL. 57 bon prêtre, à qui il donna de Targent, el le pria d'en prendre soin et de la mettre en quelque condilion où elle pût recevoir de la conduite à cause de sa jeunesse, et où elle fût en sûreté de sa personne. Et pour le soulager dans ce soin, il lui dit qu'il lui enverrait le lendemain une femme pour lui acheter des habits, et tout ce qui lui serait nécessaire pour la mettre en état de pouvoir servir une maîtresse. Le lendemain il lui envoya une femme . qui travailla si bien avec ce bon prêtre, qu'après l'avoir fait habiller, ils la mirent dans une bonne condition. Et cet ecclésiastique ayant demandé à cette femme le nom de celui qui faisait cette charité, elle lui dit qu'elle n*avait point charge de le dire, mais qu'elle le viendrait voir de temps en temps pour pourvoir avec lui aux besoins de cette fille, et il la pria d'obtenir de lui la permission de lui dire son nom : « Je vous promets, dit-il, que je n'en parle- » rai jamais pendant sa vie; mais si Dieu permettait » qu'il mourût avant moi, j'aurais de la consolation » de publier cette action ; car je la trouve si belle, que » je ne puis souffrir qu'elle demeure dans Toubli. » Ainsi, par cette seule rencontre, ce bon ecclésiastique, sans le connaître, jugeait combien il avait de charité et d'amour pour la pureté. Il avait une extrême tendresse pour nous; mais cette affection n'allait pas jusqu'à l'attachement. Il en donna une preuve bien sensible à la mort .de ma sœur, qui précéda la sienne de dix mois. Lorsqu'il reçut cette nouvelle, il ne dit rien, sinon : « Dieu nous fasse la » grâce d'aussi bien mourir! »et il s'est toujours de-

o8 VIE DE PASCAL,

puis tenu dans une soumission admirable aux orares de la providence de Dieu, sans faire jamais réflexion que sur les grandes grâces que Dieu avait laites à ma sœur pendant sa vie, et des circonstances du temps de sa mort; ce qui lui faisait dire sans cesse : « Bienheureux ceux qui meurent , pourvu qu'ils » meurent au Seigneur! » Lorsqu'il me voyait dans de continuelles afflictions pour cette perte que je ressentais si fort, il se fâchait, et me disait que cela n'était pas bien, et qu'il ne fallait pas avoir ces sentiments pour la mort des justes, et qu'il fallait au contraire louer Dieu de ce qu'il l'avait si fort récompensée des petits services qu'elle lui avait rendus.

C'est ainsi qu'il faisait voir qu'il n'avait nulle attache pour ceux qu'il aimait; car s'il eût été capable d'en avoir, c'eût été sans doute pour ma sœur, parce que c'était assurément la personne du monde qu'il aimait le plus. Mais il n'en demeura pas là; car, nonseulement il n'avait point d'attache pour les autres, mais il ne voulait point du tout que les autres en eussent pour lui. Je ne parle pas de ces attaches criminelles et dangereuses, car cela est grossier, et tout le monde le voit bien; mais je parle de ces amitiés les plus innocentes; et c'était une des choses sur lesquelles il s'observait le plus régulièrement, afin de n'y point donner de sujet, et même pour l'empêcher : et comme je ne savais pas cela, j'étais toute surprise des rebuts qu'il me faisait quelquefois, et je le disais à ma sœur, me plaignant a elle que mon frère ne m'aimait pas, et qu'il semblait que je lui faisais de la peine lors même que je lui rendais mes ser-

VIE DE PASCAL. ^9 vices les plus affectionnés dans ses infirmités. Ma sœur me disait là-dessus que je me trompais, qu'elle savait le contraire, qu'il avait pour moi une afifection aussi grande que je le pouvais souhaiter. C'est ainsi que ma sœur remettait mon esprit, et je ne tardais guère à en voir des preuves, car aussitôt qu'il se présentait quelque occasion où j'avais besoin du secours de mon frère, il l'embrassait avec tant de soin et de témoignages d'affection, que je n'avais pas lieu de douter qu'il ne m'aimât beaucoup ; de sorte que j^attribuais au chagrin de sa maladie les manières froides dont il recevait les assiduités que je lui rendais pour le désennuyer; et cette énigme ne m'a été expliquée que le jour même de sa mort, qu'une personne des plus considérables par la grandeur de son esprit et de sa piété, avec qui il avait eu de grandes communications sur la pratique de la vertu, me dit qu'il lui avait donné cette instruction entre autres, qu'il ne souffrît jamais de qui que ce fût qu'on l'aimât avec attachement ; que c'était une faute sur laquelle on ne s'examine pas assez, parce qu'on n'en conçoit pas assez la grandeur, et qu'on ne considérait pas qu'en fomentant et souffrant ces attachements, on occupait un cœur qui ne devait être qu'à Dieu seul : que c'était lui faire un larcin de la chose du monde qui lui était la plus précieuse. Nous avons bien vu ensuite que ce principe était bien avant dans son cœur, car, pour l'avoir toujours présent, il l'avait écrit de sa main sur un petit papier où il y avait ces mots : « Il est injuste » qu'on s'attache à moi;, quoiqu'on le fasse avec plai-

» sir et volontairement : je tromperais ceux en qui » j'en ferais naître le désir, car je ne suis la fin de » personne, et n'ai pas de quoi les satisfaire. Ne » suis-je pas prêt à mourir? et ainsi l'objet de leur » attachement mourra donc. Gomme je serais cou- » pable de faire croire une fausseté, quoique je la » persuadasse doucement, et qu'on la crût avec plai- » sir, et qu'en cela on me fît plaisir : de même je >> suis coupable de me faire aimer; et si j'attire » les gens à s'attacher à moi, je dois avertir ceux qui » seraient prêts à consentir au mensonge, qu'ils ne » le doivent pas croire, quelque avantage qu'il m'en » revînt, et de même qu'ils ne doivent pas s'attacher » à moi, car il faut qu'ils passent leur vie et leurs » soins à plaire à Dieu ou à le chercher. »

Voilà de quelle manière il s'instruisait lui-même, et comme il pratiquait si bien ses instructions, que j'y avais été trompée moi-même. Par ces marques que nous avons de ses pratiques, qui ne sont venues à notre connaissance que par hasard, on peut voir une partie des lumières que Dieu lui donnait pour la perfection de la vie chrétienne.

Il avait un si grand zèle pour la gloire de Dieu, qu'il ne pouvait souffrir qu'elle fût violée en quoi que ce soit : c'est ce qui le rendait si ardent pour le service du roi, qu'il résistait à tout le monde lors des troubles de Paris * : et toujours depuis il appe-

* Madame Périer s'étend sur ces dispositions de son frère, parce que ceux de Port-Royal furent toujours suspects pour leurs liaisons avec les frondeurs et les mécontents. Les disciples de Saint-Gyran ne furent pas plus agréables à Louis XIV, que lui-môme l'avait été

lait des prétextes toutes les raisons qu'on donnait pour excuser cette rébellion; et il disait que « dans » un état établi en république, comme Venise, c'était » un grand mal de contribuer à y mettre un roi, et op- » primer la liberté des peuples à qui Dieu l'a donnée ; » mais que dans un état où la puissance royale est » établie, on ne pouvait violer le respect qu'on lui » doit que par une espèce de sacrilège; puisque c'est » non-seulement une image de la puissance de Dieu, » mais une participation de cette même puissance, » à laquelle on ne pouvait s'opposer sans résister » visiblement à l'ordre de Dieu; et qu'ainsi l'on ne » pouvait assez exagérer la grandeur de cette faute, » outre qu'elle est toujours accompagnée de la guerre » civile, qui est le plus grand péché que Ton puisse » commettre contre la charité du prochain. » Et il observait cette maxime si sincèrement, qu'il a refusé

il ilichelieu. « Quelques grands principes, dit Racine, qu'on eût à Port-Royal sur la fidélité et sur l'obéissance qu'on doit aux puissances légitimes, quelque persuadé qu'on y fût qu'un sujet ne peut jamais avoir de justes raisons de s'élever contre son prince, le roi était prévenu que les jansénistes n'étaient pas bien intentionnés pour sa personne et pour son État; et ils avaient eux-mêmes, sans y penser, donné occasion à lui inspirer ces sentiments par le commerce, quoique innocent, qu'ils avaient eu avec le cardinal de Retz ; et par leur facilité plus chrétienne que judicieuse à recevoir beaucoup de personnes , ou dégoûtées de la cour, ou tombées dans la disgrâce, qui venaient chez eux chercher des consolations, quelquefois même se jeter dans la pénitence. Joignez à cela qu'encore que les principaux d'entre eux fussent fort réservés à parler et à se plaindre, ils avaient des amis moins réservés et indiscrets qui tenaient quelquefois des discours très-peu excusables. Ces discours, quoique avancés souvent par un seul particulier, étaient réputés des discours de tout le corps; leurs adversaires prenaient grand boin qu'ils fussent rapportés au ministre ou au roi même. » — Voyez Sainte-Beuve Port-Royal, t. II, p. 192 et suivantes. (Havet.)

dans ce temps-là des avantages très-considérables pour n'y pas manquer. Il disait ordinairement qu'il avait un aussi grand éloignement pour ce péclié-îà^ que pour assassiner le monde ou pour voler sur les grands chemins, et qu'enfin il n'y avait rien qui fût plus contraire à son naturel et sur quoi il fût moins tenté.

