‹ Pensées... de religion et de moraleChapitre 5 sur 88 · DE LA CHARITÉ CHRÉTIKNNE · texte numérisé non relu

DE LA CHARITÉ CHRÉTIKNNE

les mépriser et les condamner. On s'établit làdessus , et Ton demande : Gomment vivre avec des gens de ce caractère , et comment aimer ce qui u'est pas aimable ?

Comment Faimer? A cette question la re'ponse est aisée et prompte : la voici telle que je l'ai déjà fait entendre ^ et elle est sans réplique , comment, dis-jcj Faimer? pour Dieu; point d'autre raison : et si cette raison ne nous suifit pas, nous cessons d'être chrétiens^ et, en perdant la charité du prochain, nous perdons la charité de Dieu. Développons ceci , et rendons cette importante leçon plus intelligible. Si je vous disois d'aimer le prochain , parce que l'un est homme de mérite, et qu'il a d'excellentes qualités; parce que l'autre est un esprit doux , patient , accommodant ; parce que celui-ci est d'une probité reconnue , d'une piété exemplaire , d'une vertu consommée ; parce que celui-là , prévenu en votre faveur, vous comble de grâces, et ne cherche qu'à vous obliger et à vous faire plaisir : vous pourriez alors mesurer votre charité selon la diversité des talens et la différence des personnes; vous pourriez la borner à un certain nombre , et en exclure ceux qui n'auroient pas les mêmes avantages , et seroient sujets à des vices tout opposés. Vous auriez droit de vous en tenir à la règle que je vous aurois prescrite , et vous pourriez me représenter que tels et tels ne vous conviennent point, et qu'ils n'ont rien d'engageant pour vous; qu'ils sont fiers et hautains ^ qu'ils sont critiques et médisans, qu'ils sont faux et menteurs^

rO CARACTÈRE

que ce sont de petits génies 5 sans lumière et sans connoissance ; que ce sont des âmes dures , sans condescendance et sans pitié; qu'ils n'ont ni retenue 5 ni pudeur , ni crainte de Dieu 5 ni religion ; que plus d'une fois même ils vous ont personnellement attaqué et insulté , et que tout cela justifie assez rindiiiérenee avec laquelle vous les regardez , et le peu de part que vous prenez à ce qui les toiiclie.

Ces considérations , je Favoue 5 ne sont pas toutà-fait déraisonnables , à en juger suivant les vues purement humaines. Aimer ceux qui nous aiment ; ceux qui no as marquent de Festime , de la confiance 5 de la bienveillance ; ceux avec qui nous sympathisons et qui nous plaisent y ceux qui dans la société ont des manières plus liantes et plus propres à nous attacher : au contraire, mépriser qui nous méprise ; fuir qui nous déplaît , qui nous ennuie , qui nous gêne , qui nous choque ; se ressentir d'une injure 5 et user de retour envers celui qui nous blesse ; le traiter comme il nous traite , ou le délaisser comme il nous délaisse : voilà ce qu'inspire la nature ; mais ce n'est point ce que l'évangile nous apprend. Ce n'est point là seulement ce qu'exige de nous la loi de Dieu ; et puisque je parle ici en qualité de ministre de Dieu et de son évangile y la charité que je pré^ tends vous enseigner , ne connoit point toutes ces distinctions 5 et ne les souffre point , parce que le motif sur quoi elle est fondée , s'étend à tout sans distinction , et qu'il comprend généralement tout ce qu'il y a . d'hommes sur la terre , sans exception de personne.

Page 1