CHAPITRE XXIV
Il est vrai qu'il y a de la peine en entrant dans la piété. Mais cette peine ne vient pas de la piété qui commence d'être en nous, mais de l'impiété qui y est encore. Si nos sens ne s'opposaient pas à la pénitence, et que notre corruption ne s'opposât pas à la pureté de Dieu, il n'y aurait en cela rien de pénible pour nous. Nous ne souffrons qu'à proportion que le vice, qui nous est naturel, résiste à la grâce surnaturelle. Notre cœur se sent déchiré entre ces efforts contraires. Mais il serait bien injuste d'imputer cette violence à Dieu qui nous attire, au lieu de l'attribuer au monde qui nous retient. C'est comme un enfant, que sa mère arrache d'entre les bras des voleurs, doit aimer, dans la peine qu'il souffre, la violence amoureuse et légitime de celle qui procure sa liberté, et ne détester que la violence impétueuse et tyrannique de ceux qui le retiennent injustement. La plus cruelle guerre que Dieu puisse faire aux hommes en cette vie est de les laisser sans cette guerre qu'il est venu apporter. « Je suis venu » apporter la guerre, » dit-il; et, pour instruire de cette guerre : « Je suis venu apporter le fer et le » feu. » Avant lui, le monde vivait dans une fausse paix.
Sur les confessions et absolutions sans marques de regret. — Dieu ne regarde que l'intérieur : l'Église ne juge que par l'extérieur. Dieu absout aussitôt qu'il voit la pénitence dans le cœur; l'Église, quand elle la voit dans les œuvres. Dieu fera une Église
pure au dedans, qui confonde par sa sainteté intérieure et toute spirituelle l'impiété intérieure des sages superbes et des pharisiens : et l'Église fera une assemblée d'hommes, dont les mœurs extérieures soient si pures, qu'elles confondent les mœurs des païens. S'il y en a d'hypocrites, mais si bien déguisés qu'elle n'en reconnaisse pas le venin, elle les souffre; car, encore qu'ils ne soient pas reçus de Dieu, qu'ils ne peuvent tromper, ils le sont des hommes, qu'ils trompent. Et ainsi elle n'est pas déshonorée par leur conduite, qui paraît sainte. Mais vous voulez que l'Église ne juge, ni de l'intérieur, parce que cela n'appartient qu'à Dieu, ni de l'extérieur, parce que Dieu ne s'arrête qu'à l'intérieur; et ainsi, lui ôtant tout choix des hommes, vous retenez dans l'Église les plus débordés, et ceux qui la déshonorent si fort, que les synagogues des Juifs et les sectes des philosophes les auraient exilés comme indignes, et les auraient abhorrés comme impies.
La loi n*a pas détruit la nature; mais elle l'a instruite : la grâce n*a pas détruit la loi ; mais elle Ta fait exercer. La foi reçue au baptême est la source de toute la vie du chrétien et des convertis.
f On se fait une idole de la vérité même; car la vérité hors de la charité n'est pas Dieu, c'est son image, et une idole, qu'il ne faut point aimer, ni adorer, et encore moins faut-il aimer et adorer son contraire, qui est le mensonge.
