DANS L^EUCHARISTIE
à la terre, pour exalter votre saint nom et votre adorable mystère ? Car qu'est-ce que les adora-^ tions d\m homme comme moi ? Du m.oins , mon Dieu 5 vous voyez mon désir, et vous l'agréerez; vous suppléerez à ma foiblesse , et vous aurez égard 5 non point tant à ce que je fais, qu'à ce que je voudrois faire. Ainsi pense-t-on , et ainsi parle-t-on , quand c'est un esprit de religion qui conduit à cette cérémonie : mais si c'est un esprit de curiosité, un esprit d'amusement, le même esprit qui mène au théâtre et à des spectacles tout profanes j> il n'est pas surprenant alors qu'on fasse , d'une si auguste solennité , un passe-temps inutile, où l'on ne cherche qu'à repaître ses yeux^ qu'à voir et à être vu. De là même ce tumulte et cette confusion, ces allées et ces venues, ces immodesties dont cette fête est troublée ; nulle réflexion, nulle retenue. On promène de tous côtés ses regards , sans les tourner peut-être une fois vers Jésus-Christ. Tandis que ses ministres prient à haute voix, afin que tous les assistans s'unissent à eux , du moins d'esprit et de cœur , on s'entretient de bagatelles , on converse , on agit : on se comporte en tout avec autant de liberté et aussi peu de circonspection , que si c'étoit une partie de plaisir , et un divertissement tout mondain.
2. Dévotion. De ce sentiment de respect et de vénération qu'inspire la cérémonie de ce jour, naissent des sentimens de dévotion. Sentimens prompts et subits, vifs et ardens. Le cœur tout à coup s'émeut, s'enflamme, devient tout de feu. Soit amour plus tendre , soit reconnoissance plus affectueuse y T. IL 34^
53o JÉSUS-CHRIST TRIOMPHANT
soit confiance plus intime , tout le remue ^ et quelquefois le transporte comme hors de lui-même. C'est la grâce , il est vrai , et une grâce intérieure qui produit ces sentimens : mais il n'est pas moins vrai que certain extérieur de religion , qu'on aperçoit de toutes parts autour de soi, ne contribue pas peu à les former. Car je parle d'une dévotion sensible, je veux dire, d'une dévotion qui se répand jusque sur les sens , après que les sens ont euxmêmes servi à l'exciter. Je ne sais quelle onction coule dans l'âme, et de l'âme rejaillit en quelque sorte jusque sur le corps, selon cette parole du ■Ps 83. prophète : Mon cœur et ma chair ont tressailli j et se sont réjouis dans le Dieu vivant.
3. Consolation. De quel transport de joie Magdelaine fut-elle saisie , quand elle vit son aimable Maître ressuscité? Elle courut à lui, elle se jeta à ses pieds; et, sans tarder un moment, elle alla, selon l'ordre qu'elle en reçut, porter aux apôtres une si heureuse nouvelle. Tel est le sentiment de consolation dont est pénétrée une âme qui aime Jésus-Christ , et qui le voit dans l'éclat de la gloire et dans la splendeur. Elle le suit, non point comme une esclave attachée à son char, mais comme une épouse qui , par une fidélité inviolable , prend part à tous les états de son Epoux; je veux dire, à ses humiliations et à son élévation ; à ses humiliations qu'elle a pleurées, et à son élévation dont elle ne peut assez le féliciter ^ ni se féliciter assez elle-même. Elle les a pleurées amèrement , ces humiliations de son Sauveur, toutes les fois qu'elle €ù a rappelé le souvenir. Elle a gémi de tant d'où*
DANS l'eucharistie. 53i trages qui lui ont été faits ; mais maintenant que l'église les répare ^ la consolation qu'elle goûte est d'autant plus douce , que ses larmes ont été plus abondantes, et ses gémissemens plus amers. Chaque pas qu'elle fait à la suite de son Bienâimé y est une réparation de tout ce qui a pu lui échapper à elle-même de moins circonspect envers le sacrement du Seigneur, et de moins digne de la présence d'un Dieu. Elle se reproche une distraction la plus légère , un regard , une parole : il n'y a rien , sur cela , de petit pour elle.
Quoi qu'il en soit , mes chers auditeurs y nous voici à la fin d'une octave , où je vous ai représenté la vie de Jésus -Christ dans la très-sainte Eucharistie. Profitons de ce sacrement pour vivre nous-mêmes d'une vie chrétienne et toute pure; car voilà le fruit que nous en devons retirer. Il nous soutiendra jusqu'à la mort. A cette dernière heure , ce sera notre grande ressource : non point précisément pour prolonger sur la terre ^ et dans cette vallée de larmes , des jours sujets à tant de vicissitudes et tant de misères ; mais pour nous garantir des surprises de l'ennemi qui redouble alors contre nous ses attaques; mais pour nous adoucir les rigueurs d'une séparation toujours contraire aux sens et à la nature ; enfin , pour nous servir de viatique , et nous faire passer à une vie éternelle et bienheureuse. Ainsi soit- il.
