CHAPITRE XXIV
sion ; Tunité qui ne dépend pas de la multitude est tyrannie. II n'y a presque plus que la France où il soit permis de dire que le concile est au-dessus du pape.
Dieu ne fait point de miracles dans la conduite ordinaire de son Église. C'en serait un étrange, si l'infaillibilité était dans un ; mais d'être dans la multitude, cela paraît si naturel, que la conduite de Dieu est cachée sous la nature, comme en tous ses autres ouvrages.
Sur ce que la religion chrétienne n'est pas unique. — Tant s'en faut que ce soit une raison qui fasse croire qu'elle n'est pas la véritable, qu'au contraire, c'est ce qui fait voir qu'elle l'est.
S'il ne fallait rien faire que pour le certain, on ne devrait rien faire pour la religion ; car elle n'est pas certaine*. Mais combien de choses fait-on pour l'in-
1 « Le philosophe, dans Pascal, interrogeant mal la raison, n'en obtient que des réponses incertaines ; et, incapable de s'y arrêter, il se précipite dans tous les abîmes du scepticisme. Mais l'homme, dans Pascal, ne se résigne point au scepticisme du philosophe. Sa raison ne peut pas croire; mais son cœur a besoin de croire. Il a besoin de croire à un Dieu, non pas à un Dieu abstrait, principe hypothétique des nombres et du mouvement, mais à un Dieu vivant qui a fait l'homme à son image, et qui puisse le recueillir après cette courte vie. Pascal a horreur de la mort comme de l'entrée du néant; il cherche un asile contre la mort de toute la puissance de son âme, de toute la faiblesse de sa raison désarmée. Pascal veut croire à Dieu, à une autre vie, et, ne le pouvant pas avec sa mauvaise philosophie, faute d'en posséder une meilleure et d'avoir suffisamment étudié et compris Descartes, il rejette toute philosophie, renonce à la raison et s'adresse h la religion. Mais sa religion n'est
certain, les voyages sur i^er, les batailles! Je dis donc qu'il ne faudrait rien faire du tout; car rien
pas lo christianisme des Arnauld et des Malebranche, des Fénelon et des Bossuet, fruit solide et doux de Talliance de la raison et du cœur dans une âme bien faite et sagement cultivée : c'est un fruit amer^ éclos dans la région désolée du doute, sous le souffle aride du désespoir. Pascal a voulu croire, et il a fait tout ce qu'il était nécessaire de faire pour finir par croire. Les difficultés qu'il rencontrait, sa raison ne les a pas surmontées, mais sa volonté les a écartées. Ne les lui rappelez pas, il les connaît mieux que vous ; sa dernière, sa vraie réponse est qu'il ne veut pas du néant, et que la folie de la croix est encore son meilleur asile. Pascal a donc fini par croire ; mais, comme il n'y est parvenu qu'en dépit de la raison, il ne s'y soutient qu'en redoublant de soins contre la raison, par de pénibles et continuels sacrifices, par la mortification de la chair, surtout par celle de l'esprit : c'est là la foi inquiète et malheureuse que Pascal entreprend de communiquer à ses semblables. Il ne se proposait point de s'adresser à la raison, sinon pour l'humilier et pour l'abattre, mais au cœur pour l'épouvanter et le charmer tout ensemble, à la volonté pour agir sur elle par tous les motifs connus qui la déterminent, la vérité en soi exceptée. Une telle apologie du christianisme eût été un monument tout particulier, qui aurait eu pour vestibule le scepticisme, et pour sanctuaire une foi sombre et mal sûre d'ellemême. Un pareil monument eût peut-être convenu à un siècle malade tel que le nôtre; il eût pu attirer et recevoir Byron converti, Faust ou Manfred, des hommes longtemps en proie aux horreurs du doute et voulant s'en délivrer à tout prix. Mais les esprits calmes et réglés du dix-septième siècle n'auraient su que faire d'un semblable ouvrage^ Pour eux, la religion était le couronnement de la philosophie, la foi le développement le pins légitime de la raison vivifiée et éclairée par le sentiment. Le scepticisme de Pascal leur eût été un scandale plutôt qu'une leçon. »
