CHAPITRE XXIII
Toujours le vrai prévaut en miracles. Les deux croix ^
Jamais, en la contention^ du vrai Dieu, de la vérité de la religion, il n'est arrivé miracle du côté de l'erreur, et non de la vérité.
f Jean, \u, 40. Contestation entre les Juifs, comme entre les chrétiens aujourd'hui. Les uns croyaient en Jésus-Christ, les autres ne le croyaient pas, à cause des prophéties qui disaient qu'il devait naître de Bethléem. Ils devaient mieux prendre garde s*il n'en était pas. Car ces miracles étant convaincants, ils devaient bien s'assurer de ces prétendues contradictions de sa doctrine à l'Écriture; et cette obscurité ne les excusait pas, mais les aveuglait. Ainsi ceux qui refusent de croire les miracles d'aujourd'hui, par une prétendue contradiction chimérique, ne sont pas excusés.
^ Jésus-Christ guérit l'aveugle-né, et fit quantité de miracles, au jour du sabbat. Par où il aveuglait les pharisiens, qui disaient qu'il fallait juger des miracles par la doctrine..
« Nous avons Moïse : mais celui-là, nous ne saï> vous d'où il est. » C'est ce qui est admirable, que vous ne savez d'où il est, et cependant il fait de tels miracles.
Jésus-Christ ne parlait ni contre Dieu, ni contro
1 Ce dernier paragraphe est le développement, par des exemples, de ces mots : miracles contre miracles. Pascal met la vérité en regard de l'erreur; il oppose Moïse aux magiciens, le Christ au Pharisien, les catholiques aux hérétiques, etc.
2 La contention du vrai Dieu^ etc., c'est-à-dire les débats dont Dieu était l'objet et les querelles où Sa religion était en cause.
Moïse. L'Antéchrist et les faux prophètes, prédits par Tun et l'autre Testament, parleront ouvertement contre Dieu et contre Jésus-Christ. Qui serait ennemi couvert, Dieu ne permettrait pas qu'il fît des miracles ouvertement.
f S'il y a un Dieu, il fallait que la foi de Dieu fût sur la terre. Or les miracles de Jésus-Christ ne sont pas prédits par l'Antéchrist, mais les miracles de TAntechrist sont prédits par Jésus-Christ; et ainsi, si Jésus-Christ n'était pas le Messie , il aurait bien induit en erreur; mais l'Antéchrist ne peut bien in duire en erreur. Quand Jésus-Christ a prédit les miracles de l'Antéchrist, a-t-il cru détruire la foi de ses propres miracles? Moïse a prédit Jésus-Christ, et ordonné de le suivre; Jésus-Christ a prédit l'Antechrist, et défendu de le suivre.
Il était impossible qu'au temps de Moïse on réservât sa croyance à l'Antéchrist, qui leur était inconnu ; mais il est bien aisé, au temps de l'Antéchrist, de croire en Jésus-Christ, déjà connu.
Il n'y a nulle raison de croire en l'Antéchrist, qui ne soit à croire en Jésus-Christ; mais il y en a en Jésus-Christ, qui ne sont pas en l'autre.
Les miracles sont plus importants que vous ne pensez : ils ont servi à la fondation, et serviront à la continuation de l'Église, jusqu'à l'Antéchrist, jusqu'à la fin.
•j On Dieu a confondu les faux miracles, ou il les a prédits; et par l'un et l'autre il s'est élevé au-
CHAPITRE XXIII. 345 dessus de ce qui est surnaturel à notre égard , et nous y a élevés nous-mêmes.
^ Les miracles ont une telle force, qu'il a fallu que Dieu ait averti qu'on n'y pense point contre lui, tout clair qu'il soit qu'il y a un Dieu; sans quoi ils eussent été capables de troubler.
Et ainsi tant s'en faut que ces passages, Beut.y xiii, fassent contre l'autorité des miracles, que rien n'en marque davantage la force. Et de même pour l'Antéchrist : « Jusqu'à séduire les élus, s'il était pos- » sible. »
Raisons pov/rquoi on ne croit point. — Ce qui fait qu'on ne croit pas les vrais miracles, est le manque de charité. Joh, Sed vos non creditis quia non estis ex ovibus. Ce qui fait croire les faux est le manque de charité, II Thess.y ii [10].
^ Ayant considéré d'où vient qu'on ajoute tant de foi à tant d'imposteurs qui disent qu'ils ont des remèdes, jusques à mettre souvent sa vie entre leurs mains, il m'a paru que la véritable cause est qu'il y en a de vrais; car il ne serait pas possible qu'il y en eût tant de faux, et qu'on y donnât tant de créance, s'il n'y en avait de véritables. Si jamais il n'y eût eu remède à aucun mal, et que tous les maux eussent été incurables, il est impossible que les hommes se fussent imaginé qu'ils en pourraient donner; et encore plus que tant d'autres eussent donné croyance à ceux qui se fussent vantés d'en avoir : de même que, si un homme se vantait d'empêcher de mourir, personne ne le croirait, parce qu'il n'y a aucun
exemple de cela. Mais comme il y [a] eu quantité de remèdes qui se sont trouvés véritables, par la connaissance même des plus grands hommes, la créance des hommes s'est pliée par là; et cela s'étant connu possible, on a conclu de là que cela était. Car le peuple raisonne ordinairement ainsi : Une chose est possible, donc elle est; parce que la chose ne pouvant être niée en général, puisqu'il y a des effets particuliers qui sont véritables, le peuple, qui ne peut pas discerner quels d'entre ces effets particuliers sont les véritables, les croit tous. De même, ce qui fait qu'on croit tant de faux effets de la lune, c'est qu'il y en a de vrais, comme le flux de la mer.
Il en est de même des prophéties, des miracles, des divinations par les songes, des sortilèges, etc. Car si de tout cela il n'y avait jamais eu rien de véritable, on n'en aurait jamais rien cru : et ainsi, au lieu de conclure qu'il n'y a point de vrais miracles parce qu'il y en a tant de faux, il faut dire au contraire qu'il y a certainement de vrais miracles puisqu'il y en a tant de faux, et qu'il n'y en a de faux que par cette raison qu'il y en a de vrais.
Il faut raisonner de la même sorte pour la religion ; car il ne serait pas possible que les hommes se fussent imaginé tant de fausses religions, s'il n'y en avait une véritable. L'objection à cela, c'est que les sauvages ont une religion : mais on répond à cela que c'est qu'ils en ont ouï parler, comme il paraît par le déluge,, la circoncision, la croix de saint André, etc.