Ce sont là les sentiments où il était pour le service du roi : aussi était-il irréconciliable avec tous ceux qui s'y opposaient; et ce qui faisait voir que ce n'était pas par tempérament ou par attachement à ses sentiments, c'est qu'il avait une douceur merveilleuse pour ceux qui l'offensaient en particulier. En sorte qu'il n'a jamais fait de différence de ceux-là d'avec les autres; et il oubliait si absolument ce qui ne regardait que sa personne, qu'on avait peine à l'en faire souvenir, et il fallait pour cela circonstancier les choses. Et, comme on admirait quelquefois cela, il disait : « Ne vous en étonnez pas, ce n'est » pas par vertu, c'est par oubli réel; je ne m'en sou- » viens point du tout. » Cependant il est certain qu'on voit par là que les offenses qui ne regardaient que sa personne ne lui faisaient pas grande impression, puisqu'il les oubliait si facilement; car il avait une mén^oire si excellente, qu'il disait souvent qu'il n'avait jamais rien oublié des choses qu'il avait voulu retenir.

Il a pratiqué cet!e douceur dans la souffrance des choses désobligeantes jusqu'à la fin, car peu de temps ava?ni* sa mort, ayant éîé offensé dans une partie qui lui était fort sensible, par une personne qui

VIE DE PASCAL. 63 lui avait de grandes obligations, et ayant en même temps reçu un service de cette personne, il la remercia avec tant de compliments et de civilités^ qu'il en était confus : cependant ce n'était pas par oubli, puisque c'était dans le même temps; mais c'est qu'en effet il n'avait point de ressentiment pour les offenses qui ne regardaient que sa personne.

Toutes ces inclinations dont j'ai remarqué les particularités se verront mieux en abrégé par une peinture qu'il a faite de lui-même dans un petit papier écrit de sa main en cette manière * :

« J'aime la pauvreté, parce que Jésus-Christ l'a » aimée. J'aime les biens, parce qu'ils donnent le » moyen d'en assister les misérables. Je garde fidélité » à tout le monde. Je ne rends pas le mal h ceux qui » m'en font, mais je leur souhaite une condition pa- » reille à la mienne, où l'on ne reçoit pas de mal ni » de bien de la part des hommes. J'essaye d'être » juste, véritable, sincère et fidèle à tou-s les hommes, » et j'ai une tendresse de cœur pour ceux que Dieu ?> m'a unis plus étroitement; et, soit que je sois » seul ou à la vue des hommes, j'ai en toutes mes » actions la vue de Dieu, qui les doit juger, et à qui )) je les ai toutes consacrées. Voilà quels sont mes » sentiments, et je bénis tous les jours de ma vie » mon Rédempteur qui les a mis en moi, et qui d'un » homme plein de faiblesse, de misère, de concu-

1 Cette espèce de profession de foi qu'un grand nombre d'éditeurs ont à tort placée dans les Pensées^ commençait par ces mots que Pascal a ensuite effacés : « J'aime tous les hommes comme mes frères, parce qu'ils sont tous rachetés. »

» piscence, d'orgueil et d'ambition, a fait un homme » exempt de tous ces maux, par la force de sa grâce, » à la^quelle toute la gloire en est due, n'ayant de » moi que la misère et l'erreur. »

Il s'était ainsi dépeint lui-même, afin qu'ayant continuellement devant les yeux la voie par laquelle Dieu le conduisait, il ne pût jamais s'en détourner. Les lumières extraordinaires, jointes à la grandeur de son esprit, n'empêchaient pas une simplicité merveilleuse qui paraissait dans toute la suite de sa vie, et qui le rendait exact à toutes les pratiques qui regardaient la religion. Il avait un amour sensible pour tout l'office divin, mais surtout pour les Petites Heures, parce qu'elles sont composées du psaume 118, dans lequel il trouvait tant de choses admirables, qu'il sentait de la délectation à le réciter. Quand il s'entretenait avec ses amis de la beauté de ce psaume, il se transportait, en sorte qu'il paraissait hors de luimême; et cette méditation l'avait rendu si sensible à toutes les choses par lesquelles on tâche d'honorer Dieu, qu'il n'en négligeait pas une. Lorsqu'on lui envoyait des billets tous les mois, comme on Ml en beaucoup de lieux, il les recevait avec un respect admirable; il en récitait tous les jours la sentence; et dans les quatre dernières années de sa vie, comme il ne pouvait travailler, son principal divertissement était d'aller visiter les églises où il y avait des reliques exposées, ou quelque solennité ; et il avait pour cela un almanach spirituel qui l'instruisait des lieux où il y avait des dévotions particulières, et il faisait tout cela si dévotement et si simplement, que ceux

VIE DE PASCAL, 63 qui le voyaient en étaient surpris : ce qui a donno lieu à cette belle parole d'une personne très-Yertue'.<se et très-éclairée : « Que la grâce de Dieu se fait con- » naître dans les grands esprits par les petites choses, » et dans les esprits communs par les grandes. »

Cette grande simplicité paraissait lorsqu'on lui parlait de Dieu ou de lui-même; de sorte que, la veille de sa mort, un ecclésiastique, qui est un homme d'une très-grande vertu, l'étant venu voir, comme il l'avait souhaité, et ayant demeuré une heure avec lui, il en sortit si édifié, qu'il me dit : « Allez, consolez-vous ; si Dieu l'appelle, vous ave: » bien sujet de le louer des grâces qu'il lui fait, » j'avais toujours admiré beaucoup de grandes » choses en lui, mais je n'y avais jamais remarqué » la grande simplicité que je viens de voir : cela est » incomparable dans un esprit tel que le sien; je » voudrais de tout mon cœur être en sa place. »

M. le curé de Saint-Étienne S qui l'a vu dans sa maladie, y voyait la même chose, et disait à toute heure : « C'est un enfant : il est humble, il est sou- » mis comme un enfant. » C'est par cette même simplicité qu'on avait une liberté tout entière pour l'avertir de ses défauts, et il se rendait aux avis qu'on lui donnait, sans résistance. L'extrême vivacité de son esprit le rendait quelquefois si impatient, qu'on avait peine à le satisfaire; mais quand on l'avertissait, ou qu'il s'apercevait qu'il avait fâché quelqu'un dans ses impatiences, il réparait incontinent cela

1 C'était le père Beurrier, depuis abbé de Sainte-Geneviève.

66 VIE DE PASCALe

par des traitements si doux et par tant de bienfaits, que janiais il n'a perdu l'amitié de personne par là Je tâche tant que je puis d'abréger, sans cela j'aurais bien des particularités à dire sur chacune des choses que j'ai remarquées; mais comme je ne veux pas m'étendre, je viens à sa dernière maladie.

Elle commença par un dégoût étrange qui lui prit deux mois avant sa mort : son médecin lui conseilla de s'abstenir de manger du solide, et de se purger. Pendant qu'il était dans cet état, il fit une action de charité bien remarquable. Il avait chez lui un bonhomme avec sa femme et tout son ménage, à qui il avait donné une chambre, et à qui il fournissait du bois, tout cela par charité ; car il n'en tirait point d'autre service que de n'être point seul dans sa maison. Ce bonhomme avait un fils qui, étant tombé malade, en ce tenips-ià, de la petite vérole, mon frère, qui avait besoin de mes assistances, eut peur que je n'eusse de l'appréhension d'aller chez lui à cause de mes enfants. Cela l'obligea à penser de se séparer de ce malade ; mais comme il craignait qu'il ne fût en danger si on le transportait en cet état hors de sa maison, il aima mieux en sortir luimême , quoiqu'il fût déjà fort mal , distant : « H » y a moins de danger pour moi dans ce changement » de demeure; c'est pourquoi il faut que ce soit moi » qui quitte. » Ainsi il sortit de sa maison le 29 juin pour venir chez nous, et il n'y rentra jamais ^; car trois jours après il commença d'être attaqué d'une

1 La maison de madame Périer est située rue Neuve Saint-Étienne, n° 8. A droite de la porte cochère, en entrant dans la cour, se trouve

VIE DE PASCAL. 67 colique très-violente qui lui ôtait aDsolument le sommeil. Mais comme il avait une grande force d'esprit et un grand courage, il endurait ses douleurs avec une patience admirable. Il ne laissait pas de se lever tous les jours, et de prendre lui-même ses remèdes, sans vouloir souffrir qu'on lui rendît le moindre service. Les médecins qui le traitaient voyaient que ses douleurs étaient considérables; mais parce qu'il avait le pouls fort bon, sans aucune altération ni apparence de fièvre, ils assuraient qu'il n'y avait aucun péril, se servant même de ces mots : « Il n'y a pas la moindre ombre de danger. » Nonobstant ce discours, voyant que la continuation de ses douleurs et de ses grandes veilles l'affaiblissait, dès le quatrième jour de sa colique, et avant même d'être alité, il envoya quérir M. le curé et se confessa. Cela fit du bruit parmi ses amis, et en obligea quelques-uns de le venir voir, tout épouvantés d'appréhension. Les médecins mêmes en furent si surpris, qu'ils ne purent s'empêcher de 1-e témoigner, disant que c'était une marque d'appréhension à quoi ils ne s'attendaient pas de sa part. Mon frère, voyant rémotion que cela avait causée, en fut fâché et me dit : « J'eusse voulu communier; mais puisque je » vois qu'on est surpris de ma confession, j'aurais » peur qu'on ne le fût davantage; c'est pourquoi il » vaut mieux différer. >> M. le curé ayant été de cet avis, il ne communia pas. Cependant son mal conti-

un petit pavillon isolé. C'est là, dans une chambre qui a deux feuètrcs grillées du côté de la rue, que Pascal est mort.