^ Je puis bien aimer l'obscurité totale; mais, si
CHAPITRE XXIV. 383 Dieu m'engage dans un état à demi obscur, ce peu d'obscurité qui y est me déplaît, et, parce que je n'y vois pas le mérite d'une entière obscurité, il ne me plaît pas. C'est un défaut, et une marque que je me fais une idole de l'obscurité, séparée de Tordre de Dieu. Or il ne faut adorer que son ordre,
/ Tous les grands divertissements sont dangereux ■pour la vie chrétienne; mais, entre tous ceux que le monde a inventés, il n'y en a point qui soit plus à craindre que la comédie. C'est une représentation si naturelle et si délicate des passions, qu'elle les émeut et les fait naître dans notre cœur, et surtout celle de l'amour : principalement lorsqu'on le représente fort chaste et fort honnête. Car plus il paraît innocent aux âmes innocentes, plus elles sont capables d'en être touchées. Sa violence plaît à notre amour-propre, qui forme aussitôt un désir de causer les mêmes effets, que l'on voit si bien représentés; et l'on se fait en même temps une conscience fondée sur l'honnêteté des sentiments qu'on y voit, qui éteint la crainte des âmes pures, lesquelles s'imaginent que ce n'est pas blesser la pureté, d'aimer d'un amour qui leur semble si sage. Ainsi l'on s'en va de la comédie le cœur si rempli de toutes les beautés et de toutes les douceurs de l'amour, l'âme et l'esprit si persuadés de son innocence, qu'on est tout préparé à recevoir ses premières impressions, ou plutôt à chercher l'occasion de les faire naître dans le cœur de quelqu'un, pour recevoir les mêmes
plaisirs et les mêmes sacrifices que l'on a vus si bien dépeints dans la comédie.
... Les opinions relâchées plaisent tant aux hommes, qu'il est étrange que les leurs déplaisent. C'est qu'ils ont excédé toute borne. Et, de plus, il y a bien des gens qui voient le vrai, et qui n'y peuvent atteindre. Mais il y en a peu qui ne sachent que la pureté de la religion est contraire à nos corruptions. Ridicule de dire qu'une récompense éternelle est offerte à des mœurs escobartines.
Le silence est la plus grande persécution : jamais les saints ne se sont tus. Il est vrai qu'il faut vocation, mais ce n'est pas des arrêts du Conseil * qu'il faut apprendre si l'on est appelé, c'est de la nécessité de parler. Or, après que Rome a parlé, et qu'on pense qu'elle a condamné la vérité, et qu'ils l'ont écrit; et que les livres qui ont dit le contraire sont censurés, il faut crier d'autant plus haut qu'on est censuré plus injustement, et qu'on veut étouffer la parole plus violemment, jusqu'à ce qu'il vienne un pape qui écoute les deux parties, et qui consulte l'antiquité pour faire justice. Aussi, les bons papes trouveront encore l'Église en clameurs.
... L'Inquisition et la Société, les deux fléaux de la vérité.
^ Allusion à l'amM du 23 septembre 1660 qui condamna la traduction latine des Provinciales^ par Nicole, à ^ive brûlée. L'arrêt fut exécuté le 14 octobre de la même année.
CHAPITRE XXIV. 385 ... Que ne les accusez-vous d'arianisnie? Car ils ont dit que Jésus-Christ est Dieu : peut-être ils l'entendent, non par nature, mais comme il est dit, Du estis,
f Si mes Lettres sont condamnées à Rome, ce que j'y condamne est condamné dans le ciel : Ad tuum^ Domine Jesu, tribunal appello.
... Vous-même êtes corruptible.
... J'ai craint que je n'eusse mal écrit, me voyant condamné; mais Texemple de tant de pieux écrits me fait croire au contraire. Il n'est plus permis de bien écrire, tant Tlnquisition est corrompue ou ignorante !
... Il est meilleur d'obéir à Dieu qu'aux hommes.
... Je ne crains rien, je n'espère rien. Les évêques ne sont pas ainsi. Le Port-Royal craint, et c'est une mauvaise politique de les séparer; car ils ne craindront plus, et se feront plus craindre.
... Je ne crains pas même vos censures, si elles ne sont fondées sur celles de la tradition. Censurezvous tout? quoi? même mon respect? Non. Donc dites quoi, ou vous ne ferez rien, si vous ne désignez le mal, et pourquoi il est mal. Et c'est ce qu'ils ^auraient bien peine à faire.
ï.a nature a des perfections, pour montrer qu'elle •est l'image de Dieu; et des défauts, pour montrer Mju'elle n'en est que l'image.
