CHAPITRE XX
dans le Talmnd et dans les rabbins, n'est que parce que Jésus-Christ n*a pas dompté les nations en main armée, gladium tuum, potentissime. N'ont-ils que cela à dire? Jésus-Christ a été tué, disent-ils; il a succombé ; il n*a pas dompté les Païens par sa force ; il ne nous a pas donné leurs dépouilles; il ne donne point de richesses. N'ont-ils que cela à dire? C'est en cela qu'il m'est aimable. Je ne voudrais pas celui qu'ils se figurent. Il est visible que ce n'est que sa vie qui les a empêchés de le recevoir; et par ce refus, ils sont des témoins sans reproche, et, qui plus est, par là, ils accomplissent les prophéties.
Qu'il est beau de voir, par les yeux de la foi, Darius et Cyrus, Alexandre, les Romains, Pompée et Hérode agir, sans le savoir, pour la gloire de l'Évangile *•
La religion païenne est sans fondement ^.
La religion mahométane a pour fondement l'Al-
* Quand Pascal interprète les prophéties , et lève les sceaux du Vieux Testament, quand il explique le rôle des apôtres parmi les Gentils, et l'économie merveilleuse des desseins do Dieu, il devance visiblement Bossuet, le Bossuet de Y Histoire universelle; il ouvre bien des perspectives que l'autre parcourra et remplira... Bossuet avait lu les Pensées^ il y avait rencontré celle-ci : Qu*il est beau de voir, etc. C'était tout un programme, que son génie impétueux dut à l'instant embrasser, comme l'œil d'aigle du grand Condé parcourait l'étendue des batailles. (Sainte-Beuve.)
2 Var. i)L' ms. Pascal avait écrit d'abord : « Sans fondement aujourd'hui. On dit qu'autrefois elle en a eu, par les oracles qui ont parlé. Mais quels sont les livres qui nous en assurent? Sonl-ils si dignes de foi par la vertu de leurs auteurs? Sont-ils conservés avec tant de soin qu'on ne puisse s'assurer qu'ils ne sont point corrompus?» (barré).
coran et Mahomet. Mais ce prophèlfî, qui devait être la dernière attente du monde, a-t-il été prédit? Et quelle marque a t-il, que n'ait aussi tout homme qui se voudra dire prophète? Quels miracles dit-il luimétne avoir faits? Quel tnystère a-t~il enseigné, selon sa tradition même? Quelle morale et quelle félicité ?
La religion juive doit être regardée différemment dans la tradition des livres saints, et dans la tradition du peuple ^ La morale et la félicité en est ridicule, dans la tradition du peuple, mais elle est admirable, dans celle de leurs saints. Le fondement en est admirable : c'est le plus ancien livre du monde, et le plus authentique ; et au lieu que Mahomet, pour faire subsister le sien, a défendu de le lire. Moïse, pour faire subsister le sien, a ordonné à tout le monde de le lire.
Notre religion est si divine, qu'une autre religion divine n'en est que le fondement.
f Mahomet, sans autorité ^ Il faudrait donc que ses raisons fussent bien puissantes, n'ayant que leur propre force. Que dit-il donc? Qu'il faut'le croire.
vm.
De deux personnes qui disent des sots contes, l'un qui a double sens, entendu dans la cabale, l'autre qui n'a qu'un sens; si quelqu'un, n'étant pas du
1 En note dans le ms. : « Et toute religion est de même, car le christianisme est bien différent dans les livres saints et dans les casuistes. »
2 C'est-à-dire : Mahomet n'a aucune autorité à invoquer à l'appui de sa prétendue mission.
CHAPITRE XX. 317 secret, entend discourir les deux en cette sorte, il en fera même jugement. Mais si ensuite, dans le reste du discours, l'un dit des choses angéliques, et l'autre toujours des choses plates et communes, il jugera que l'un parlait avec mystère, et non pas l'autre : l'un ayant assez montré qu'il est incapable de telles sottises, et capable d'être mystérieux; et l'autre, qu'il est incapable de mystère, et capable de sottises.
Ce n'est pas par ce qu'il y a d'obscur dans Mahomet, et qu'on peut faire passer pour un sens mystérieux, que je veux qu'on en juge, mais par ce qu il y a de clair, par son paradis, et par le reste. C'est en cela qu'il est ridicule. Et c'est pourquoi il n'est pas juste de prendre ses obscurités pour des mystères, vu que ses clartés sont ridicules. Il n'en est pas de même de l'Écriture. Je veux qu'il y ait des obscurités qui soient aussi bizarres que celles de Mahomet; mais il y a des clartés admirables, et des prophéties manifestes accomplies. La partie n'est donc pas égale. Il ne faut pas confondre et égaler les choses qui ne se ressemblent que par l'obscurité, et non pas par la clarté, qui mérite qu'on révère les obscurités.
^ Contre Mahomet. — L'Alcoran n'est pas plus de Maliomet, que l'Évangile, de saint Matthieu, car il est cité de plusieurs auteurs de siècle en siècle. Les ennemis mêmes, Celse et Porphyre, ne l'ont jamais désavoué.
L'Alcoran dit que saint Matthieu était homme de
bien. Donc, Mahomet était faux prophète, ou en appelant gens de bien des méchants, ou en ne demeu- . rant pas d*accord de ce qu'ils ont dit de Jésus- . Christ.
Tout homme peut faire ce qu'a fait Mahomet; car il n'a point fait de miracles, il n'a point été prédit. Nul homme ne peut faire ce qu'a fait Jésus-Christ.
f Différence entre Jésus-Christ et Mahomet. — Mahomet, non prédit; Jésus-Christ, prédit. Mahomet, en tuant; Jésus-Christ, en faisant tuer les siens. Mahomet, en défendant de lire; les apôtres, en ordonnant de lire. Enfin, cela est si contraire, que, si Mahomet a pris la voie de réussir humainement, Jésus-Christ a pris celle de périr humainement. Et qu'au lieu de conclure que, puisque Mahomet a réussi, Jésus-Christ a bien pu réussir, il faut dire que, puisque Mahomet a réussi, Jésus-Christ devait périr ^
* Jérôme Savonarole , dans le traité intitulé : Le Triomphe de la Croix, établit, comme Pascal, une comparaison entre Jésus-Christ et Mahomet. Ce point de rapport, qui n'a point encore été signalé, n'est point le seul du reste qui existe entre les ouvrages des deux auteurs. Le Triomphe de la Croix, publié en 1497, est, comme les Pensées, un livre apologétique, et comme ce livre a été souvent réimprimé, il ne paraît point impossible que Par.cal en ait eu connaissance. — Voir l'analyse lumineuse de M. Perrens dans Jérôme Savonarole, sa Vie, ses Écrits, etc. Paris, 1853» in-8°, t. Il, pag. 210 et suiv.