(P. Faugère.)

nuait; et comme M. le curé le venait voir de temps en temps par visite, il ne perdait pas une de ces occasions pour se confesser, et n'en disait rien, de peur d'effrayer le monde, parce que les médecins assuraient toujours qu'il n'y avait nul danger à sa maladie; et en effet il y eut quelque diminution en ses douleurs, en sorte qu'il se levait quelquefois dans sa chambre. Elles ne le quittèrent jamais néanmoins tout a fait, et même elles revenaient quelquefois; et il maigrissait aussi beaucoup, ce qui n'effrayait pas beaucoup) les médecins : mais, quoi qu'ils pussent dire, il dit toujours qu'il était en danger, et ne manqua pas de se confesser toutes les fois que M. le curé le venait voir. Il fit même son testament* durant ce temps-là, où les pauvres ne furent pas oubliés, et il se fit violence pour ne leur pas donner davantage, car il me dit que si M. Périer eût été à Paris, et qu'il y eût consenti, il aurait disposé de tout son bien en faveur des pauvres; et enfin il n'avait rien dans l'esprit et dans le cœur que les pauvres, et il me disait quelquefois : « D'où vient » que je n'ai jamais rien fait pour les pauvres > » quoique j'aie toujours eu un si grand amour pour » eux ? » Je lui dis : « C'est que vous n'avez jamais » eu assez de bien pour leur donner de grandes as- » sistances. » Et il me répondit : c< Puisque je n'avais » pas de bien pour leur en donner, je devais leur

* Un extrait de ce testament a été retrouvé dans les archives des hôpitaux de Glermont auxquels Pascal avait fait un legs, et publié par M. Faugëre dans les Lettres, opuscules, etc. Appendice n® 3. — Cet extrait n'offre du reste rien de particulicT.

VIE DE PASCAL. 09 » avoir donné mon temps et ma peine; c'est à quoi » j'ai failli ; et si les médecins disent vrai, et si Dieu » permet que je me relève de cette maladie, je suis » résolu de n'avoir point d'autre emploi ni point » d'autre occupation tout le reste de ma vie que le » service des pauvres. » Ce sont les sentiments dans lesquels Dieu l'a pris.

Il joignait à cette ardente charité pendant sa maladie une patience si admirable, qu'il édifiait et surprenait toutes les personnes qui étaient autour de lui; et il disait à ceux qui lui témoignaient avoir de la peine de voir l'état où il était, que, pour lui, il n'en avait pas, et qu'il appréhendait même de guérir; et quand on lui en demandait la raison, il disait : « C'est que je connais les dangers de la santé et les » avantages de la maladie: » Il disait encore au plus fort de ses douleurs, quand on s'affligeait de les lui voir soufl'rir : « Ne me plaignez point; la maladie » est l'état naturel des chrétiens, parce qu'on est » par là comme on devrait toujours être, dans la » souff'rance des maux, dans la privation de tous les » biens et de tous les plaisirs des sens, exempt de » toutes les passions qui travaillent pendant tout le » cours de la vie, sans ambition, sans avarice, dans » l'attente continuelle de la mort. N'est-ce pas ainsi » que les chrétiens devraient passer la vie ? Et » n'est-ce pas un grand bonheur quand on se trouve » par nécessité dans l'état où l'on est obligé d'être, » et qu'on n'a autre chose à faire qu'à se soumettre » humblement et paisiblement? C'est pourquoi je » ne demande autre chose que de prier Dieu qu'il

» me fasse cette grâce. » Voilà dans quel esprit il

endurait tous ses maux*.

Il souhaitait beaucoup de communier; mais les médecins s'y opposaient, disant qu'il ne le pouvait faire à jeun, à moins que de le faire la nuit; ce qu'il ne trouvait pas à propos de faire sans nécessité, et que pour communier en viatique il fallait être en danger de mort, ce qui ne se trouvant pas en lui, ils ne pouvaient pas lui donner ce conseil. Cette résistance le fâchait; mais il était contraint d'y céder. Cependant, sa colique continuant toujours, on lui ordonna de boire des eaux, qui en effet le soulagèrent beaucoup : mais au sixième jour de sa boisson^ qui était le quatorzième d'août, il sentit un grand étourdissement avec une grande douleur de tête; et quoique les médecins ne s'étonnassent pas de cela, et qu'ils l'assurassent que ce n'était que la vapeur des eaux, il ne laissa pas de se confesser, et il demanda avec des instances incroyables qu'on le fît communier, et qu'au nom de Dieu on trouvât moyen de remédier à tous les inconvénients qu'on lui avait allégués jusqu'alors ; et il pressa tant pour cela,

* En lisant ces détails dont la sincérité ne peut être révoquée en doute, cp ne peut s'empôcher de remarquer que si l'on a pu trouver dans les écrits de Pascal quelque chose qui, de près ou de loin, ressemblât au scepticisme, ce scepticisme n'a jamais porté que sur la raison, et non sur la foi. Dans la pratique, Pascal a été chrétien comme les plus grands saints de l'Église ; et la biographie écrite par madame Périer peut à bon droit être classée parmi les vies édifiantes. On peut la comparer avec la biographie de Mabillon, écrite par dom Thierry Ruinart, et l'on saura, par cette comi)araison, à quelle hauteur s'élevaient dans leur foi, les grands esprits du dix-septième siècle.

VIE DE PASCAL. 71 qu'une personne qui se trouva présente lui reprocha qu'il avait de l'inquiétude, et qu'il devait se rendre au sentiment de ses amis, qu'il se portait mieux, et qu'il n'avait presque plus de colique, et que, ne lui restant plus qu'une vapeur d'eau, il n'était pas juste qu'il se fît porter le saint sacrement; qu'il valait mieux différer, pour faire cette action à l'église. Il répondit à cela : « On ne sent pas mon mal, et on y sera trompé ; » ma douleur de tête a quelque chose de fort ex- » traordinaire. » Néanmoins, voyant une si grande opposition à son désir, il n'osa plus en parler; mais il dit : « Puisqu'on ne me veut pas accor- '> der cette grâce, j'y voudrais bien suppléer par » quelque bonne œuvre, et ne pouvant pas commu- » nier dans le chef, je voudrais bien communier dans » ses membres; et pour cela j'ai pensé d'avoir céans » un pauvre malade a qui on rende les mêmes ser- » vices comme à moi, qu'on prenne une garde ex- » près, et enfin qu'il n'y ait aucune différence de lui » à moi, afin que j'aie cette consolation de savoir » qu'il y a un pauvre aussi bien traité que moi, dans :> la confusion que je souffre de me voir dans ) la grande abondance de toutes choses où je me > vois. Car quand je pense qu'au même temps que o je suis si bien, il y a une infinité de pauvres qui ) sont plus malades que moi, et qui manquent des choses les plus nécessaires, cela me fait une peine o que je ne puis supporter, et ainsi je vous prie de o demander un malade à M. le curé pour le dessein >5 que j'ai. »

J'envoyai à M. le curé à Theure même, qui manda qu'il n'y en avait point qui fût en état d'être transporté; mais qu'il lui donnerait, aussitôt qu'il serait guéri, un moyen d'exercer la charité, en se chargeant d'un vieux homme dont il prendrait soin le reste de sa vie : car M. le curé ne doutait pas alors qu'il ne dût guérir.

Comme il vit qu'il ne pouvait pas avoir un pauvre en sa maison avec lui, il me pria donc de lui faire cette grâce de le faire porter aux Incurables, parce qu'il avait grand désir de mourir en la compagnie des pauvres. Je lui dis que les médecins ne trouvaient pas à propos de le transporter en l'état où il était, ce qui le fâcha beaucoup ; il me fit promettre que, s'il avait un peu de relâche, je lui donnerais cette satisfaction.

Cependant, cette douleur de tête augmentant, il la souffrait toujours comme tous les autres maux, c'està-dire sans se plaindre, et une fois, dans le plus fort de sa douleur, le dix-septième d'août, il me pria de faire une consultation; mais il entra en même temps en scrupule, et me dit : « Je crains qu'il n'y ait trop » de recherche dans cette demande. » Je ne laissai pourtant pas de la faire; et les médecins lui ordonnèrent de boire du petit-lait, lui assurant toujours qu'il n'y avait nul danger, et que ce n'était que la migraine mêlée avec la vapeur des eaux. Néanmoins, quoi qu'ils puss nt dire, il ne les crut jamais, et me pria d'avoir un ec<^î<isiastique pour passer la nuit auprès de lu»; et moi-même je le trouvai si mal, que je donnai ordre, sans en rien dire, d'apporter des

cierges et tout ce qu'il fallait pour le faire communier le lendemain matin.