On a cm ne devoir pas omettre ici l'essai d'un pané^ gyiique de saint Benoît ^ que le père Bourdaloue apoit tracé pour une célèbre communauté de religieuses bénédictines^
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SERMON
DE SAINT BENOIT
Non est similis iUi in legislatoribus.
Entre les législateurs y il n'y en a point de semblable à lui.
, u4u livre de Job, chap, 36,
C'est de Dieu même que ces paroles doivent s^entendre dans le sens de Fëcriture ; et le saint homme Job en parloit ainsi ^ parce que Dieu est en effet le premier et l incomparable entre les législateurs. Je sais que Dieu a ce degré d'excellence 5 en quelque qualité que nous le considérions : mais il faut avouer qu'en qualité de législateur , il a un caractère de perfection qui le rend encore plus inimitable ^ et qui le distingue plus particulièrement des autres. Car ^ selon la remarque de saint Grégoire de Nazianze , il est tellement législateur ^ qu'il est en même temps la loi ; c'est-à-dire , que la loi de Dieu n'est rien autre chose que Dieu même ; et que Dieu ^ qui donne la loi à tous les êtres créés , est lui-même la première et essentielle loi de toutes les créatures. Caractère propre de la Divinité. Caractère fondé sur la nature et la prééminence de l'être de Dieu, Caractère incommunicable à tout autre que lui ; et voilà par ou lui convient , dans toute son étendue ^ ce bel et magnifique éloge ^ c^vl entre les législateurs il 7^jj/ en a pas un qui Végale.
DE SAINT BENOÎT. 533
Permettez-moi néanmoins, mesdames , d'appliquer en quelque manière ce même éloge au grand saint Benoît , dont vous célébrez aujourd'hui la féte. Ce fut un législateur envoyé de Dieu , et suscité dans l'église pour y établir des lois de sainteté et de perfection. Tel est le portrait que l'église nous en a fait elle-même ; et c'est sous cette image qu'elle nous Va. représenté ^ en le mettant au rang des saints. Un homme , dit-elle 5 qui fut le restaurateur de la discipline monastique, presque entièrement ruinée dans roccideut. Et par où la rétablit-il ? par l'institution de sa règle; de cette rè-gle qiri a sanctifié des millions d'âmes, et opéré des effets de grâce que nous ne pouvons assez admirer»
Or , pour expliquer mon dessein , entre les qualités nécessaires à un législateur , il y en a troi^ principales 5 la sagesse, l'autorité, et le succès : la sagesse, pour disposer la loi; l'autorité , pour la faire observer ; et le succès , pour la répandre , et lui soumettre un grand nombre de sectateurs. Le législateur doit avoir de lumière et de la prudence, parce qu'il doit ordonner; il doit avoir de l'autorité et de la force, parce qu'il doit obliger; et il doit avoir du bonheur dans ses entreprises , parce qu'il doit engager les hommes à recevoir sa loi et à l'agréer, C'est sur çe plan , mesdames , que j'ai formé k panégyrique de votre glorieux patriarche. De tous les instituteurs que la Providence a choisis pour l'établissement des ordres religieux , nul ue fit paroître plus de sagesse dans les mesures qu^il prit pour bien disposer sa règle ^ et pour attirer sua? lui P(^sprit de Dieu; premier poioi : nul ne témoi^^ gna plus de zèle , et n'eut plus d'autorité pour
maintenir sa règle , et pour la faire pratique ; second point : enfin , Dieu ne donna à nul autre plus de succès pour la propagation de sa règle ^ et pour la perpétuer ; troisième point. Dans ces trois points qui partageront ce discours , vous trou- Terez de quoi vous instruire et de quoi vous édifier j si vous voulez m'iionorer de votre attention.
