‹ Pensées... de religion et de moraleChapitre 28 sur 88 · PENSÉES DIVERSES · texte numérisé non relu

PENSÉES DIVERSES

sa joîe. Si c'etoit par une pure affection du sang et de îa nature, ce sentiment seroit plus tolérable, quoiqu^il ne fût pas assez religieux. Mais il y a plus : car on est bien aise de savoir que des proches sont dans la splendeur 5 parce qu'il doit en rejaillir sur nous quelque rayon , parce qu'on acquiert ainsi une nouvelle considération; parce que des égauiL dans une communauté, et même des supérieurs^ nous traiteront avec plus de ménagement et plus de circonspection. Secrète complaisance qu'on nourrit dans le fond du cœur, malgré les airs modestes dont on s'étudie à la couvrir. Or , est-ce là un détachement parfait? ou plutôt, n'est-ce pas une des plus subtiles illusions de Famoiir-propre , qui veut sauvjsr du débris tout ce qu'il peut, et d'une part se dédommager de ce qu'il a perdu de l'autre?

§ Le monde nous quitte beaucoup plus vite que BOUS ne le quittons. A-t-il besoin de nous? malgré notre éloignçmei:it , il ^ait bien nous retrouver : mais avons-npus besoin de lui? il commence à nous méconnoître. Ainsi, du moment qu\ine jeime personne ^ pris le saint voile, et qu'elle s'est engagée au Seigneur, c'est une illusion, si désormais elle se persuade qu'une famille et des proches s'intéressent forl à ce qui la regarde. Je conviens qu'il y a là-dessus des exceptions à faire ; mais les exceptions ne servent qu'à confirmer la règle générale. Saint Bernard Féprouvoit lui-même de son temps, et le ténioignoit à une dame de piété, en îa remerciant de ses aumônes et de ses lar gesses. P^ous nous prépenez^ lui écrivoit-il, vous iinus comblez de vos grâces ; et nous en sommes

SUR l'état religieux. 2l3 autant plus touchés ^ quHl n'y a entre vous çt nous aucune autre alliance que celle de la charité. Car pour ce qui est de nosparens ^Si]Oi\to[t Ptvpînqnis ee père^ en est-il un seul qui ait soin de ^lous?'^^^^^^^ j^"^^^^ En est-'il un^ je ne dirai pas qui sHnfornie de9'f"^^^''' p"^^-

, , j . ^ ditum. Ber-

nous y ni qui soit en peine de nous ^ mais même nard.ep.nS qui pense à nous ? Mous sommes poiir eux comm^ un vase cassé 3 qu'on jette et dont on ne fait nul usage.

Ces expressions, quoique fortes , ne nous marqueiît rien dont une fréquente et longue expé^ rience n'ait dû nous convaincre. Toutefois il est étonnant de voir avec quel empressement, quelle vivacité, quelle ardeur, des personnes religieuses entrent dans les intérêts de leurs familles, je dis dans les intérêts temporels. D'aimer ses parens, on le doit ; pourvu que ce ne soit point un amour trop naturel, et qu'on se contente de les aimer en Dieu, et selon Dieu. Aidons-les de nos prières^ donnons-leur les conseils du salut, contribuons de tout notre pouvoir à la sanctification de leurs âmes: mais du reste qu'avons-nous à faire de leurs desseins, de leurs vues ambitieuses, de leur établissement, de leur fortune, de leurs prétentions, de leurs procès? pourquoi nous ingérer en tout cela, et nous inquiéter de tout cela? Hé! du moins mourons au monde, comme le monde meurt en nous.