Ces apprêts ne furent pas inutiles; mais ils servirent plus tôt que nous n'avions pensé; car, à environ minuit, il lui prit une convulsion si violente, que, quand elle fut passée, nous crûmes qu'il était mort, et nous avions cet extrême déplaisir avec tous les autres, de le voir mourir sans le saint sacrement, après l'avoir demandé si souvent avec tant d'instance. Mais Dieu, qui voulait récompenser un désir si fervent et si juste, suspendit comme par miracle cette convulsion, et lui rendit son jugement entier, comme dans sa parfaite santé ; en sorte que M. le curé, entrant dans sa chambre avec le sacrement, lui cria : « Voici celui que vous avez tant dé- » siré. » Ces paroles achevèrent de le réveiller; et comme M. le curé approcha pour lui donner la communion, il lit un effort, et il se leva seul à moitié, pour le recevoir avec plus de respect; et M. le curé l'ayant interrogé, suivant la coutume, sur les principaux mystères de la foi, il répondit distinctement: « Oui, monsieur, je crois tout cela de tout mon » cœur. » Ensuite il reçut le saint viatique et l'extrême-onction avec des sentiments si tendres, qu'il en versait des larmes. Il répondit à tout, remercia M. le curé; et, lorsqu'il le bénit avec le saint ciboire, il dit:c<QueDieunem'abandonnejamaisl))Gequi fut ( omme ses dernières paroles ; car, après avoir fait son action de grâces, un moment après ses convulsions la reprirent, qui ne le quittèrent plus, et qui ne lui laissè^^ent pas un instant de liberté d'esprit; elles

durèrent jusqu'à sa mort, qui fut vingt-quatre heures après, le dix-neuvième d'août mil six cent soixante-deux, à une heure du matin, âgé de trenteneuf ans et deux mois

* Un manuscrit de la vie de Pascal donné par Marguerite Périer aux pères de l'Oratoire de Clermont, contenait quelques détails qui ne se trouvent pas dans l'imprimé, sur les résultats de Tautopsie qu'on fit du corps de Pascal. (Havet.) — Voici ces détails :

« L'ayant fait ouvrir, on trouva l'estomac et le foie flétris,

et les intestins gangrenés, sans qu'on pût juger précisément si ç'avait été la cause des douleurs de colique ou si c'en avait été l'effet. Mais ce qu'il y eut de plus particulier, fut à l'ouverture de la tête, dont le crâne se trouva sans aucune suture (que la sagittale); ce qui apparemment avait causé les grands maux de tête auxquels il avait été sujet pendant sa vie. Il est vrai qu'il avait eu autrefois la suture qu'on appelle fontale; mais ayant demeuré ouverte fort longtemps pendant son enfance , comme il arrive souvent en cet âge, et n'ayant pu se lefermer, il s'était formé un calus qui l'avait entièrement couverte, et qui était si considérable, qu'on le sentait aisément au doigt. Pour la suture coronale, il n'y en avait aucun vestige. Les médecins observèrent qu'il y avait une prodigieuse abondance de cervelle, dont la substance était si solide et si condensée que cela leur fit juger que c'était la raison pour laquelle la suture fontale n'ayant pu se refermer, la nature y avait pourvu par le calus. Mais ce que l'on remarqua de plus considérable, et à quoi on attribua particulièrement sa mort et les derniers accidents qui l'accompagnèrent, fut qu'il y avait au dedans du crâne, vis-à-vis des ventricules du cerveau, deux impressions, comme du -doigt dans de la cire, qui étaient pleines d'un sang caillé et corrompu qui avait commencé de gangrener la dure-mère. »

La tombe d« Pascal se voit encore aujourd'hui à l'église Saint- Étiennedu Mont. — M. Michelet raconte, d'après madame de Genlis, que le duc d'Orléans ayant eu besoin d'un squelette pour ses opérations d'alchimie, on alla déterrer Pascal. {Histoire de la révolution^ t. I, p. 77.) Cette profanation n'a heureusement jamais eu lieu que dans l'imagination de madame de Genlis.

APPENDICE I

Mémoire de la vie de M. Pascal, écrit par mademoiselle

PÉRIER, sa NIECE ^

« Lorsque mon oncle eut un an, il lui arriva une chose fort extraordinaire. Ma grand'mère était, quoique très-jeune, très-pieuse et très-charitable; elle avait un grand nombre de pauvres familles à qui elle donnait la charité. 11 y en avait une qui avait la réputation d'être sorcière ; tout le monde le lui disait : mais ma grand'mère qui n'était pas de ces femmes cirdules et qui avait beaucoup d'esprit, se moqua de cet avis, et continuait toujours à lui faire Faumône. Dans ce temps-là il arriva que le petit Pascal tomba dans une langueur semblable à ce qu'on appelle à Paris tomber en chartre; mais cette langueur était accompagnée de deux circonstances qui ne sont pas ordinaires : Tune, qu'il ne pouvait souffrir de voir de Teau sans tomber dans des transports d'emportement très-grands ; et l'autre bien plus étonnante, c'est qu'il ne pouvait souffrir de voir son père et sa mère s'approcher l'un de l'autre : il souffrait les caresses de l'un et de l'autre en pailiculier avec plaisir; mais aussitôt qu'ils s'approchaient ensemble, il criait, se débattait avec une violence excessive. Tout cela dura plus d'un an durant lequel le mal s'augmentait; il tomba dans une telle extrémité qu'on le croyait prêt à moui'ir.

» Tout le monde disait à mon grand-père et h ma grand'mère, que c'était assurément un sort que cette sorcière avait jeté sur cet enfant; ils s'en moquaient l'un et l'autre, regaidant ces discours comme des imaginations qu'on a quand on voit des choses exti aordinaires, et n'y faisant aucune atten-

I Ce mémoire, publié par M. Cousin, est extrait du manuscrit de la Biblir)thèque impériale, n« 1487, supplément français. — Voir sur ce volume: Cousin, Des Pensées de Pascal^ Appendice n" 5, Il a été également reprodiijjt par M. Faugère, *

tion^ laissant toujours à cette femme une entrée libre dans leur maison où elle recevait la charité. Enfin mon grandpère, importuné de tout ce qu'on lui disait là-clessus, fit un jour entrer cette femme dans son cabinet, croyant que la manière dont il lui parlerait lui donnerait lieu de faire cesser tous les bruits; mais il fut très-étonné lorsque, après les premières paroles qu'il lui dit, auxquelles elle répondit seulement et assez doucement que cela n'était point et qu'on ne disait cela d'elle que par envie, à cause des charités qu'elle recevait, il voulut lui faire peur, et feignant d'être assuré qu'elle avait ensorcelé son enfant, il la menaça de la faire pendre, si elle ne lui avouait la vérité; alors elle fut effrayée et, se mettant à genoux, elle lui promit de lui dire tout, s'il lui promettait de lui sauver la vie. Sur cela mon grand-père, fort surpris, lui demanda ce qu'elle avait fait, et ce qui. l'avait obligée à le faire; elle lui dit que, l'ayant prié de solliciter un procès pour elle, il l'avait refusée, parce qu'il croyait qu'il n'était pas bon, et que pour s'en venger elle avait jeté un sort sur son enfant qu'elle voyait qu'il aimait tendrement, et qu'elle était bien fâchée de le lui dire, mais que le sort était à la mort. Mon grand-père affligé lui dit : Quoi ! il faut donc que mon enfant meure ! elle lui dit qu'il y avait du remède, mais qu'il fallait que quelqu'un mourût pour lui, et transporter le sort. Mon grand-père lui dit : Eh! j'aime mieux que mon fils meure que si quelqu'un mourait pour lui. Elle lui dit : On peut mettre le sort sur une bête. Mon grand-père lui offrit un cheval : elle lui dit que sans faire de si grands frais un chat lui suffirait : il lui en fit donner un ; elle l'emporta, et en descendant elle trouva deux capucins qui montaient pour consoler mon grand-père de l'extrémité de la maladie de son fils. Ces pères dirent à cette femme qu'elle voulait encore faire quelque sortilège de ce chat : elle le prit et le jeta par une fenêtre, d'où il ne tomba que de la hauteur de six pieds et tomba niort; elle en demanda un autre que mon grand-père lui fit donner. La grande tendresse qu'il avait pour cet enfant fut cause qu'il ne fit pas d'attention que tout cela ne valait rien, puisqu'il fallait pour transporter ce sort^ faire une

APPENDICE I

nouvelle iiivocation au diable; jamais cette pensée ne lui vint dans Tesprit, elle ne lui vint que longtemps après, et il se repentit d'avoir donné lieu à cela.

» Le soir la femme vint et dit à mon grand-père qu'elle avait besoin d'avoir un enfant qui n'eût pas sept ans, et qui avant le lever du soleil cueillit neuf feuilles de trois sortes d'herbes, c'est-à-dire trois de chaque sorte. Mon grand-père le dit à son apothicaire, qui dit qu'il y mènerait lui-même sa fille, ce qu'il fit le lendemain matin. Les trois sortes d'herbes étant cueillies, la femme fit un cataplasme qu'elle porta à sept heures du matin à mon grand-père, et lui dit qu'il fallait le mettre sur le ventre de l'enfant. Mon grandpère le fit mettre, et à midi, revenant du palais, il trouva toute la maison en larmes, et on lui dit que l'enfant était mort; il monta, vit sa femme dans les larmes, et l'enfant dans le berceau, mort, à ce qu'il paraissait. 11 s'en alla, et en sortant de la chambre il rencontra sur le degré la femme qui avait apporté le cataplasme, et, attribuant la mort de cet enfant à ce remède, il lui donna un soufflet si fort qu'il lui fit sauter le degré. Cette femme se releva et lui dit qu'elle voyait bien qu'il était en colère, parce qu'il croyait que son enfant était mort; mais qu'elle avait oublié de lui dire le matin qu'il devait paraître mort jusqu'à minuit, et qu'on le laissât dans son berceau jusqu'à cette heure-là et qu'alors il reviendrait. Mon grand-père rentra et dit qu'il voulait absolument qu'on le gardât sans l'ensevelir. Cependant l'enfant paraissait mort; il n'avait ni pouls, ni voix, ni sentiment; il devenait froid, et avait toutes les marques de la mort; on se moquait de la crédulité de mon grand-père qui n'avait pas accoutumé à croire à ces gens-là.