Premier point. Les mesures de sagesse que prit saint Benoît 5 pour bien disposer sa règle , et pout attirer sur lui Fesprit de Dieu. Je ne puis mieux sur cela le comparer qu'avec le législateur du peuple juif. Que fit Moïse pour se préparer à recevoir la loi de Dieu, et à la publier? Il fit trois choses : 1. il se sépara de tout commerce , et se retira sur la montagne de Sinaï, où il demeura quarante jours dans une profonde solitude ^ éloigné du bruit et de la conversation des hommes ; ^* il y observa un jeûne très-exact et très-rigoureux , mortifiant sa chair pour épurer son e&prit, et pour le rendre plus capable des communications divines; 3. il y entra dans un entretien familier et continuel avec Dieu 5 qui se manifesta à liti^ qui lui parla au cœur, qui lui découvrit les Mystères les plus intimes de sa loi j et tout ce qui âppàrtéîïoit au gouvernement du peuple ddnt la conduite lui étoit confiée. Ainsi Dieu appelle ââint Benôît^ Il le destine â former dans Féglise un grand ordre ^ ti k lui tfâéér une règle propre i Fidèle à sa vocation ^ que fait ce sage fondateur? il ne cofnpte point sur lui-inéme ; il ne se laisse point préoccuper des tâines idées d'une pîiîlosophie présomptueuse j il comprend que la vé*
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rîtable sagesse de l'homme , surtout en ce qui regarde les œuvres de Dieu j est de se défier de toute la sagesse humaine , et d'aller d'abord à la source de cette sagesse éternelle , que le Père des lumières ne refuse point à ceux qui la demandent , et qui se mettent en état de l'obtenir. Gomment en état 5 et par où ? par la retraite , par le jeûne , par la prière.
De là donc il quitte le monde , il sort de^ la maison paternelle , il renonce à tout 5 et, dès la première fleur de l'âge, il se confine dans un désert, où il n'a que Dieu qui l'instruise. Ce n'est pas assez : rempli d'une sainte haine de lui-même, il déclare la guerre à tous ses sens ; il jeûne , non point quarante jours, comme Moïse, mais trois ans entiers. Il se porte à des excès de pénitence qui semblent surpasser toutes les forces de la nature, et où il a besoin de toutes celles de la grâce pour le soutenir* Et si vous me demandez pourquoi le jeûne de saint Benoît est plus austère et plus long que celui de Moïse, je vous réponds, avec le vénérable Bede, l'un de ses plus illustres panégyristes, que c'est parce qu'il méditoit une loi bien plus parfaite que la loi de Moïse 5 je veux dire , une règle qui , dans le plus sublime degré de voit contenir toute la perfection de la loi évangélique. Enfin, seul avec Dieu, il ne s'occupe que de Dieu, que de la présence de Dieu , que des grandeurs et des infinis attributs de Dieu. 11 prie, et dans sa prière il parle à Dieu, il consulte Dieu, il apprend de Dieu ce qu'il sera bientôt obligé d'enseigner lui-même ; quelle forme de vie il doit prescrire à ses disciples; quelles
hautes maximes et quel genre de sainteté il doit leur inspirer; à quelle police spirituelle et extérieure il les doit soumettre , et quel ordre de discipline il doit établir parmi eux. Reprenons encore , s'il vous plaît 5 et donnons à ceci un nouvel éclaircissement.
1. Il quitte le monde. De quitter le monde, ce ne dut pas être^ pour saint Benoît ^ un léger effort y ni une médiocre vertu. Il étoit grand selon le monde ; et ^ en renonçant au monde ^ il renonçoit à de riches prétentions. Mais cette séparation du monde étoit nécessaire pour Taccomplissement des desseins de Dieu sur lui. Qu'eût-il appris dans le monde? les maximes du monde , les coutumes , les règles, les lois du monde. Quelle prudence y eût~il acquis? une prudence mondaine, cette prudence réprouvée de Dieu. Il n^ avoit que le désert où il pût être éclairé d'une sagesse supérieure et toute céleste. C'étoit là que Dieu de voit lui déclarer ses volontés 5 et lui faire connoître ses voies. C'étoit là même que, dégagé de toutes les vues humaines, et de tous les objets capables de le distraire, il devoit être plus attentif à la voix de Dieu, et qu'il
1'^ ' pouvoit mieux l'entendre.
2. Il jeûne , et ce jeûne s'étend à toutes les œuvres de la plus sévère pénitence. C'est un autre Elie : malgré la délicatesse de son corps, il se couvre du vêtement le plus grossier. C'est un autre Jean-Baptiste : on peut dire de lui, comme du
i\eaue man-^^^^^ précurscur, qu^il ne mange ni ne boit. Sa ducàns , demeure, c'est un antre ténébreux et plein d'hor-
(jue libens. t • i a ' "S
Matth. c. ii.reur : on diroit plutôt que c est un sépulcre, que
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la demeure crun homme vivant. Le lit où il repose , c'est la pierre dure. Et s'accorde-t-il même quelque repos 5 ou du moins ne regrette-t-il pas le peu de repos qu'il est forcé d'accorder à ses sens, et à quoi la nature, malgré lui, Fassujétit? Quelle vie ! quelle mortification ! quelle abnégation de soi-même ! Et pourquoi ? afin que tous les appétit^ sensuels étant réprimés et comme éteints , nul sentiment naturel, nulle inclination, nulle passion ne pût troubler les opérations de Fàme, ni l'empêcher d'apercevoir les rayons de ce soleil de justice 3 d'où lui dévoient venir les plus pures et les plus sublimes connoissances. Sans cela, dit saint Basile, sans le jeûne et tout ce qui l'accompagne, Moïse n'eût osé approcher de cette nuée lumineuse où le Seigneur lui apparut. Aussi est-ce le jeûne ^ poursuit le même père , qui élève l'esprit , qtii suggère les bons conseils , qui donne la sagesse aux législateurs.
