DE LA CHARITÉ CHBKTIENNE. II
Car je vous dis précisément d'aimer le prochain 5 soit qu'il ait toutes les perfections qu'on peut désirer dans un homme accompli , ou qu'il n'en ait aucune ; soit qu'il possède tous les dons d'intelligence , de science ^ de sagesse , de probité, d'équité , de politesse, d'honnêteté , ou qu'il en soit absolument dépourvu; soit que sa naissance, sa fortune le relève , ou que sa condition et sa misère l'avilissent. En un mot 5 quel qu'il soit , et en quelque situation que vous le supposiez, c'est toujours votre prochain et comme votre prochain, Dieu veut que vous l'aimiez. Il le veut , dis- je , et il vous dit : Si ce n'est pas pour lui-même que vous l'aimez , aimez-le pour moi. De ne l'aimer que pour lui-même , ce seroit une charité toute profane , sujette à mille exceptions et à mille variations ; mais de l'aimer pour moi , c'est ce qui doit rehausser le prix de votre charité, et la sanctifier. Afin de nous ôter tout prétexte, et de donner à notre charité un mérite supérieur , en lui proposant un objet tout sacré et tout divin , Dieu se substitue à la place du prochain. Il nous déclare , dans les termes les plus exprès et les plus touchans , que tout le bien que nous ferons à autrui , fût-ce au plus petit et au dernier des hommes, il l'acceptera et le comptera comme fait à lui-même , dès que nous le ferons en son nom ? Qu'aurions-nous ià-dessus à répondre ? et si nous sommes insensibles à cette raison souveraine , il faut que nous ne connoissions , ni ce que nous devons à DieUj ni ce que nous nous devons à nous-mêmes.
Je dîs 5 ce que nous devons à Dieu : car pour appliquer ici ce que saint Paul écrivoit à son disciple Philémon ^ en lui renvoyant Onésime , et lui recommandant de recevoir avec douceur et avec bonté cet esclave fugitif, il me semble que Dieu 5 dans le fond de Pâme, nous adresse les mêmes paroles au sujet de chacun de nos frères : i>. i8. Usez-eji envers lai comme si c^étoit moi-même. Peut-être vous a-t-il fait tort ^ et peut-être vous est-il redevable en quelque chose ; mais je prends tout sur moi ^ et si vous voulez ^ c'est moi qui vous le dois ; je vous satisferai y pour ne pas dire que vous vous devez vous-même tout à moi.
J'ajoute, ce que nous nous devons à nous-mêmes. Et en effet, nous sommes doublement intéressés à maintenir cette loi de charité établie de Dieu: car, en premier lieu, la même loi qui nous ordonne d'aimer le prochain, sans égard à toutes les raisons qui, selon le sentiment naturel, pourroient nous indisposer contre lui, et nous retirer de lui, ordonne pareillement au prochain d'avoir pour nous la même indulgence, et de nous rendre les mêmes devoirs de la charité évangélique. En second lieu , cette vue de Dieu que nous devons nous proposer dans Famour du prochain , c'est ce qui consacre, pour ainsi parler, notre charité, et ce qui y attache le mérite le plus excellent. Nous pouvons faire à Dieu bien des sacrifices, par la pénitence et les austérités, par la patience dans les adversités, par le renoncement au monde et à toutes ses vanités ; mais de tous les sacrifices , j'ose dire qu'il n'en est point de plus méritoire
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devant Dieu, que le sacrifice de notre cœur et de ses affections par la charité. Supporter le prochain pour Dieu 5 pardonner au prochain pour Dieu, modérer pour Dieu nos ressentimens, adoucir nos aigreurs, réprimer nos colères, surmonter nos répugnances ; que c'est une vertu peu con-nue des personnes même qui font une plus haute profession de piété ! ou , pour mi^rux dire , sans cette vertu y a-t-il une piété solide et de quelque prix auprès de Dieu ?
HT. Je dois aimer mon prochain comme Dîeu^ c'est-à-dire , que je dois l'aimer de la même manière par proportion que Dieu Taime. Grand et divin modèle que Jésus-Christ lui-même nous a pi^posé dans son évangile, lorsqu'instruisant ses disciples sur la charité du prochain , et en particulier sur le pardon des injures et l'amour des ennemis, il conclut : Soyez donc parfaits comme Mattk. 5. 4$. potre Père céleste est parfait. Car selon le texte sacré 5 cette perfection en quoi Dieu veut sur-tout que nous l'imitions , autant qu'il est possible à notre foiblesse , aidée du secours de la grâce j c'est la perfection de la charité , et c'est aussi conformément à cette même règle , et dans le même sens , que le Sauveur du monde disoit aux apôtres : Je pous fais un commandement nouveau ^^oan. 13.34 qui est de vous entr^aimer y comme je vous ai aimés. Commandement nouveau , non point que la charité n'ait pas été une vertu de tous les temps, mais parce qu'elle est singulièrement et plus excellemment la vertu du christianisme. Or, conf-
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ment Dieu, comment Jésus- Christ , fils de Dieu et vrai Dieu, nous a~t-ii aimés? d'un amour sincère 5 d'un amour efficace , et y pour m'exprimer de la sorte , d'un amour salutaire et sanctifiant? D'un amour sincère , par une bienveillance et une affection véritable du cœur. D'un amour efficace 5 et mis en œuvre par mille bienfaits. Enfin d'un amour que j'appelle salutaire et sanctifiant^ parce que dans les vues de Dieu il ne tend qu'à notre sanctification et à notre salut , et que c'en est là le dernier et le principal objet. Trois qualités de la vraie charité. Plût au ciel qu'elles fussent aussi communes , qu'elles sont conformes à l'esprit de la religion et à cette loi d'amour iju'un Dieu-Homme est venu établir parmi les hommes !