» On le garda donc ainsi, mon grand-père et ma grand'mère toujours présents, ne voulant s'en fier à personne; ils entendirent sonner toutes les heures et minuit aussi sans que l'enfant revînt. Enfin, entre minuit et une heure, plus près d'une heure que de minuit, i'enfant commença à bâiller; cela surprit extraordinairement : on le prit, on le réchaufl'a, on lui donna du vin avec du sucre; il l'avala; ensuite la nourrice lui présenta le teton qu'il prit sans donner néan-

moins des marques de connaissance et sans ouvrir les yejix ; cela dura jusqu'à six heures du matin qu'il commença à ouvrir les yeux et à connaître quelqu'un. Alors, voyant son père et sa mère Tun près de Vautre, il se mit à crier comme il avait accoutumé ; cela fit voir qu'il n'était pas encore guéri, mais on fut du moins consolé de ce qu'il n'était pas mort, et environ six à sept jours après il commença à souftrir la vue de l'eau. Mon grand-père, arrivant de la messe, le trouva qui se divertissait à verser de l'eau d'un verre dans un autre dans les bras de sa mère; il voulut alors s'approcher; mais l'enfant ne le put souffrir, et peu de jours après il le souffrit, et en trois semaines de temps cet enfant lut entièrement guéri et remis dans son embonpoint. .

. . . Pendant que mon grand-père était à Rouen, M. Pascal, mon oncle, qui vivait dans cette grande piété qu'il avait lui-même imprimée à la famille, tomba dans un état fort extraordinaire, qui était causé par la grande application qu'il avait donnée aux sciences; car les esprits étant montés trop fortement au cerveau, il se trouva dans une espèce de paralysie depuis la ceinture en bas, en sorte qu'il fut réduit à ne marcher qu'avec des potences ; ses jambes et ses pieds devinrent froids comme du marbre, et on était obligé de lui mettre tous les jours des chaussons trempés dans de l'eaude-vie pour tâcher de faire revenir la chaleur aux pieds. Cet état où les médecins le virent, les obligea de lui défendre toute sorte d'application; mais cet esprit si vif et si agissant ne pouvait pas demeurer oisif. Quand il ne fut plus occupé ni de sciences, ni de choses de piété qui portent avec elles leur application, il lui fallut quelque plaisir; il fut contraint de revoir le monde, de jouer et de se divertir. Dans le commencement cela était modéré; mais insensiblement le goût en vint, il se mit dans le monde, sans vice néanmoins ni dérèglement, mais dans l'inutilité, le plaisir et l'amusement. Mon grand-père mourut; il continua à se mettre dans le monde avec môme plus de facilité, étant maître de son I)ien; et alors, après s'y être un peu enfoncé, il prit la

APPENDICE I. n

résj'^liition de suis rc le train commun du m:inde^ c'est-à-dire de pi endreune cliarge et se marier et, prenant ses mesures pom- Tun et pour Tautre, il en conféra avec ma tante qui était alors religieuse, qui gémissait de voir celui qui lui avait fait connaître lu néant du monde s'y plonger lui-même par de tels engagements. Elle rexhortait souvent à y renoncer; il récoutait, et ne laissait pas de pousser toujours ses desseins. Enlin Dieu permit qu'un jour de la Conception de la sainte Vierge, il allât voir ma tante, et demeurât au parloir avec elle durant qu'on disait none avant le sermon. • Lorsqu'il fut achevé de sonner, elle le quitta, et lui de son côté entra dans l'église pour entendie le sermon, sans savoir que c'était là où Dieu l'attendait. 11 trouva le prédicateur en chaire, ainsi il vit bien que ma tante ne pouvait pas lui avoir parlé; le sermon fut au sujet de la Conception de la sainte Vierge, sur le commencement de la vie des chrétiens, et sur l'importance de les rendre saints, en ne s'engageant pas, comme font presque tous les gens du monde, par l'habitude, par la coutume, et par des raisons de bienséance toutes humaines, dans des charges et dans des mariages; il montra comment il fallait consulter Dieu avant que de s'y engager, et bien examiner si on pourrait faire son salut, si on n'y trouverait point d'obstacles. Comme c'était

1 Puisque Pascal sougeait à se marier, il est assez naturel qu'il ait fait attention aux femmes et recherché leur compagnie... Son portrait est là pour nous dire quel était son noble visage; ses grands yeux lançaient des flammes, et dans ce temps de grande et romanesque galanterie à la Scudéri et à la Corneille, Pascal, jeune, beau, plein de langueur et d'ardeur, impétueux et réfléchi, superbe et mélancolique, devait être un personnage original et intéressant. On était alors en pleine Fronde. Le bel esprit, l'intrigue et l'amour rapprochaient tout ce qui était distingué. Des débris de l'hôtel de Rambouillet s'elaient formés l'hôtel d'Albret, l'hôtel de Richelieu, et beaucoup d'autres cercles alors célèbres... Il est très-possible que dans ce monde d élite où Pascal devait être admis et recherché , il ait rencontré une personne d'un rang plus élevé que le sien , pour laquelle il ait ressenti un vif attrait qu'il aurait renfermé dans son cœur. (Cousin.)

Nous ne voulons pas le nier : d'après ce que Pon sait de la vie mondaine de Pascal, durant les trois ou quatre années de dissipation dont la trace nous a été conservée par les lettres de Jacqueline et par les écrits de Margiieriie Pcr'er, on peut croij-e que l'austerite, jusque-là si sévère, de sa jeunesse ne resta pas à Pabri de toute atteinte. 'P. Faugère.)

là précisément son état et sa disposition/ et que le prédicateur prêcha avec beaucoup de véhémence et de solidité, il fut vivement touché, et croyant que tout cela avait été dit pour lui, il le prit de même. Ma tante alluma autant qu'elle put ce nouveau feu, et mon oncle se détermina peu de jours après à rompre entièrement avec le monde; et pour cela il alla passer quelque temps à la campagne* pour se dépayser, et rompre le cours général du grand nombre de visites qu'il faisait et qu'il recevait; cela lui réussit, car depuis cela il n^a vu aucun de ces amis qu'il ne visitait que par rapport au monde. »

APPENDICE II

SUR LES TRAVAUX SCIENTIFIQUES DE PASCAL. (extrait de l'édition de bossut. )

A peine âgé de dix-neuf ans, Pascal inventa la fameuse machine arithmétique qui porte son nom. Quand les méthodes pour exécuter les calculs numériques sont une fois trouvées, l'usage monotone et prolixe de ces méthodes fatigue très-souvent l'attention, sans attacher l'esprit. Rien ne serait donc plus utile qu'un moyen mécanique et expéditif de faire toutes sortes de calculs sur les nombres, sans autre secours que celui des yeux et de la main. Tel est l'objet que Pascal s'est proposé par sa machine. Les pièces qui en forment le principe et l'essence, sont plusieurs rouleaux ou barillets, parallèles entre eux, et mobiles autour de leurs axes : sur chacun d'eux on écrit deux suites de nombres depuis zéro jusqu'à neuf, lesquelles vont en sens contraires, de sorte que la somme de deux chiffres correspondants forme tou-

APPENDICE II

jours neuf; ensuite on fait tourner, par un même mouvement, tous ces barillets de gauche à droite, et les chiffres dont on a besoin, pour les différentes opérations de l'arithmétique, paraissent à travers de petites fenêtres percées dans la face supérieure. La machine est composée d'ailleurs de roues et de pignons qui s'engrènent ensemble, et qui font leurs révolutions par un mécanisme à peu près semblable à celui d'une montre ou d'une pendule.... L'idée de cette machine a paru si belle et si utile, qu'on a cherché plusieurs fois à la perfectionner, et à la rendre plus commode dans la pratique. Leibnitz s'est occupé longtemps de ce problème; et il a trouvé effectivement une machine plus simple que celle de Pascal. Malheureusement toutes ces machines sont coûteuses, un peu embarrassantes par le volume, et sujettes à se déranger. Ces inconvénients font plus que compenser leurs avantages. Aussi les mathématiciens préfèrent-ils généralement les tables des logarithmes, qui changent les opérations les plus compliquées de l'arithmétique en de simples additions ou soustractions, auxquelles il suffit d'apporter une légère attention , pour éviter les erreurs de calcul ; mais la découverte de Pascal n'en est pas moins ingénieuse.