. 3. Il prie. N'entreprenons point de le suivre jusque dans le sein de la Divinité , où , par le secours de l'oraison, il va s'abîmer et se perdre. Que dls-je ! se perdre ? Jamais le disciple bienaimé , saint Jean , ne pénétra plus avant dans les secrets de la sagesse divine , qu'après s'être paisiblement endormi sur la poitrine de Jésus-Christ. Et qui peut dire tout ce que l'esprit de vérité dictoit intérieurement à notre saint solitaire, dans le doux et mystérieux sommeil d'une profonde contemplation ? C'étoit là son école , et il ne lui falloit point d'autre maître que vous , Seigneur ; il n'en vouloit point d'autre. Sages du siècle ^ faux savans,
taisez- VOUS ; ou si, pour flatter votre orgueil , vous faites , en de longs et vains discours , le pompeux étalage de cette science profane dont vous êtes adorateurs 5 parlez tant qu'il vous plaira; ce n'est point à vous que Benoît aura recours; ce ne sont point vos leçons qu'il prendra. Au pied du Crucifix où il se tient prosterné ^ à la vue du ciel où il tend incessamment et affectueusement les bras 5 dans une union étroite avec le Dieu qu'il adore 5 et à qui il ouvre son cœur^ il en apprendra plus mille fois qu'au milieu de tous les philosophes 5 et dans les plus fameuses académies.
Voilà , mesdames , quels furent les principes qui donnèrent naissance à votre régie ; à cette règle marquée ^ selon l'expression de saint Grégoire y d'un caractère singulier de sagesse et de discrétion ; à cette règle , ni trop courte , ni trop étendue ^ ni trop vague , ni trop détaillée , ni trop rigide , ni trop indulgente ; à cette règle qui , par le plus juste tempérament , mortifie tellement la nature , qu'elle ne l'accable point , et la ménage aussi de telle sorte , qu'elle ne flatte point ; qui s'accommode à tous les âges et à toutes les dispositions 5 aux foibles et aux forts , aux sains et aux malades , aux jeunes et aux vieux , à l'un et à l'autre sexe ; à cette règle que les conciles ont approuvée et confirmée , que les instituteurs des siècles suivans ont étudiée comme un excellent modèle , et dont ils ont profité pour le gouvernement des saintes sociétés qu'ils avoient à conduire. Voilà 5 dis-je 5 mesdames , comment elle fut originairement conçue ; et voulez-vous en pren-
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dre vous-mêmes l'esprit ? Le voulez-vous former et maintenir dans vous ^ ce ne peut être , avec la grâce d'en liaut^ que par les mêmes moyens, je veux dire , que par la fuite du monde , que par la sévérité de la pénitence , que par l'exercice de l'oraison.
Fuite du monde ; car l'esprit de votre règle est un esprit de retraite ; et il en est de cet esprit comme de ces essences précieuses , qui ne peuvent se conserver , et qui s'évaporent dès qu'on les produit au jour. Vous savez ce que disoit cet homme si intérieur et si versé dans la vie spirituelle et religieuse : Toutes les fois que je me suis mêlé Qnoties mter
7 7 7 7 • hommes fui^
dans les conversations des hommes ^ j en suis ^^-^ç^, /^^^^.^ sorti moins homme , et plus imparfait que je n^y^^^^^^-, . etois entre. Ah ! mesdames ^ la belle parole , et qu'elle contient un grand sens ! Si pour converser avec les hommes , on en devient moins homme, à plus forte raison en devient-on moins chrétien y moins religieux^, moins régulier , moins fervent, et , dans votre état , moins rempli de l'esprit de saint Benoît. J'en parle avec d'autant plus d'assurance et plus de consolation , que c'est en présence d'une communauté , où cet esprit de solitude n'a pas reçu jusqu'à présent l'atteinte la plus légère de la part du monde.
