‹ Pensées de PascalChapitre 73 sur 111 · CHAPITRE XXV. m · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV. m

Quand je considère la petite durée de ma vie, absorbée dans l'éternité précédant et suivant; le petit espace que je remplis, et même que je vois, abîmé dans rinfînie immensité des espaces que j*ignore et qui m'ignorent, je m'effraye, et m'étonne de me voir ici plutôt que là ; car il n'y a point de raison pourquoi ici plutôt que là, pourquoi à présent plutôt que lors. Qui m'y a mis? par l'ordre et la conduite de qui ce lieu et ce temps a-t-il été destiné à moi? — Memoria hospitis unius diei prœtereuntis.

Combien de royaumes nous ignorent!

f Le silence éternel de ces espaces infinis m'effraye.

Je porte envie à ceux que je vois dans la foi vivre avec tant de négligence , et qui usent si mal d'un , don duquel il me semble que je ferais un usage si différent.

Cha^ un est un tout à soi-même, car lui mort, le tout est mort pour soi. Et de là vient que chacun croit être tout à tous. Il ne faut pas juger de la nature selon nous, mais selon elle.

Le monde ordinaire a le pouvoir de ne pas songer à ce qu'il ne veut pas songer. Ne pensez pas aux passages du Messie, disait le Juif à son fils. Ainsi font les nôtres souvent. Ainsi se conservent les fausses religions; et la vraie même, à l'égard de

beaucoup de gens. Mais il y en a qui n'ont pas le pouvoir de s'empêcher ainsi de songer, et qui songent d'autant plus qu'on leur défend. Ceux-là se défont des fausses religions ; et de la vraie même, s'ils ne trouvent des discours solides.

Qu'il y a loin de la connaissance de Dieu à l'aimer !

Es-tu moins esclave , pour être aimé et flatté de ton maître? Tu as bien du bien, esclave : ton maître te flatte. Il te battra tantôt.

Ce n'est pas dans Montaigne, mais dans moi, que je trouve tout ce que j'y vois

Ennui, — Rien n'est si insupportable à l'homme que d'être dans un plein repos, sans passion, sans affaire, sans divertissement, sans application. Il sent alors son néant, son abandon, son insuffisance, sa dépendance, son impuissance, son vide. Incontinent

* Pascal ne traite pas Montaigne toujours grandement comme dans l'entrevue avec M. de Sacy: il l'insulte et le rapetisse; il voudrait l'avilir : « il est plein de mots sales et déshonnêtes... Le sot projet que Montaigne a eu de se peindre /... )) Puis, presque aussitôt, on a un retour, une réminiscence : « La coutume doit être suivie.,. » Ou encore, ce qui est plus formel et qui lui échappe : « Ce que Montaigne a de bon ne peut être acquis que difficilement ; ce qu'il a de mauvais (j'entends hors les mœurs) eût pu être corrigé en un moment, si on l'eût averti qu'il faisait trop d'histoires et qu'il parhiit trop de soi. » VI ailleurs il le qualifie tout d'un coup Vincomparable auteur de l'art de conférer.,» On pourrait résumer de la sorte : Pascal, dans toute sa vie et dans toute son œuvre, n'a fait et voulu faire que deux choses: combattre à mort les jésuites dans les Provinciates^ ruiner et anéantir Montaigne dans les Pensées, (Sainte-Beuve.)

CHAPITRE XXV. 403 il sortira du fond de son âme l'ennui, la noirceur, la tristesse, le chagrin, le dépit, le désespoir.

f Agitation. — Quand un soldat se plaint de la peine qu'il a, ou un laboureur, etc., qu'on les mette sans rien faire.

L'homme n'agit point par la raison, qui fait son être.

Bassesse de l'homme jusqu'à se soumettre aux bêtes, jusqu'à les adorer,

... Tolis leurs principes sont vrais, des pyrrhoniens, des stoïques, des athées, etc. Mais leurs conclusions sont fausses, parce que les principes opposés sont vrais aussi.

Les philosophes ont consacré les vices, en les mettant en Dieu même ; les chrétiens ont consacré les vertus.

Immatérialité de l'âme. Les philosophes qui ont dompté leurs passions, quelle matière l'a pu faire?

La belle chose, de crier à un homme qui ne se connaît pas, qu'il aille de lui-même à Dieu! Et la belle chose, de le dire à un homme qui se connaît!

Recherche du vrai bien. — Le commun des hommes met le bien dans la fortune et dans les biens du dehors, ou au moins dans le divertissement. Les philo-

sophes ont montré la vanité de tout cela, et l'ont mis

où ils ont pu.

f Pour les philosophes * 288 souverains biens.

f Ut sis contentus temetipso et ex te nascentibus bonis. Il y a contradiction , car ils conseillent enfin de se tuer. Oh I quelle vie heureuse, dont on se délivre comme de la peste!

^ Il est bon d'être lassé et fatigué par l'inutile recherche du vrai bien, afin de tendre les bras au libérateur.

Mon Dieu, que ce sont de sots discours I « Dieu aurait-il fait le monde pour le damner? demanderaitil tant de gens si faibles ? » etc. Pyrrhonisme est le remède à ce mal, et rabattra cette vanité.

Dira-t-on que pour avoir dit que la justice est partie de la terre, les hommes aient connu le péché originel ? — Nemo ante obitum beatus est. — C'est-àdire qu'ils aient connu qu'à la mort la béatitude éternellè et essentielle commence?

Le bon sens. — Ils sont contraints de dire : Vous n'agissez pas de bonne foi ; nous ne devrions pas, etc. Que j'aime à voir cette superbe raison humiliée et suppliante! Car ce n'est pas là le langage d'un homme à qui on dispute son droit, et qui le défend

1 (( n n'est point de combat si violent entre les philosophes, et si aspre, que celuy qui se dresse sur la question du souverain bien de l'homme; duquel, par le calcul de Varro, nas(juirent deux cents quatre vingts huict sectes. » (Montaigne.)