La physique offrit bientôt après à sa curiosité active et inquiète, l'un des plus grands phénomènes qui existent dans k nature : phénomène dont l'explication est principalement due à ses expériences et à ses réflexions. Les fontainiers de Côme de Médicis, grand-dùc de Florence, ayant remarqué que dans une pompe aspirante, où le piston jouait à plus de trente-deux pieds au-dessus du réservoir, l'eau, après être arrivée à cette hauteur de trente-deux pieds, dans le tuyau, refusait opiniâtrement de s'élever davantage, consultèrent Galilée sur la cause de ce refus qui leur paraissait fort bizarre. L'antiquité avait dit : L'eau monte dans les pompes et suit le piston, parce que la nature abhorre le vide. Galilée, imbu de cette opinion reçue alors dans toutes les écoles, répondit à la question des fontainiers, que l'eau s'élevait en effet d'abord, parce que la nature ne peut souffrir le vide, mais que cette horreur avait une sphère limitée, et qu'au delà de trente-deux pieds elle cessait d'agir. On rit aujour-

d'hui de cette explication : mais quelle force n'a pas une erreur de vingt siècles, et comment se soustraire tout d'un coup à sa tyrannie ? Cependant Galilée sentit quelque scrupule sur la raison qu'il s'était hâté de donner aux fontainiers . car, pour l'honneur de la philosophie, il avait cru devoir leur faire promptement une réponse bonne ou mauvaise. Il était alors avancé en âge, et ses longs travaux l'avaient épuisé; il chargea Torricelli, son disciple, d'approfondir la question, et de réparer, s'il en était besoin, le scandale qu'il craignait d'avoir causé aux philosophes, qui, comptant l'autorité pour rien, cherchent à puiser la vérité immédiatement au sein de la nature, comme lui-même l'avait enseigné par son exemple en plusieurs autres occasions.

Torricelli joignait à de profondes connaissances en géométrie, le génie de l'observation dans les matières de physique. 11 soupçonna que la pesanteur de l'eau était un des éléments d'où dépendait son élévation dans les pompes, et qu'un fluide plus pesant s'y tiendrait plus bas. Cette idée, qui nous paraît aujourd'hui si simple, et qui fut alors la véritable clef du problème, ne s'était encore présentée à personne : et pourquoi en effet ceux qui admettaient l'horreur de la nature pour le vide, auraient-ils pensé que le poids du fluide pût la borner ou détruire son action ? Il ne s'agissait plus que d'interroger l'expérience. Torricelli remplit de mercure un tuyau de verre, de trois pieds de longueur, fermé exactement en bas, et ouvert en haut; il appliqua le doigt sur le bout supérieur, et renversant le tube, il plongea ce bout dans une cuvette pleine de mercure; alors il retira le doigt, et après quelques oscillations le mercure demeura suspendu dans le tube à la hauteur d'environ vingt-huit pouces audessus de la cuvette. Cette expérience est, comme on voit, celle que nous offre continuellement le baromètre, Torricelli la varia de plusieurs manières ; et dans tous les cas le mercure se soutint à une hauteur qui était environ la quatorzième partie de celle de l'eau dans les pompes. Or, sous le même volume, le mercure pèse à peu près quatorze fois plus que l'eau. D'où Torricelli inféra que l'eau dans les pompes, et le mercure dans le tube, devaient exercer des pressions

APPEiNDlCE H.

égales sur une même base ; pressions qui devaient être nécessairement contre-balancées par une même force fixe et déterminée. Mais quelle est enfin cette force? Torricelli, instruit par Galilée que Tair est mi fluide pesant, crut et publia en 1645, que la suspension de Teau ou du mercure, quand rien ne pèse sm* sa surface intérieure, est produite par la pression que la pesanteur de l'air exerce sur la surface du réservoir ou de la cuvette. Il mourut peu de temps après, sans emporter, ou du moins sans laisser la certitude absolue que son opinion était réellement le secret de la nature.

Aussi cette explication n'eut-elle d'abord qu'un succès médiocre parmi les savants. Le système de l'horreur du vide était trop accrédité, pour céder ainsi sans résistance la place à une vérité qui, après tout, ne se présentait pas encore avec ce degré d'évidence propre à frapper tous les yeux et à réunir tous les suffrages. On crut expliquer les expériences des pompes et du tube de Torricelli, en supposant qu'il s'évaporait de la colonne d'eau ou de mercure, une matière subtile, des esprits aériens, qui rétablissaient le plein dans la partie supérieure, et ne laissaient à l'horreur du vide que l'activité suffisante pour soutenir la colonne.

Pascal, qui dans ce temps-là était à Rouen, ayant appris du père Mersenne le détail des expériences dont je viens de parler, les répéta, en 1646, avec M. Petit, intendant des fortifications, et trouva de point en point les mêmes résultats qui avaient été mandés d'Italie, sans y remarquer d'ailleurs rien de nouveau. 11 ne connaissait pas encore alors l'explication de Torricelli. En réfléchissant simplement sur les conséquences immédiates des faits, il vit que la maxime admise partout, que la nature ne souffre pas le vide, n'avait aucun fondement solide. Néanmoins, avant que de la proscrire entièrement, il crut devoir faire de nouvelles expériences plus en grand, plus concluantes que celles d'Italie. 11 y employa des tuyaux de verre qui avaient jusqu'à cinquante pieds de hauteur, afin de présenter à l'eau un long espace à parcourir, de pouvoir incliner les tuyaux et de faire prendre au fluide plusieurs situations difléjentes. D'après ses pi opres observations, il conclut que la partie

supérieure des tuyaux ne contient point un air pareil à celui qui les environne en dehors^ ni aucune portion d'eau ou de mercure^ et qu'elle est entièrement vide de toutes les matières que nous connaissons et qui tombent sous nos sens ; que tous les corps ont de la répugnance à se séparer Tun de Tautre^ mais que cette répugnance;, ou^ si Ton aime mieux Texpression ordinaire^ Fhorreur de la nature pour le vide^ n'est pas plus forte pour un grand vide que pour un petit; qu'elle a une mesure bornée et équivalente au poids d'une colonne d'eau d'environ trente-deux pieds de hauteur; que, passé cette limite^ on formera au-dessus de l'eau un vide grand ou petit avec la même facilité pourvu qu'aucun obstacle étranger ne s'y opposC;, etc. On trouve ces premières expériences et ces premières vues de Pascal sur le sujet en question, dans un petit livre qu'il publia en 1647, sous ce titre : Expériences nouvelles touchant le vide, etc.

Cet ouvrage fut vivement attaqué par plusieurs auteurs, entre autres par le père Noël, jésuite, recteur du collège de Paris. Toute la mauvaise physique du temps s'arma pour expliquer des expériences qui la gênaient, et qu'elle ne pouvait nier. Pascal détruisit facilement les objections du père Noël; mais quoiqu'il approuvât déjà l'explication de Torricelli, dont il eut connaissance peu de temps après avoir publié son livre, il voyait avec peine que toutes les expériences qu'on avait faites, même les siennes, pouvaient encore prêter le flanc à la chicane scolastique, et qu'aucune d'elles ne ruinait directement le système de l'horreur du vide. 11 fit donc de nouveaux efforts, et enfin il conçut l'idée d'une expérience qui devait décider la question, sans équivoque, sans restriction, et d'une manière absolument irrévocable ; il y fut conduit par ce raisonnement :

Si la pesanteur de l'air est la cause qui soutient le mercure dans le tube de Torricelli, le mercure doit s'élever plus ou moins, selon que la colonne d'air qui presse la surface de la cuvette est plus ou moins haute, c'est-à-dire plus ou moins pesante: si au contraire, la pesanteur de l'air ne fait ici aucune fonction, la hauteur de la colonne de mercure doit toujours être la même, quelle que soit la hauteur

APPENDICE II

de la colonne d'air. Pascal était persuadé, contre le sentiment des savants de ce temps-là, qu'on trouverait des différences dans les hauteurs de la colonne de mercure, en plaçant successivement le tube à des hauteurs inégales par j'apport à un même niveau. Mais pour que ces différences fussent sensibles et ne laissassent aucun prétexte d'en nier la réalité, il fallait pouvoir examiner Tétat de la colonne dans des endroits élevés les uns au-dessus des autres d'une quantité considérable. La montagne du Puy-de-Dôme, voisine de Clermont, et haute d'environ cinq cents toises, en offrait le moyen. Pascal communiqua, le 15 novembre 1647, le projet de cette expérience à M. Périer, son beau-frère, qui était alors à Moulins; et il le chargea en même temps de la faire, aussitôt qu'il serait arrivé à Clermont, où il devait se rendre incessamment. Quelques circonstances la retardèrent; mais enfin elle fut exécutée le 1 9 septembre 1 648, avec toute l'exactitude possible ; et les phénomènes que Pascal avait annoncés eurent lieu de point en point. A mesure qu'on s'élevait sur le coteau du Puy-de-Dôme, le mercure baissait dans le tube. Du pied au sommet de la montagne, la différence de niveau fut de trois pouces une ligne et demie. On vérifia encore ces observations, en retournant à 1 endroit d'où l'on était parti. Lorsque Pascal eut reçu le détail de ces faits intéressants, et qu'il eut remarqué qu'une différence de vingt toises d'élévation dans le terrain produisait environ deux lignes de différence d'élévation dans la colonne de mercure, il fit la même expérience à Paris, au bas et au haut de la tour de Saint-Jacques la Boucherie, qui est élevée d'environ vingt-quatre à vingt-cinq toises; il la fit encore dans une maison particulière, haute d'environ dix toises : partout il trouva des résultats qui se rapportaient exactement à ceux de M. Périer. Alors il ne resta plus aucun prétexte d'attribuer la suspension du mercure dans le tube à l'horreur du vide; car il aurait été absurde de dire que la nature abhoixe plus le vide dans les endroits bas que dans les endroits élevés. Aussi tous ceux qui cherchaient la vérité de bonne foi , reconnurent l'effet du poids de l'air, et applaudirent au moyen neuf et décisif

que Pascal avait imaginé paur rendre cet effet palpable.