Le reproche de scepticisme, si éloquemment formulé contre Pascal par M. Cousin, a soulevé de très-vives protestations ; on consultera avec intérêt sur cette question :
1° Études sur Pascal, par l'abbé Flottes. Paris, 1846, in-8". — L'auteur de cet écrit a entrepris de défendre Pascal contre les écrivains qui, selon lui, ont accusé ce grand homme de scepticisme philosophique et d'aveuglement dans sa foi. Il a choisi parmi les fragments un certain nombre de passages, dans le but de prouver que la doctrine qu'ils contiennent est conforme à colle que les amis et les contemporains de Pascal lui ont attribuée et qu'il avait professée luimôme dans des ouvrages publiés de son vivant. M. l'abbé Flottes
CHAPITRE XXIY. 391 n'est certain ;.et qu'il y a plus de certitude à la religion que non pas que nous voyions le jour de demain : car il n'est pas certain que nous voyions demain, mais il est certainement possible que nous ne le voyions pas. On n'en peut pas dire autant de la religion. Il n'est pas certain qu'elle soit; mais qui osera dire qu'il est certainement possible qu'elle ne soit pas? Or, quand on travaille pour demain, et pour l'incertain, on agit avec raison. Car on doit travailler pour l'incertain, par la règle des partis qui est démontrée.
Toutes les bonnes maximes sont dans le monde : on ne manque qu'à les appliquer. Par exemple, on ne doute pas qu'il ne faille exposer sa vie pour défendre le bien public, et plusieurs le font; mais pour la religion, point.
Il y a des vices qui ne tiennent à nous que par d'autres, et qui, en ôtant le tronc, s'emportent comme des branches.
Quand la malignité a la raison de son côté, elle devient fière, et étale la raison en tout son lustre :
insiste sur ce que, pour juger sainement Vapologîe, il faut éviter de prêter à Pascal les sentiments qu'il réfute ou qu'il accepte provisoirement pour combattre ses adversaires en leur opposant leurs propres opinions.
T Pascal, sa vie, son caractère et son génie, par Tabbé Maynard. Paris, 2 vol. in-8". — L'auteur de ce livre déclai e que son but principal a été de défendre Pascal contre les accusations fausses ou exagéréos de scepticisme, de superstition, de fanatisme, dont il a pu être l'objet de la part des écrivains modernes.
392 PASCAÏ.. — PENSEES,
quand Paustérité ou le choix sévère n'a pas réussi au vrai bien, et qu'il faut revenir à suivre la nature, elle devient fière par le retour.
Le mal est aisé, il y en a une infinité; le bien, presque unique. Mais un certain genre de mal est aussi difficile à trouver que ce qu'on appelle bien; et souvent on fait passer pour bien à cette marque ce mal particulier. Il faut même une grandeur extraordinaire d'âme pour y arriver, aussi bien qu'au bien. '
La nature de l'homme n'est pas d'aller toujours, elle a ses allées et venues. La fièvre a ses frissons et ses ardeurs, et le froid montre aussi bien la grandeur de l'ardeur de la fièvre que le chaud même. Les inventions des hommes de siècle en siècle vont de même. La bonté et la malice du monde en général en est de même : Plerumque gratœ principipus vices,
Est fait prêtre qui veut l'être, comme sous Jéroboam. C'est une chose horrible qu'on nous propose la discipline de l'Église d'aujourd'hui pour tellement bonne, qu'on fait un crime de la vouloir changer. Autrefois elle était bonne infailliblement, et on trouve qu'on a pu la changer sans péché ; et maintenant, telle qu'elle est, on ne la pourra souhaiter (changée ! 11 a bien été permis de changer la coutume de ne faire des prêtres qu'avec tant de circonspection, qu'il n'y en avait presque point qui en
CHAPITRE XXIV. 393 fussent dignes ; et il ne sera pas permis de se plaindra de la coutume, qui en fait tant d'indignes I
Les enfants qui s'effrayent du visage qu'ils ont barbouillé, ce sont des enfants; mais le moyen que ce qui est si faible^ étant enfant, soit bien fort, étant plus âgé ! On ne fait que changer de fantaisie.