§ Le Fils de Dieu disoil à ses apôtres : F^ous jcan i5. 19. êtes dans le mondes mais vous n^êtes pas du monde. N'y a-t-il point des personnes religieuses au regard de qui l'on devroit renverser la pro-

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position, et à qui, dans un sens tout opposé, Von j

pourroit dire : Vous n'êtes pas dans le monde ^ i

mais vous êtes du monde, \

§ Il n^est point absolument contre Fétat d'us |

religieux de voir le monde et de converser avec ;

ïe monde ; mais dans quelle vue doit-il y aller? ^

et comment y doit-il paroître? comme Farabas- j

sadeur d^un prince va dans un pays étranger. Cette \

comparaison est d'autant plus juste ^ qu'elle est |

2, 2o.fonde'e sur la parole même de St. Paul: Nous \

faisons la fonction d^ ambassadeurs au nom de j

J é sus- Christ ^ et pour Jésus-Christ. Or, le mi- !

nistre d'un prince , pourquoi va-t-il dans une cour |

étrangère, et de quelle manière s'y comporte- î

^il? Il y va, non point de son mouvement, ni ]

par une inclination particulière j mais précisément I

parce qu'il y est envoyé. H ne pense point à y ! ménager d'autres intérêts , que les intérêts de son

maître. S'il y fait des liaisons, des connoissances, i

ce n'est que par rapport à son maître, et qu'au- ;

tant qu'elles peuvent être utiles au service de 1

son maître. C'est de concert avec son maître qu'il i

âgit en tout; de son maître qu'il pFend tous les j

ordres J à son maître qu'il rend compte de tou- ■

tes ses démarches. Car il est Fhomme du prince !

qui le députe , et pourvu que ce maître qu'il sert, j

Soit content de son ministère, il lui importe peu j

que ceux auprès de qui il Fexerce, l'approuvent |

on ne l'approuvent pas : ce ne sont pour lui que ^

deâ étrangers , et ce n'est point d'eux qu'il fait |

dépendre sa ibrtune^, ni chez eux qu'il a dessein \

de s'élablir. i

SUR l'État religieux. 2i5 Belle image d'un religieux qui, par une vocation apostolique 5 sort de sa retraite pour se communiquer au monde. Le monde lui est comme étranger, et néanmoins il y va ; mais pourquoi et com~ mônt ? Parce que Dieu Vy destine , selon que Dieu l'y destine , dans le même esprit que Dieu l'y destine. Tl est l'homme de Dieu, et par conséquent il ne s'emploie dans le monde qu'à ce qui regarde Dieu , et qu'à ce qui peut glorifier Dieu. Yoilà le point où il dirige toutes ses réflexions 3^ toutes ses intentions , tous ses soins : le reste , quoi que ce soit, ne l'affectionne et ne le touche en aucune sorte. Tellement que s'il cessoit de trouver cette gloire de Dieu , et ce bon plaisir de Dieu, dans le commerce qu'il a avec le monde, il renonceroit à toute habitude au dehors , et se tiendroit profondément enseveli dans l'obscurité d'une vie retirée et cachée. Disposition toute religieuse et toute sainte. Mais que seroit-ce , si prenant l'essor, et s'émancipant volontiers d'une certaine observance régulière, il voyoit le monde par goût : si, dis-je, il voyoit le monde ^ parce que le monde lui plaît, parce que le silence et la solitude l'ennuient, parce qu'ennemi d'un travail qui applique, il cherche d'oisives conversations qui l'amusent; s'il voyoit le monde pour se faire un nom, pour acquérir du crédit et de la réputation, pour s'insinuer auprès des grands, et en être reçu avec distinction; s'il voyoit le monde pour avoir part à ses douceurs , pour en tirer des soulagemens et des secours, pour se rendre la vie plus agréable et plus commode? Chose bieu déplora-^

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We 5 quand le monde ^ par un usage trop fréquent , devient à un religieux comme une demeure propre , tandis que sa propre maison , par le dégoût qu'il en conçoit , n'est plus pour lui que comme un lîeu de passage ou comme un exil.