Charité sincère et du cœur. A juger par les dehors, jamais siècle ne fut plus charitable que le nôtre , puisque jamais siècle n'eut plus l'extérieur et toutes les apparences de la charité. On est civil, honnête, poli; on a des airs affables, gracieux, insinuans; on affecte une complaisance infinie dans la société; on sait^ et l'on se pique de savoir se conformer au goût , aux inclinations , à toutes les volontés des personnes avec qui l'on est en relation. Voilà en quoi consiste la science du monde. Ce ne sont que promesses obligeantes , qu'expressions affectueuses , que protestations de service et d'un dévouement sans réserve. Mais dans le fond qu'est-ce que tout cela, sinon un langage? Langage qui dit tout et qui ne dit rien; qui eixibrasse tout , et qui ne va à rien ; où le
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cœur paroît s'épancher dans les plus beaux sentimens, et ne sent rien. Langage dont le monde n'est point la dupe : car^ avec le moindre rayon de lumière 5 on perce tout d'un coup au travers de ces apparences , et l'on entend tout ce qu'elles signifient. On réduit les paroles à leur vrai sens; les empressemens étudiés, les témoignages les plus spécieux à leur juste valeur. Ce sont, selon l'opinion commune, des complimens ; ce sont des bienséances, des usages, des façons d'agir; rien davantage. De sorte que quiconque feroit fond sur cela, et voudroit tirer de là quelque conséquence en sa faveur, seroit regardé comme un homme sans expérience, et dépourvu de toute raison.
En effet , si nous pouvions pénétrer dans le secret des âmes, et en découvrir les dispositions intérieures, de quoi serions-nous témoins, et sous ce voile de charité que verrions-nous ? l'indifférence la plus parfaite, à l'égard de ceux-là même pour qui il semble qu'on brûle de zèle. Encore est-ce peu que cette indifférence ; et si du moins on s'en tenoit-là, ce seroit un état plus tolérable, et le mal seroit moins grand : mais je dis plus, et sous cet extérieur charitable et officieux, que verrions-nous? les soulèvemens de cœur, les mépris, les jalousies; les desseins de nuire, de tra, verser, d'abaisser, de perdre ; les mesures prises à cette fin; les moyens imaginés, médités, préparés de loin et concertés ; les intrigues formées en secret , conduites avec art , avancées peu à peu et sans bruit, soutenues jusqu'au bout, aux dépens de toute équité , et au préjudice de tout autre
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intérêt qiie le sien propre. Je n'exagère point ^ et, lieu d'outrer la chose 5 peut-être en dis- je trop peu. Or, est-ce là charité? ou n'est-ce pas artifice 5 dissimulation , mauvaise foi ? n'est^-ce pas imposture ^t tromperie ? De là vient qu'il n'y a presque plus de confiance entre les hommes, et <p.e par sagesse on est obligé de se tenir toujours en garde les tins contrée les autres, A qui se fier^ dit-on ? On le dit, et on a bien sujet de le dire. Dieu vouloit que la charité nous unît tous. Il vouloit que par une confiance réciproque la charité mivrît les cœurs , et que dans ces ouvertures de cœur les hommes pussent avoir entr'eux de sûres et d'utiles communications. C'étoit la douceur de la société humaine ; c'en étoit l'avantage le plus solide : mais il falloit pour cela une charité sans fard et sans déguisement, une charité intime et véritable ? Or, où la trouver ? et tant qu'elle sera sussi rare qu'elle l'est, il n'est pas surprenant que chacun, de part et d'autre, se tienne si resserré, et qu'entre les esprits il y ait si peu d'accord et de bonne intelligence.
Charité efficace et pratique. Parce que Dieu nous a aimés , et qu'il nous aime sincèrement ^ il nous a aimés, et il nous aime efficacement. L'un suit de l'autre, et en est l'effet immanquable. Car aimer sincèrement, c'est vouloir sincèrement du bien à celui qu'on aime ; et dès qu'on lui veut du bien sincèrement, on le fait du moment qu'on îe peut, et selon qu'on le peut. Aussi quels biens n'avons-nous pas reçus de notre Dieu ? quels biens E'e» receyo»§~iiQUS pas tous les jours ? et que nous