‹ Pensées... de religion et de moraleChapitre 2 sur 88 · DE LA CHARITÉ CHRÉTIENNE · texte numérisé non relu

DE LA CHARITÉ CHRÉTIENNE

les artifices de la chicane, le poids de Pautorîté,

le crédit et la faveur , le mensonge, les trahisons

et les plus insignes perfidies; car c'est là que tous

les jours on se laisse entraîner par les différentes

passions qui nous dominent, et qui, pour se sa--

tisfaire , étouffent dans les cœurs tout sentiment

de charité, et souvent même tout sentiment d'hu-^

manité. Tellement que dans la société humaine,

au lieu que chaque homme devroit être , à l'égard

des autres hommes , un frère pour les aimer et

les traiter en frères ; un soutien pour les appuyer

et les aider dans les rencontres ; un patron pour

s'intéresser en leur faveur , et les défendre ; un

conseil pour leur communiquer ses lumières , et

les diriger ; un confident à qui ils pussent ouvrir

leur âme, et déclarer avec assurance leurs pensées ;

un consolateur qui prît part à leurs peines , et

qui s'employât à les soulager : on peut dire au

contraire, quoiqu'avec la restriction convenable,

que par le renversement le plus afFreux, et selon

l'expression commune , la plupart des hommes sont,

au regard des autres hommes, comme des loups Homo hq-

ravissans, qui ne cherchent qu'à surprendre leur

proie et à la dévorer.

On se hait et l'on s'ofFense mutuellement les lins les autres; on se décrie et l'on se ruine de réputation les uns les autres ; on se dresse des embûches , et l'on travaille à se tromper , à se supplanter , à se dépouiller les uns les autres. One voyons-nous autre chose que des querelles et des divisions ? et de quoi entendons-nous parier plus ordinairement que de procès, de contesta-^

lions j d'inimitiés 5 de calomnies^ de fourberies, d'impostures, d'injustices, de vexations? D'où il arrive que quiconque aime la paix, et veut assurer son repos ^ se tient, autant qu'il peut, éloigné de la multitude, comme si la compagnie des hommes et leur présence étoient incompatibles >avec la douceur et la tranquillité de la vie.

Que ces désordres régnent dans les cours des princes , je n'en suis point surpris : car on sait assez quel est l'esprit de la cour ; et parce que les intérêts y sont beaucoup plus grands que par-tout ailleurs, les passions sont aussi beaucoup plus vives et plus ardentes. Qu'est-ce en effet que la cour? le siège de la politique, mais d'une politique la plus intéressée. On n'y est occupé que de sa fortune , et l'on n'y a d'autre vue ni d'autre soin que de s'avancer , de s'élever , de se maintenir aux dépens de qui que ce soit ; et par quelque voie que ce soit. Telle est l'âme qui anime tout; tel est le mobile qui remue tout; tel est le principal agent qui met tout en œuvre. Et de là même, qu'jest-ce communément que ce qui s'appelle gens de cour? gens sans charité et sans amitié, malgré les apparences les plus spécieuses et les plus belles démonstrations ; gens obligés d'être toujours sur la réserve, toujours dans la défiance, toujours en garde , parce que chacun jugeant des autres par soi-même, ils se connoissent tous, et qu'aucun d'eux n'ignore cette maxime générale , que dans le train de la cour il y a sans cesse quelque mauvais coup à craindre , et de nouvelles attaques, ou à livrer, ou à repousser.

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