§ Que de scènes se passent dans le monde ^ surtout à certains temps, et en certaines conjonctures ! Guerres entre les états, batailles sanglantes, victoires et défaites , négociations , traités de paix , alliances, intrigues de cour, établissemens de fortunes, décadences et révolutions : mille autres évéiiemens dans la société humaine , plus particuliers et moins éclatans, mais très-connus toutefois, et très-remarquables : les uns qui s'avancent , et les autres qui demeurent; les uns qui gagnent, et les autres qui perdent; les uns qui se réjouissent, et les autres qui gémissent; ceux-là qui brillent dans tme haute réputation, et ceux-ci qui tombent dans le décri et la confusion; morts subites, coups imprévus, procès, dissensions : que dirai-je encore, ou que n'aurois-je pas à dire, si j'entreprenois d'en venir à un détail immense dans son étendue ? Or, là-dessus quelle diversité de seniimens selon la diversité des intérêts! Que de discours et de raisonnemens ! Que d'agitations et de niouvemens ! On va, on vient, on délibère, on prend des mesures ; tout est en alarmes, tout est eu feu dans une cour, dans un royaume, dans une province, dans un quartier,

Cependant une âme religieuse , dans le fond de la solitude où elle se plaît et qu'elle aime , Ignore tout cela, et par conséquent n'en ressent

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pas le moindre trouble : ou si peut-être , pour m'exprimer de la sorte , à travers les murs qui lui servent de remparts contre le monde , et où elle se tient close et à couvert, le bruit de tout cela pénètre enfin jusqu'à ses oreilles^ son cœur n'en est pas plus ému , ni son repos plus altéré : pourquoi? parce qu'elle n'a personnellement aucune part à tout cela. Ce n'est pas néanmoins qu'elle soit absolument insensible à tout ce qui arrive parmi le monde. Elle s'y intéresse assez pour recommander à Dieu les affaires publiques , assez pour s'employer auprès de Dieu , en faveur de ceux qu'elle sait être , ou dans l'égarement , ou dans la peine , et avoir plus besoin de l'asbistance divine : mais du reste , a-t-elle satisfait là-dessus à ce que la charité lui inspire , elle reprend tranquillement ses exercices ordinaires , et ne s'inquiète pas davantage , s'appliquant l'oracle du Fils de Dieu, et se disant à elle-même : Laissez Muuh s /^^s, les morts ensevelir les morts.

Il est donc vrai , et ce n'est point une contradiction de dire , que si , dans un sens , nul n'est plus sujet ni plus dépendant que le religieux, nul aussi , dans un autre sens , et un sens très-réel, n'est plus libre ni plus indépendant.

§ La demeure 5 le vêtement, l'aliment , c'est à quoi saint Paul veut qu'un chrétien borne ses espérances en cette vie , et c'est aussi , à plus juste titre, où la pauvreté religieuse doit se renfermer. Mais en cela même il faut distinguer troia choses, le nécessaire, le commode, le superflu : k nécessaire que la raison demande ; le commode .

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qne la sensualité recherche ; le superflu , dont Forgiieil se pare et qui entretient le faste. Or , quelle est la différence du mondain et du religienis ? C'est que Thomme du monde y sans se resserrer précisément à ce qui suffit, et ne le comp-^ tant pour rien , prétend avoir toutes ses commodités, et aller jusqu'à l'abondance et à la superfluité ; au lieu que le religieux , fxdèle observateuir de la pauvreté qu'il a vouée , s'en tient au pur nécessaire. D'où vient encore une autre différence très -essentielle. Car comme le commode et le superflu n^ont point de bornes, et qu'au contraire le simple nécessaire par lui-même est limité , il arrive de là que les gens du monde ne goûtent jamais ce qu'ils ont , étant sans cesse agités de nouveaux désirs , et voulant toujours être plus à leur aise et dans une plus grande abondance ; tandis que le religieux qui a su se fixer, use tranquillement de ce que son état lui accorde. Il est content, parce qu'il ne souhaite rien davantage; et il ne souhaite rien davantage, parce qu'il est content. A force de vouloir être heureux , on cesse de l'être ; et dès que l'ba consent à l'être moins 5 sur-tout qu'on y consent par principe de' religion , c'est alors qu'on l'est véritablement et solidement.

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