On voit^ dans l'histoire de cette recherche, un exemple insigne du progrès lent et successif des connaissances humaines. Galilée prouve la pesanteur de Tair : Torricelli conjecture qu'elle produit la suspension de Teau dans les pompes, ou du mercure dans le tube; et Pascal convertit la conjecture en démonstration.

. . .Les recherches de Pascal sur la pesanteur de Tair, le conduisirent insensiblement à Texamen des lois générales auxquelles Véquilibre des liqueurs est assujetti. Archimède avait déterminé la perte de poids que font les corps solides plongés dans un fluide, et la position que ces corps doivent prendre relativement à leur masse et à leur figure ; Stévin, mathématicien flamand, avait remarqué que la pression d'un fluide sur sa base est comme le produit de cette base par la hauteur du fluide ; enfin on savait que les liqueurs pressent en tous sens les parois des vases où elles sont contenues : mais il restait encore à connaître exactement la mesure de cette pression, pour en déduire les conditions générales de l'équilibre des liqueurs.

Pascal établit pour fondement de la théorie dont il s'agit, que si l'on fait à un vase plein de liqueur et fermé de tous côtés, deux ouvertures difiérentes, et qu'on y applique deux pistons poussés par des lorces proportionnelles à ces ouvertures, la liqueur demeurera en équilibre. 11 prouve ce théorème de deux manières non moins ingénieuses que couvain' cantes. Dans la première démonstration, il observe que ^ pression d'un piston se communique à toute la liqueur, de manière qu'il ne pourrait s'enfoncer sans que l'autre piston se soulevât. Or, le volume du fluide demeurant le même, on voit que les espaces parcourus par les deux pistons seraient réciproquement proportionnels à leurs bases, ou aux forces qui les poussent : d'où il résulte, par les lois connues de la mécanique, que les deux pistons se contre-balancent mutuellement. La seconde démonstration est appuyée sur ce principe évident par lui-même, que jamais un corps ne peut se mouvoir par son poids, sans que son centre de gravité descend^ Ce principe posé, l'auteur fait voir facilement que

APPENDICE II

si les deux pistons, considérés comme mi même poids, venaient à se mouvoir, le centre de gravité de leur système demeurerait néanmoins immobile : d'où il conclut que les pistons n'ont aucun mouvement, et que par conséquent le fluide est aussi en repos. Les différents cas d'équilibre des liqueurs et les phénomènes qui en dépendent, ne sont plus que des corollaires du théorème que je viens d'indiquer: Pascal entre à ce sujet dans des détails fort curieux.

L'état permanent de l'atmosphère s'explique par les mêmes moyens. Pascal remarque ici de plus, que l'air est un fluide compressible et élastique. Cette vérité, déjà connue depuis longtemps, avait été confirmée, au Puy-de-Dôme, par la voie de l'expérience. Un ballon à demi plein d'air, transporté du pied au sommet de cette montagne, s'enfla peu à peu en montant, c'est-à-dire à mesure que le poids de la colonne d'air dont il était chargé diminuait ; puis se désenfla, ou se réduisit en un moindre volume, suivant l'ordre inverse, en descendant, c'est-à-dire à mesure qu'il était plus chargé.

On doit rapporter à peu près au même temps les premières observations qu'on ait faites sur les changements de hauteur auxquels la colonne mercurielle est sujette en un même lieu, par les divers changements de temps. C'est de là que le tube de Torricelli et les autres instruments destinés au même usage, ont été appelés baromètres,

...Il paraît que les deux Traités de Pascal sur Y équilibre des liqueurs et sur la pesanteur de la masse de Vair , furent achevés en l'année 1653; mais ils n'ont été imprimés pour la première fois qu'en 1663, un an après la mort de l'auteur.

A la théorie des fluides, Pascal fit succéder différents Traités sur la géométrie. Dans l'un, qui avait pour titre : Promotus Apollonius (jallus, il étendait la théorie des sections coniques, et il en découvrait plusieurs propriétés entièrement inconnues aux anciens ; dans d'autres, intitulés : Tactiones sphericœ; Tactiones conicœ; Loci plani ac solidi; Perspectives methodus, etc., il s'était pareillement ouvert des routes nouvelles. 11 y a apparence que tous ces ouvrages sont perdus; du moins je n'ai pu parvenir à me les procurer : je n'en parle que sur une indication générale que l'auteur en

donne lui-même^ et sur une lettre de M. Leibnitz à Tun des fils de M. Périer, en date du 30 août 1676.

...11 reste de Pascal plusieurs morceaux qui font connaître son génie pour les sciences, et qui Font placé parmi les plus grands mathématiciens. Je veux dire son Triangle arithmétique, ses Recherches sur les propriétés des nombres, son Traité de la Roulette, etc. Nous parlerons de tous ces ouvrages suivant Tordre des temps où ils ont été écrits. Commençons par le Triangle arithmétique, qui se présente le premier.

Si on veut se faire quelque idée de ce fameux triangle, qu'on se représente deux lignes perpendiculaires entre elles ; qu'on les divise en parties égales, et qu'on leur mène des parallèles qui partent de tous les points de division. Il est évident qu'on formera, par cette construction, deux espèces de bandes ou rangées, les unes horizontales, les autres verticales; que chaque rangée horizontale ou verticale contiendra plusieurs carrés ou cellules; que chaque cellule sera commune à une rangée horizontale et à une rangée verticale. Cela posé, Pascal écrit dans la première cellule qui est à l'angle droit, un nombre qu'il appelle générateur, et d 011 dépend le reste du triangle. Ce nombre générateur est arbitraire ; mais étant une fois fixé, les autres nombres destinés à remplir les autres cellules sont forcés ; et en général le nombre d'une cellule quelconque est égal à celui de la cellule qui la précède dans une rangée horizontale, plus à celui de la cellule qui la précède dans une rangée verticale. De là l'auteur tiie plusieurs conséquences intéressantes : il trouve le rapport des nombres écrits dans deux cellules données; il somme la suite des nombres contenus dans une rangée quelconque ; il détermine les combinaisons dont plusieurs quantités sont susceptibles, etc. On voit naître ici, sans effort et tout naturellement, touchant les nombres, une foule de théorèmes qu'on démontrerait difficilement par toute autre méthode.

L'invention du triangle arithmétique est vraiment originale, et notre auteur n'en partage la gloire avec personne. Dans le temps qu'il était occupé de ces recherches, Fermât,

APPENDICE II. 89

consoiller au parlement de Toulouse, et Tun des plus célèbres mathématiciens du siècle passé, trouva une très-belle propriété des nombres figurés, laquelle n'est qu'un corollaire du triangle arithmétique : Pascal n'oublia pas de le citer à cette occasion, en lui donnant les plus grands éloges. On voit, par les lettres qui nous restent de ces deux grands hommes, avec quel plaisir ils se rendaient réciproquement justice.

Parmi les propriétés du triangle arithmétique, il y en a une très-remarquable : celle de donner les coefficients des différents termes d'un binôme élevé à une puissance entière et positive. Newton a généralisé depuis cette idée de Pascal; et en substituant aux expressions radicales, la notation des exposants, imaginée par Wallis, il a trouvé la formule pour élever un binôme à une puissance quelconque, entière ou rompue, positive ou négative.

Les mêmes principes donnèrent naissance à une nouvelle branche de l'analyse, qui a été très-féconde dans la suite, et c*est encore à Pascal qu'on en doit les éléments. Cette branche est le calcul des probabilités dans la théorie des jeux de hasard. Le chevalier de Meré, grand joueur, nullement géomètre, avait proposé sur ce sujet deux problèmes à Pascal. L'un consistait à trouver en combien de coups on peut espérer d'amener sonnez avec deux dés; l'autre, à déterminer le sort de deux joueurs après un certain nombre de coups, c'est-à-dire à fixer la proportion suivant laquelle ils doivent partager l'enjeu, supposé qu'ils consentent à se séparer sans achever la partie. Pascal eut bientôt résolu ces deux questions. 11 n'a pas donné l'analyse de la première : on voit seulement par l'une de ses lettres à Fermât, que, suivant le résultat de son calcul, il y aurait du désavantage à entreprendre d'amener, en vingt-quatre coups, sonnez avec deux dés; ce qui est vrai en effet, comme il est également vrai qu'il y aurait de l'avantage à tenter la mèiHii chose en vingt-cinq coups. Mais il nous a laissé, relativement à la seconde question, un écrit pour déterminer en général les partis qu'on doit faire entre deux joueurs qui jouent en plusieurs parties ; et il a encore traité la même matière dans ses lettres à Fermât.

Ce fut encore à peu près dans ce temps-là que Pascal fit la découverte de deux machines très-simples et très-usuelles : Tune est cette espèce de chaise roulante, traînée à bras d'homme, que Ton appelle vulgairement brouette ou vinaigrette ^ ; Tautre est cette charrette à longs brancards, connue sous le nom de haquet ^.