Austérité de la pénitence. Il y a dans nous deux lois toutes contraires ; la loi de l'esprit , et la loi du péché 5 qui est celle des sens. Afin donc que l'esprit prévale ; afin que , dégagé de tout obstacle , il puisse agir dans une pleine liberté , il faut que les sens soient soumis , et ils ne le peu-
vent être que par la mortification et la pénitence. C'est à quoi , mesdames , il n'est pas besoin que je vous exhorte. S'il y avoit quelque chose à corriger sur cela ^ parmi tous , ce seroit plutôt un saint excès dans le retranchement des commodite's et des aises de la vie. Excès ^ il est vrai, qui doit être réduit à de justes bornes: mais, du reste, excès plus louable que toute la prudence de la chair et ses faux méoagemens j excès où porte cette sainte folie de la croix , dont le grand apôtre se glorifioit; excès, dit S. Bernard, qui jpar TafFoiMis* sèment volontaire du corps, élève Fesprit à la véritable sagesse , et fait la sanctification de Fâme.
Exercice de Foraison. En est-il un plus propre de la retraite , et par conséquent plus conforme à la règle que vous avez embrassée ? Moins vous traitez avec le monde , plus devez - vous traiter avec Dieu : car ce n'est que pour traiter plus librement, plus assidûment, plus familièrement avec Dieu, que vous vous êtes retirées du monde. Dans la voie où vous marchez , toute droite qu'elle est ^ il peut y avoir pour vous des écueils à éviter , des égaremens à craindre , des chutes, des décadences , des relâchemens à prévenir. De prétendre trouver dans vous-mêmes les règles de votre conduite, les vues, les secours nécessaires, ce seroit une présomption et une illusion. Il faut donc aller plus haut ; il faut vous dégager de vousmêmes, il faut chercher ailleurs que dans vousmêmes, et cela par une fréquente prière. La prière vous approchera de Dieu ; et plus vous approcherez de Dieu ^ plus vous participerez à ce doa
DE SAINT BENOÎT
de sagesse qu'eut en partage votre bienheureux père y et qui fut particulièrement eu lui le fruit de l'oraison.
Second point. Autorité de St. Benoit , pour accréditer et faire observer sa règle. Il sort de sa grotte ; il descend de la montagne ^ comme Moïse , portant les tables de la loi 3 c'est-à-dire, sa règle qu'il a concertée avec Dieu , et qu'il vient pu-* blier au monde. Plein de zèle, il parle, il sollicite , il presse : mais, aussi-bien que Moïse, il ne trouve d'abord que des sujets rebelles et indociles, que des cœurs durs et intraitables, que des esprits farouches et grossiers , que des hommes légers, qui l'écoutent , qui se rangent sous sa discipline , qui le reconnoissent pour leur maître ; mais qui bientôt, ennemis du joug, se soulèvent, se tournent contre leur législateur , et osent même attenter sur sa personne.
Que fera-t-il ? Dieu l'appelle ailleurs , et il y va. Le mont Cassin étoit le lieu marqué par la Providence, oi^i la règle de saint Benoît de voit paroître dans le plus grand éclat. Changement admirable de la droite du Très-Haut ! Que vos conseils, ô mon Dieu, sont incompréhensibles ! qu'ils sont profonds et adorables I Qu^étoit-ce que cette fameuse montagne ? le siège de l'impiété , où les peuples, prosternés devant l'idole d'Apollon, lui piésentoient de l'encens, et l'adoroient. Mais c'est là même que le nouveau législateur établit la règle qu'il apporte. L'idole est renversée , brisée , foulée aux pieds. La nouvelle règle est reçue, pratiquée,
autorisée. Comment saint Benoît rautorise~t-il? i; par ses exemples; 2. par ses miracles.