Les hommes sont si nécessairement fous, que ce
serait être fou par un autre tour de folie, de ne pas être fou.
Otez la probabilité, on ne peut plus plaire au monde : mettez la probabilité, on ne peut plus lui déplaire.
L'ardeur des saints à rechercher et pratiquer le bien était inutile, si la probabilité est sûre.
Pour faire d'un homme un saint, il faut bien que ce soit la grâce ; et qui en doute, ne sait ce que c'est que saint et qu'homme.
On aime la sûreté. On aime que le pape soit infaillible en la foi, et que les docteurs graves le soient dans les mœurs, afin d'avoir son assurance.
11 ne faut pas juger de ce qu'est le pape par quelques paroles des Pères, comme disaient les Grecs dans un concile, règle importante, mais par les actions de l'Église et des Pères, et par les canons.
Le pape est premier. Quel autre est connu de tous? Quel autre est reconnu de tous? ayant pouvoir d'insinuer dans tout le corps, parce qu'il tient la maîtresse branche, qui s'insinue partout? Qu'il était aisé de faire dégénérer cela en tyrannie I C'est pourquoi Jésus-Christ leur a posé ce précepte : Vos autem non sic.
CHAPITRE XXIV. 387 L'unité et la multitude : Duo aut très in iinum. Erreur à exclure l'une des deux, comme font les papistes qui excluent la multitude, ou les huguenots qui excluent l'unité.
Il y a hérésie à expliquer toujours omnes de tous, et hérésie à ne le pas expliquer quelquefois de tous. Bihite ex hoc omnes • les huguenots, hérétiques, en l'expliquant de tous. In quo omnes peccaveru7U : les huguenots, hérétiques, en exceptant les enfants des fidèles. Il faut donc suivre les Pères èt la tradition pour savoir quand, puisqu'il y a hérésie à craindre de part et d'autre.
Tout nous peut être mortel, même les choses faites pour nous servir; comme, dans la nature, les murailles peuvent nous tuer, et les degrés nous tuer, si nous n'allons avec justesse.
Le moindre mouvement importe à toute la nature; la mer entière change pour une pierre. Ainsi, dans la grâce, la moindre action importe pour ses suites à tout. Donc tout est important.
En chaque action, il faut regarder, outre l'action, notre état présent, passé, futur, et des autres à qui elle importe, et voir les liaisons de toutes ces choses. Et lors on sera bien retenu.
Tous les hommes se haïssent naturellement Tun l'autre. On s'est servi comme on a pu de la concupiscence pour la faire servir au bien public. Mais ce
n'est que feinte, et une fausse image de la charité: car au fond ce n'est que haine.
^ Ce vilain fond de l'homme, ce figmentum malum, n'est que couvert; il n'est pas ôté.
Si Ton veut dire que l'homme est trop peu pour mériter la communication avec Dieu, il faut être bien grand pour en juger.
L'homme n'est pas digne de Dieu, mais il n'est pas incapable d'en'être rendu digne.
Il est indigne de Dieu de se joindre à l'homme misérable; mais il n'est pas indigne de Dieu de le tirer de sa misère.
... Les malheureux, qui m'ont obligé de parler du fond de la religion !... Des pécheurs purifiés sans pénitence, des justes justifiés sans charité, tous les chrétiens sans la grâce de Jésus-Christ, Dieu sans pouvoir sur la volonté des hommes, une prédestination sans mystère, une Rédemption sans certitude!
Lxxvn.
Église, pape. — Unité, multitude. En considérant l'Église comme unité, le pape quelconque est le chef, est comme tout. En la considérant comme multitude, le pape n'en est qu'une partie. Les Pères l'ont considérée tantôt en une manière, tantôt en l'autre. Et ainsi ont parlé diversement du pape. Saint Cyprien : Sacerdos Dei. Mais en établissant une de ces deux vérités, ils n'ont pas exclu l'autre. La multitude qui ne se réduit pas à l'unilé est confu-