Durant Tune de ses longues veilles, le souvenir de quelques problèmes touchant la roulette vint travailler son génie mathématique. 11 avait renoncé depuis longtemps aux sciences purement humaines; mais la beauté de ces problèmes, et la nécessité de faire quelque diversion à ses douleurs, par une forte application, le plongèrent insensiblement dans une recherche qu'il poussa si loin, qu'aujourd'hui même les découvertes qu'il y fit sont comptées parmi les plus grands efforts de l'esprit humain.

La courbe, nommée vulgairement roulette ou cycloîde, est très-connue des géomètres. Elle se décrit en l'air par le mouvement d'un clou attaché à la circonférence d'une roue de voiture. On ne sait pas au juste, et cette connaissance serait d'ailleurs fort indifférente en elle-même, quel est celui qui a remarqué d'abord la génération de cette courbe dans la nature ; mais il est certain que les Français sont les premiers qui aient commencé à découvrir ses propriétés. En i637, Uoberval démontra que Taire de la roulette ordinaire est triple de celle de son cercle générateur. 11 détermina aussi, peu de temps après, le solide que la roulette décrit en tournant autour de sa base ; et même, ce qui était beaucoup plus

1 La suspension de la brouette est ingénieuse , relativement à son objet. Deux ressorts de fer attachés solidement chacun par l'une de leurs extrémités au bas de la partie antérieure de la caisse, portent à Tautre extrémité qui est libre, et qui va en se relevant, deux espèces d'étriers; ces étriers soutiennent deux plateaux qui sont enfilés par Tessieu, et qui ont la liberté de monter ou de descendre le long de deux coulisses verticales; ce qui empêche ou diminue les secousses que produiraient les inégalités du terrain.

2 Le haquet sert, comme on sait, à transporter des ballots pesants, des tonneaux pleins de liqueur, etc. Les deux brancards forment bascule et deviennent des plans inclines, quand on veut faire monter ou descendre les fardeaux : un moulinet placé à l'avant du haquet, reçoit un câble qui soutient le poids ascendant ou descendant. H y a d'autres espèces de baquets : celle-là est la principale; elle contient, comme on voit, une combinaison heureuse du tour et du plan incline.

APPENDICE îî.

flifficile pour la géométrie de ce temps- Li^ le solide que la même courbe décrit en tom-nant autour de son axe. Torricelli publia la plupart de ces problèmes^ comme de son invention, dans un livre imprimé en 4644; mais on prétendit en France que Torricelli avait trouvé les solutions de*Roberval pai mi les papiers de Galilée, à qui Beaugrand les avait envoyées quelques années auparavant; et Pascal;, dans son Histoire de la roulette, traita, sans détour, Torricelli de plagiaire. J'ai lu, avec beaucoup de ^oin, les pièces du procès; et j'avoue que Taccusation de Pascal me paraît un peu hasardée. Il y a apparence que Torricelli avait réellement découvert les propositions qu'il s'attribuait, ignorant que Roberyal l'eût précédé de plusieurs années. Descartes,

I ermat et Roberval résolurent un problème d'un autre genre, au sujet de la même courbe : ils donnèrent des méthodes pour en mener les tangentes,

Roberval et Torricelli avaient déterminé la mesure de la cycloïde et de ses sohdes, par des moyens très-ingénieux, mais sujets h l'inconvénient d'être trop bornés, et de ne pouvoir s'étendre au delà des cas qu'ils avaient considérés.

II fallait traiter les mêmes questions d'une manière générale et uniforme : il fallait aller plus loin et s'en proposer d'autres; il restait à trouver la longueur et le centre de gravité de la roulette, les centres de gravité des solides, demisolides, quarts de solides, etc., de la même courbe, tant autour de la base qu'autour de l'axe, etc. Ces recherches demandaient une nouvelle géométrie, ou du moins un usage tout nouveau des principes déjà connus. Pascal trouva en moins de huit jouis, au milieu des plus cruelles souffrances, une méthode qui embrassait tous les problèmes que je viens d'indiquer; méthode fondée sur la sommation de certaines suites, dont il avait donné les éléments dans quelques écrits qui accompagnent le Traité du triangle arithmétique. De là aux calculs différentiel et intégral, il n'y avait plus qu'un pas; et on a lieu de présumer fortement que si Pascal eût pu donner encore quelque temps à la géométrie, il aurait enlevé à Leibnitz et à Newton la gloire d'inventer ces calculs.

APPENDICE m.

OUVRAGES A LIRE OU A CONSULTER SUR PASCAL, SA PERSONNE, SES ÉCRITS OU SA FAMILLE.

Recueil de plusieurs pièces pour servir à Thistoire de Port- Royal. Utrecht, 1740, in-12.

Mémoires pour servir à Thistoire de Port-Royal et à la vie de la mère Angélique. Utrecht, 1742, t. 111.

Vies intéressantes des religieuses de Port-Royal. 1751, t. II.

Lettres j opuscules et mémoires de madame Périer, de Jacqueline, sœur de Pascal, et de Marguerite Périer, sa nièce, publiés sur les manuscrits originaux par M. P. Faugère. 1845, 1 vol. in-8^

Cousin, Jacqueline Pascal, Paris, 1845, in-18.

Les cinq ouvrages ci-dessus, quoique séparés entre eux par des dates éloignées, et tous postérieurs au dix-septième siècle, peuvent être considérés comme les sources les plus directes de Phistoire de Pascal et de celle de sa famille, parce qu'ils sont presque exclusivement composés des documents contemporains, et c'est pour cela que nous les plaçons en tête de cette notice bibliographique.

Éloge de Pascal, par Nicole (en latin), reproduit par l'abbé Bossut, en tête de son édition.

Baillet, Vie de Descartes, IP part., p. 330.

Sentiments de M. ... (Bouillcr) sur la Critique des Pensées de Pascal par M, de Voltaire^ 1741 et 1753.

Éloge de Biaise Pascal, par Condorcet, 1776. Réimprimé dans les Œuvres de Condorcet, Paris, Didot, 1847, in-8^, t. 111, p. 567 et suiv.

Remarques de Voltaire sur les Pensées de Pascal, De ces remarques, soixante-quatre, sous la date de 1728, sont précédées d'un Avertissement que Voltaire y joignit; huit autres portent celle du 10 mai 1743, et s'appliquent à quelquesunes des Pensées publiées par le P. Desmolets, que les anciens éditeurs avaient lejitées de leur recueil; enfin, quatre-

APPENDICE ni.

vingt-quatorze parurent^ pour la première fois^ dans l'édition in-octavo que Voltaire fit imprimer à Genève, en 1778.

Biscours sur la vie et les ouvrages de Pascal , par Tabbé Bossut, inséré dans l'édition de 1779, 5 vol. in-8°, et imprimé à part, avec des additions et corrections, en 1781.

Sur Pascal ; Chateaubriand, Génie du Christianisme, IIP part., liv. Il, chap. vi.

Éloge de Biaise Pascal, par Alexis Dumesnil. Paris, 1813, in-8^

Éloge de Biaise Pascal, accompagné de notes historiques et critiques, par Georges-Marie Raymond. Lyon, 1816, in-8'', 2« édit.

J. H. MoNNiER, Essai sur Biaise Pascal. Paris, 1822, in-S"".

Discours préliminaire de l'édition des Pensées, par M. Frantin. Dijon, 1835, 2« édit., 1853.

Journal des Savants, 1839, p. 554.

Reuchlin, Pascal' s Leben. Stuttgard, 1840.

Cousin, Sur la nécessité d'une nouvelle édition des Pensées de Pascal, Rapport à l'Académie française. {Journal des Savants, avril-novembre 1842.) Réimprimé sous ce titre : Des Pensées de Pascal, etc. Paris, 1843, in-8^. — Voir sur ce travail le compte rendu de M. Foisset, dans le Correspondant, avril 1843.

Du scepticisme de Pascal. [Revue des Deux Mondes, 15 décembre 1844-15 janvier 1845.)

Bordas Demoulin, Éloge de Pascal (concours de TAcadémie française en 1842).

Prosper Faugére, JÉ/oge de Pascal (même concours).

Fait inédit de la vie de Pascal, par M. François Collet. Paris, 1848, in-8^ de 44 pages.

Histoire de la Littérature française de M. Nisard, t. I.

Pensées, fragments et lettres de Biaise Pascal, publiés pour la première fois conformément aux manuscrits originaux en grande partie inédits, par M. Prosper Faugère. Paris, 1844, 2 vol. in-8^ — Compte rendu de cet ouvrage par M. Sainte- Beuve, dans la Bévue des Deux Mondes, l*^'^ juillet 1844.

Alex. Thomas, dePascali; an vere scepticus fuerit, 1844, in-8° (thèse pour le doctorat).

APPENDICE lU.

De V Amulette de Fascaî, étude sur le rapport de la santé de ce grand homme à son génie^ par le docteur Lélut. Paris, i846, in-8°.

Edinburgh Review, janvier 1847 (article sur Pascal). L'abbé Flotte^ Études sur Pascal 1843-1845, in-8^. ViNET, Études sur Pascal, 1844-1847.

De la méthode philosophique de Pascal, par M. Lescœur,

L'abbé Maynard, Pascal, sa vie, son caractère, etc. Paris, 1830, 2 vol. in-8\

Ce livre, bien fait, mais peut-être trop absolu, a pour objet principal de défendre Pascal contre les reproches de scepticisme.

Sainte-Beuve, Port-Royal, t. II, liv. III, chap. i, ii, m, iv, v, VI, vu; t. III, liv. III, chap. viii, ix, x, xi, xii, xiii, xvii,

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