I. Par ses exemples* Ce qu'il fait pratiquer à ses disciples , il commence par le pratiquer lui" même. Vouiez-vous^ disoit saint Grégoire ^ pape, un abrégé de la règle de saint Benoît, considérez sa vie; et voulez-vous ^ ajoutoit le même souverain pontife 5 un précis de la vie de saint Benoît , considérez sa règle. L'une est une parfaite expression de l'autre. Car ce grand saint; cet homme de Dieu, ne vivoit point autrement qu'il enseignoit, ni n'enseignoit point autrement qu'il vivoit. Voilà où consistoit tout le secret de son gouvernement. Il faisoit et il ordonnoit; D'ordonner , et de ne pas faire , il eût cru être prévaricateur ; de faire , et de ne point ordonner selon qu'il le falloit, il eût manqué au devoir du législateur. Il disoit à ses disciples : Soyez humbles , soyez petits à vos yeux ; mais en même temps il cherchoit en tout à s'humilier lui-même , et donnoit tous les témoignages d'un parfait mépris de lui-même. Il leur disoit : Cédez sans peine , et ne contestez avec personne : mais en même temps il abandonnoit luimême un monastère déjà bâti et pourvu de tout, afin de céder à la violence d'un prêtre qui le Iraversoit , quoiqu'il lui fût aisé d'en avoir justice , et de le réduire à la raison par les voies ordinaires et les plus légitimes. Il leur disoit : Aimez le prochain, aimez jusqu'à vos ennemis les plus déclarés ; mais en même temps lorsqu'il apprit luimême la fin malheureuse de cet ecclésiastique qui s'étoit porté contre lui à de si étranges extrémités ,
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il en fut pénétré de douleur ^ et il le pleura comme s'il eût perdu Faml le plus cher et le plus fidèle. Mes frères , leur disoit-il , exercez la charité envers les pauvres, et faites-vous pauvres pour eux; mais en même temps il se retranchoit lui-même jusqu'au nécessaire ; il faisoit distribuer à des troupes de mendians toutes les provisions de sa maison , et ne se réservoit d'autre ressource que la providence. Ainsi du reste. Il n'est donc point étonnant que ses paroles fussent si efficaces , puisqu'elles étoient si bien soutenues par ses œuvres. G'étoit assez de le voir agir : ses exemples faisoient évanouir tous les prétextes , aplanissoient toutes les difficultés, confondoient la paresse des uns, exciloient la ferveur des autres, afferinissoient la règle ^ €t la maintenoient dans toute sa vigueur.
:2. Par ses miracles. Ils furent éclatans et fréquens. Or, qu'étoit-ce que tant de prodiges divinement opérés par le ministère de saint Benoît? C'étoient comme autant de témoignages que Dieu rendoit à sa règle 5 comme autant de sceaux dont Dieu la scelloit et la confirmoit; comme autant de voix par où Dieu disoit aux disciples du saint abbé : Voilà mon serviteur que j'ai choisi , voilà le législateur et le maître que je vous ai donné; écoutez-le, et obéissez-lui : il est revêtu de mon pouvoir ; et, si vous en doutez, les merveilles que j'opère par lui , doivent vous en convaincre.
Aussi , mesdames, prenez garde , s'il vous plaît , à une remarque bien particulière et bien importante touchant les miracles de votre glorieux fondateur. Elle est de l'abbé Godefroy, l'une des grandes T. XL 35
lumières de Tordre de saint Benoît. Car de même que Moïse ne fit jamais de miracles que pour autoriser la loi de Dieu ; de même qu'à la naissance àt Fêglise y les apôtres ne firent des miracles que pour établir la foi qu'ils annonçoient; de même saint Benoît n'en fit-il aucun, ou presqu'aucun, que pour donner du poids à sa règle, et pour l'appuyer. 11 fait marcher im de ses disciples sur les eaux ; il fait sortir du sein de la terre une fontaine ; il multiplie les pains; il chasse les démons, et délivre les possédés; il ressuscite un mort'; il connoît les secrets des cœurs, et les révèle ; il prévoit l'avenir, et le prédit : tout cela , et bien des faits que je passe, tout cela, dis- je, pourquoi? afin de faire valoir et de relever, tan0t la règle de l'obéissance , tantôt celle de l'humilité , ou celle de la charité, ou celle de la tempérance et de la sol)riété, ou celle de la confiance en Dieu, ou celle de la solitude et de la clôture , ou quelqu'autre. De là cette autorité avec laquelle saint Benoît don- Boit ses ordres, et de là même cette soumission avec laquelle ses ordres étoient reçus et suivis. Ce îi'étoit point par la multitude des paroles , par la sévérité d^s menaces, par la rigueur des châtimens, par des airs impérieux, qu'il se faisoit obéir. Tout en lui ne respiroit que bonté , que douceur , que miséricorde : mais , puissant en oeuvres , et d'ailleurs le premier à toutes les observances, il y engageoit encore plus ses frères par l'édification de ses exemples , que par Féclat de ses miracles»!
