CHAPITRE
avons d'être nous dérobe la connaissance des premiers principes, qui naissent du néant, et le peu que nous avons d'être nous cache la vue de l'infini.
Notre intelligence tient dans l'ordre des choses intelligibles le même rang que notre corps dans rétendue de la nature.
Bornés en tout genre, cet état qui tient le milieu entre deux extrêmes se trouve en toutes nos puissances.
Nos sens n'aperçoivent rien d'extrême. Trop de bruit nous assourdit; trop de lumière éblouit; trop de distance et trop de proximité empêche la vue; trop de longueur et trop de brièveté du discours l'obscurcit; trop de vérité nous étonne : j'en sais qui ne peuvent comprendre que qui de zéro ôte 4 reste zéro. Les premiers principes ont trop d'évidence pour nous. Trop de plaisir incommode. Trop de consonnances déplaisent dans la musique; et trop de bienfaits irritent * : nous voulons avoir de quoi surpayer la dette ^ : Bénéficia eo usque lœta suiit dum videntur exsolvi posse; ubi muUum antemnere, pro gratta odium redditur.
Nous ne sentons ni l'extrême chaud, ni l'extrême froid. Les qualités excessives nous sont ennemies, et non pas sensibles : nous ne les sentons plus, nous les souffrons. Trop de jeunesse et trop de vieillesse empêchent l'esprit; trop et trop peu d'in-
* Var. du ms. : Nous rendent ingrats (barré).
2 Après « la dette, » le ms. ajoute : Si elle nous passe, elle blesse (barré). C'est la traduction très-laconique de la citation de Tacite qui suit {Ann., IV, 18).
strîiction Enfin, les choses extrêmes sont pour nous comme si elles n'étaient point, et nous ne sommes point à leur égard : elles nous échappent, ou nous à elles.
Voilà notre état véritable. C'est ce qui nous rend incapables de savoir certainement et d'ignorer absolument. Nous voguons sur un milieu vaste, toujours incertains et flottants, poussés d'un bout ver«4^utiie. Quelque terme où nous pensions nous attacher et nous affermir, il branle et nous quitte ; et si nous le suivons, il échappe à nos prises, nous glisse et fuit kl'une fuite éternelle. Rien ne s'arrête pour nous. C'est l'état qui nous est naturel, et toutefois le plus contraire à notre inclination : nous brûlons de désir de trouver une assiette ferme et une dernière base constame, pour y édifier une tour qui s'élève à Tijifini; mais. tout notre fondement craque, et la terre s'ouvre jusqu'aux abîmes ^.
} Port-Royal termine la phrase par ce mot : l'abêtissent, 2 Ce remarquable morceau a subi dans Tédition de Port-Royal des altérations nombreuses. Nous croyons faire plaisir au lecteur en mettant sous ses yeux la vive critique de M. Cousin : « Port-Royal a gâté ce beau passage, en l'arrangeant de la manière suivante, qui jusqu'ici a été fort admirée, et qui ne peut plus être supportée dès qu'on connaît la vraie : « Voilà notre état véritable. C'est ce qui res- » serre nos connaissances en de certaines bornes que nous ne passons » pas, incapables de savoir tout et d'ignorer tout absolument (il ne » s'agit pas de savoir ou d'ignorer tout, mais d'ignorer absolument » ou de savoir avec certitude.) Nous sommes sur un milieu vaste, » toujours incertains et flottants entre l'ignorance et la connaissance » (ceci détruit l'image commencée : l'ignorance et la connaissance » étaient devenues les deux bouts du milieu) ; et, si nous pensons I) aller plus loin (il n'est pas question d'aller plus loin ; plus loin que » quoi? mais de s'attacher à un point fixe ; Pascal ne parle pas d'un » objet, mais d'un point, d'un terme auquel nous nous attachons), »> notre objet branle et échappe à nos prises ; il se dérobe et fuit d'une
CHAPITRE II. m Ne cherchons donc point d'assurance et de fermeté. Notre raison est toujours déçue par l'inconstance des apparences; rien ne peut fixer le fini entre les deux infinis qui l'enferment et le fuient.
Cela étant bien compris, je crois qu'on se tiendra en repos, chacun dans l'état où la nature l'a placé. Ce milieu qui nous est échu en partage étant toujours distant des extrêmes, qu'importe que l'homme ait un peu plus d'intelligence des choses-? S'il en a, il les prend un peu de plus haut. N'est-il pas toujours infiniment éloigné du bout, et la durée Se notre vie n'est-elle pas également infiniment [éloignée] de l'éternité, pour durer dix ans davantage ?
Dans la vue de ces infinis, tous les finis sont é^aux; et je ne vois pas pourquoi asseoir son imagination plutôt sur un que sur l'autre, La seule comparaison que nous faisons de nous au fini nous, fait peine.
Si l'homme s^étudiait le premier, il verrait combien il est incapable de passer outre. Comment se, pourrait-il qu'une partie connût le tout? Mais il aspirera peut-être à connaître au moins les parties avec lesquelles il a de la proportion. Mais les parties
» fuite éternelle : rien ne le peut arrêter (Pascal dit bien plus : Rien » ne s'arrête pour nous). C'est notre condition naturelle, et toutefois n la plus contraire à notre inclination. Nous brûlons du désir d'ap- » profondir tout (il ne s'agit ni d'approfondir tout, ni d'aller plus » loin, etc., mais de trouver une assiette ferme), et d'édifier une tour » qui s'élève jusqu'à l'infini (pour cela il faut d'abord trouver une ») assiette ferme et une dernière base constante). Mais tout notre •) édifice cra(|ue (non pas tout notre édifice, cixv nous n'avons pas pu 0 en élever un, faute d'une ba e constante ; c'est le fondement même » que nous avons jeté qui craque), et la terre s'ouvre jusqu'aux » abîmes. »
du monde ont toutes un tel rapport et un tel enchaînement Tune avec l'autre, que je crois impossible de connaître Tune sans l'autre et sans le tout» L'homme, par exemple, a rapport à tout ce qu'il connaît. Il a besoin de lieu pour le contenir, de temps pour durer, de mouvement pour vivre, d'éléments pour le composer, de chaleur et d'aliments pour le nourrir, d'air pour respirer. Il voit la lumière, il sent les corps; enfin tout tombe sous son alliance ^
Il faut donc, pour connaître l'homme, savoir d*oii vient. qu'il a besoin d'air pour subsister; et pour connaître l'air, savoir par oii il a rapport à la vie de l'homme, etc.
La flamme ne subsiste point sans l'air : donc, pour connaître l'un, il faut connaître l'autre.
Donc toutes choses étant causées et causantes, aidées et aidantes, médiates et immédiates, et toutes s'entre-tenant ^ par un lien naturel et insensible qui lie les plus éloignées et les plus différentes, je tiens impossible ^ de connaître les parties sans connaître le tout, non plus que de connaître le tout sans connaître particulièrement les parties.
1 Var. du ms. : Sous ses recherches (barré). — Skconde var. : Sous sa dépendance (barré).
2 Se tenant ensemble, étant en rapport.
^ Var. du ms. : « Je tiens impossible d'en connaître aucune seule sans toutes les autres, c'est-à-dire impossible purement et absolument» (barré). — A la suite de cet alinéa, on trouve le suivant: <( L'éternité des choses en elles-mêmes ou en Dieu doit encore étonnei' notre petite durée. L'immobilité fixe et constante de la nature, (parj comparaison au changement continuel qui se passe en nous, doit luire le même effet » (barré).