CHAPITRE XXV. 405 les armes et la force à la main. Il ne s'amuse pas à dire qu'on n'agit pas de bonne foi, mais il punit cette mauvaise foi par la force.

UEcclésiaste montre que l'homme sans Dieu est dans l'ignorance de tout, et dans un malheur inévitable. Car c'est être malheureux que de vouloir et ne pouvoir. Or, il veut être heureux et assuré de quelque vérité, et cependant il ne peut ni savoir, ni ne désirer point de savoir. Il ne peut même douter.

On a bien de l'obligation à ceux qui avertissent des défauts, car ils mortifient. Ils apprennent qu'on a été méprisé, ils n'empêchent pas qu'on ne le soit à l'avenir, car on a bien d'autres défauts pour l'être. Ils préparent l'exercice de la correction et l'exemption d'un défaut.

Nulle secte ni religion n'a toujours été sur la terre que la religion chrétienne.

^ Il n'y a que la religion chrétienne qui rende l'homme aimable et heureux tout ensemble. Dans l'honnêteté, on ne peut être aimable et heureux tout ensemble.

La foi est un don de Dieu. Ne croyez pas que nous disions que c'est un don de raisonnement. Les autres religions ne disent pas cela de leur foi; elles ne donnaient que le raisonnement pour y arriver, qui n'y mène pas néanmoins.

Les Bgures de la totalité de la rédemption, comme que le soleil éclaire à tous, ne marquent qu'une totalité ; mais les figurantes des exclusions , comme des Juifs élus à Texclusion des Gentils, marquent Texclusion.

« Jésus-Christ rédempteur de tous. » — Oui, car îl a offert; comme un homme qui a racheté tous ceux qui voudront venir à lui. Ceux qui mourront en chemin, c'est leur malheur; mais quant à lui, il leur offrait rédemption. — Cela est bon en cet exemple, où celui qui rachète et celui qui empêche de mourir sont deux, mais non pas en Jésus-Christ, qui fait l'un et Tautre. — Non, car Jésus-Christ, en qualité de rédempteur, n'est pas peut-être maître de tous ; et ainsi, en tant qu'il est en lui, il est rédempteur de tous.

Les prophéties citées dans l'Évangile, vous croyez qu'elles sont rapportées pour vous faire croire. Non, c'est pour vous éloigner de croire.

f Les miracles ne servent pas à convertir, mais à condamner.

Quand Épictète aurait vu parfaitement bien le chemin, il dit aux hommes : Vous en suivez un faux; il montre que c'en est un autre, mais il n'y mène pas. C'est celui de vouloir ce que Dieu veut; Jésus- Christ seul y mène : Via, mritas.

Je considère Jésus-Chrisï en toutes les personnes et en nous-mêmes. Jésus-Christ comme père en son

CHAPITRE XXV. 407 Père, Jésus-Christ comme frère en ses frères, Jésus- Christ comme pauvre en les pauvres, Jésus-Christ comme riche en les riches, Jésus-Christ comme docteur et prêtre en les prêtres , Jésus-Chïiist comme souverain en les princes, etc. Car il est par sa gloire tout ce qu'il y a de grand, étant Dieu, et est par sa vie mortelle tout ce qu'il y a de chétif et d'abject : pour cela il a pris cette malheureuse condition, pour pouvoir être en toutes les personnes, et modèle de toutes conditions.

Les psaumes chantés par toute la terre.

Qui rend témoignage de Mahomet? Lui-même. Jésus-Christ veut que son témoignage ne soit rien.

La qualité de témoins fait qu'il faut qu'ils soient toujours et partout, et, misérable, il est seul

Ce n'est pas une chose rare qu'il faille reprendre le monde de trop de docilité ; c'est un vice naturel comme l'incrédulité, et aussi pernicieux. Superstition.

Il y a peu de vrais chrétiens, je dis même pour la foi. Il y en a bien qui croient, mais par superstition ; il y en a bien qui ne croient pas, mais par libertinage : peu sont entre deux.

Je ne comprends pas en cela ceux qui sont dans la véritable piété de mœurs et tous ceux qui croient par un sentiment du cœur.

* « Il est seul. » (Mahomet.)

Ceux qui n*aiment pas la vérité prennent le prétexte de la contestation de la multitude de ceux qui la nient. Et ainsi leur erreur ne vient que de ce qu'ils n'aiment pas la vérité ou la charité; et ainsi ils ne sont pas excusés.

Tant s'en faut que d'avoir ouï dire une chose soit la règle de votre créance, que vous ne devez rien croire sans vous mettre en l'état comme si jamais vous ne Taviez ouï. C'est le consentement de vous à vous-même, et la voix constante de votre raison, et non des autres, qui vous doit faire croire.

Le croire est si important! Cent contradictions seraient vraies.

Si l'antiquité était la règle de la créance, les anciens étaient donc sans règle. Si le consentement général; si les hommes étaient péris?

Fausse humilité, orgueil. Levez le rideau. Vous avez beau faire; si faut-il ou croire, ou nier, ou douter. N'aurons-nous donc pas de règle? Nous jugeons des animaux qu'ils font bien ce qu'ils font: n'y aurat-il point une règle pour juger des hommes? Nier, croire, et douter bien, sont à l'homme ce que le courir est au cheval.

Notre religion est sage et folle. Sage , parce qu'elle est la plus savante, et la plus fondée en miracles, prophéties, etc. Folle, parce que ce n'est point tout cela qui fait qu'on en est; cela fait bien condamner ceux qui n'en sont pas, mais non pas

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