Edification , mesdames , que vous vous devez TQus-mêmes lejS unes aux autres y édification d'une
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extrême importance pour le soutien de la règle que TOUS professez. Car vous êtes toutes intéressées à la maintenir autant qu'il est en votre pouvoir ; et si vous n^avez pas pour cela le don des miracles 5 il ne tient qu'à vous ^ par la grâce du Seigneur , de vous procurer mutuellement le secours du bon exemple. Rien de plus fort que l'exemple pour toucher les coeurs , et pour les gagner. Il ne faut quelquefois , dans une communauté religieuse , qu^ine fille exemplaire pour y entretenir la régularité , la piété, toutes les vertus. On la voit, on est témoin de ses actions^ on ne peut lui refuser Festime qui lui est due ^ et chacune entend au fond de Fâme une voix secrète qui lui dit : Pourquoi ne ferez-vous pas ce que celle-ci fait? ne le pouvez-vouspas, ne le devez-vous pas? Ce reproche pique, réveille , encourage. Mais , par un effet tout contraire, souvent ne faut-il qu'une fille qui s'émancipe de ses devoirs , et qui se dérange , pour déranger toute une maison. Point de contagion plus prompte à se communiquer y que le mauvais exemple ; il répand même d'autant plus, vite son venin, qu'il est secondé par le penchant de la nature corrompue , qui d'elle-même tend toujours vers le relâchement. On ne l'a que trop vu de fois : mais , par une bénédiction particulière du ciel , vous ne le vîtes jamais parmi vous, mesdames , et vous ne l'y verrez point. Le précieux dépôt que votre père vous a transmis , vous le conserverez ; ce qu'ail a commencé , et ce qui lui coûta tant de soins , vous le perpétuerez ; celte fègk dont vous avez hérité , ne perdra rien en-
tre vos mains de sa perfection et de sa force. Elle vivra dans vouSj et vous-même vous vivrez par elle.
Troisième point. Succès de saint Benoît^ dans la propagation de sa règle. A en juger par Févénement , on peut dire que Moïse , le premier des législateurs, a été peut-être le moins heureux dans la promulgation de sa loi. Quelque excellente et quelque divine que fût cette loi, il ne la fit recevoir que dans une petite contrée de la terre , qui fut la Palestine^ et que par un seul peuple, qui fut Je peuple juif. Toutes les autres nations la rejetèrent avec mépris; et si nous en croyons les profanes de ces temps-là, judaïser, c'est-à-dire, embrasser la loi des Juifs, et FoJjserver, c'étoit une honte et un opprobre parmi les gentils. Mais il en est allé tout autrement à l'égard du glorieux patriarche que nous honorons en ce jour. De la manière dont sa règle s'est répandue dans le monde, nous pouvons( bien encore ici reprendre les paroles de mon texte, et conclure qu'entre tous les législateurs , il n'a point eu d'égal : pourquoi? parce que jamais iî n'y en eut aucun dont la loi ait fait des progrès plus admirables, aucun dont l'institut ait été plus universellement suivi, aucun qni^ sous une même règle , ait rassemblé plus de sujets, et en ait formé un corps plus étendu et plus Nombreux..
Saint Augustin disoit, et àveC raisoK, qtl6 î'étâ^ blissementde la loi évangéliqile^ dans les circons-* tances que chaCun sait , et pat des hommes tel^ que les apôtres, étoit un des plu5 grands miracles de la Providence^ C'est ainsi que toiiS les pères
DE SAINT BENOÎT
en ont parlé : et , sans vouloir user de comparaison, j'oserois presque ajouter, que la propagation de la règle de saint Benoît , fat comme une suite ^' de ce miracle , comme une continuation de ce miracle 5 comme une extension de ce miracle. Et eïT effet 5 quel prodige , qu'une règle austère , sans l'être toutefois au-delà des bornes, et dans un excès insoutenable à linfirmité humaine ; qu'une règle qui combat tous les sens, et qui contredit toutes les inclinations de la chair; qu'une règle qui, par un divorce entier, sépare du monde ^ et prive de tous les agrémens que peut avoir le commerce du monde; qu'une règle de pénitence, d'abstinence^ de silence; que cette règle, dès sa première origine, se soit accrue presque à l'infini! Que partout, et du consentement le plus général , elle ait été applaudie, embrassée, acceptée! que de toutes le!5 conditions, depuis les plus relevées, ou par la noblesse du sang^ ou par l'éclat des dignités, depuis même les princes et les potentats, elle ait formé une multitude innombrable de religieux! Encore une fois, ne faut-il pas reconnoître que le doigt de Dieu étoit là ?
Voulez-Vous donc , mesdames , une juste idée des bénédictions dont le ciel combla votre saint instituteur? Piappelez le souvenir d'Abraham. Dieu dit à ce patriarche de l'ancienne loi : Quittez votre Gènes, c 12, pays j votre famille j la maison de votre père^ et retirez^ vous dans la terre que je vous mon^ trerai. Ce ne sera pas en vain que vous obéirez ait commandeiiient que je vous fais : car , poursuivoit le Seigneur , je ferai sortir de vous un
Efîsque grand peuple , je i^endrai votre nom célèbre y et ^ibid. VOUS serez béni. Voilà comment Dieu parîoit. Or, de toutes ces paroles , y en a-t-il une qui ne convienne parfaitement à saint Benoît^ et qui ne se soit accomplie dans sa personne ? Nous l'avons vu y fidèle à la grâce qui Finspiroit , sWacher d'entre les bras de ses proches , rompre tous les liens du sang et de la nature , sacrifier de grandes espérances , et se dépouiller de tous ses droits à d'amples héritages. Vous le vîtes , Seigneur , dans les ombres d\ine affreuse caverne , où votre divine vocation l'avoit conduit , s'ensevelir tout vivant, y demeurer obscur , inconnu , parmi les bêtes farouches , et sans nulle consolation humaine. Mais de là enfin , comment le vit-on sortir ? comme l'astre du jour , lorsque perçant un nuage épais qui l'enveloppoit ^ il sort plus lumineux que jamais, et se montre dans tonte sa splendeur. Quel concours auprès de ce nouveau patriarche ^ des qu'il a levé , pour ainsi dire , l'étendard de sa règle 1 on accourt à lui de toutes parts, on y vient en foule. Ce n'est point par une ferveur passagère ; elle se soutient, et, d'année en année , c'est toujours te même feu. Des rois descendent du trône , et ne * croient pas se dégrader en déposant l'autorité sou-
veraine , et se rangeant sous l'obéissance du saint législateur. De son école, et d'entre ses disciples y combien fournit-il à Téglise de prélats , remplis de son esprit et dressés par ses leçons ? combien de pontifes au siège apostolique ? et au ciel , combien de saints couronnés dans la gloire et révérés sur la terre ?
DE SAINT BENOÎT
Tout ceci est grand ^ mesdames ; mais 5 sans m'y arrêter d'avantage , ni le mettre dans tout son lustre , je conclus par une courte instruction qui me paroit importante 5 et qui vous le paroîtra comme à moio Car si le père honore les enfans , c'est aux enfans , par un devoir indisDensable 5 et par un retour bien légitime , d'honorer le père. Vous êtes fdles de saint Benoît : qualité dont il vous est permis de vous glorifier ; mais comment ? Vous me le demandez 5 et je ne puis mieux sur cela vous répondre , que par la belle morale de saint Paul 5 instruisant les Juifs , qui furent le peuple de Dieu. Mes frères , leur disoit Fapôtre , vous Non omnes êtes tous les descendans d'Israël , mais il ne s'ensuit \unt pas que vous soyez tous Israélites. Vous ne l'êtes, ^^''"^^^''5^"^' îii ne pouvez l'être , qu'autant que vous di^isstz ^suniMrahœ^
1 T 'Ti omnes fiJii.
que vous parlez , que vous pensez en Israélites. Kom. c. 9. Vous tirez tous d'Abraham votre origine , reprenoit le même apôtre ; mais ce n'est pas une conséquence que vous soyez tous enfans d'Abraham; car il n'y a des vrais enfans d'Abraham , que ceux qui imitent la foi de ce père des croyans. L'application 5 mesdames, se présente d'abord, et chacune peut se la faire aisément à soi-même. Fille de saint Benoît , selon l'habit et selon le nom , le suis-je en effet 5 et dans la pratique? Et si je ne le suis dans la pratique et en effet, quel avantage seroit-ce pour moi de Fêtre, et selon le nom, et selon l'habit? Or, je ne le serai jamais en effet, ni jamais ne pourrai l'être , qu'autant que je serai animée du même zèle que saint Benoît, pour moa avancement et ma perfection ; qu'autant que je
500 SERMON POUR LA FETE DE SAîNT BENOIT.
pratiquerai les mêmes vertus, ou que je travaillerai à les acquérir; qu'autant que j^aurai la même charité dans le cœur, la même humilité dans l'esprit, la même soumissson dans les sentimens, la même fidélité dans tous les exercices qui me sont ordonnés par la règle. Hé ! que m'importe qu'elle soit si sainte, cette règle, et si sanctifiante par la grâce qu'il a plu à Dieu d'y attacher , si elle ne me sanctifie pas , ou si je ne me sanctifie pas avec elle? Que m'importe qu'elle ait eu, dans les autres, de si grands succès , si elle ne les a pas dans moi ? Solide considération, mesdames, que je n'ai pas craint de vous mettre devant les yeux, tout persuadé que je suis du bon ordre et de la régularité qui règne dans cette maison. Puissiez-vous ne déchoir jamais de l'heureux état ou le Seigneur, par une protection toute spéciale , vous a conservées jusqu'à ce jour! Que l'esprit de religion, et d'une religion pure , vous éclaire toujours, vous dirige toujours, vous conduise toujours, et qu'il vous fasse enfin parvenir au terme où votre saint instituteur vous a précédées, et où vous aspirez après lui.
rm DU SECOND et dernier tome.