GEORGE SAND
Elle aurait cent sept ans...
Dans son corps déformé, impotent, une seule chose persiste qui la rappelle encore : ses yeux, ses grands yeux à fleur de tête, ses yeux à la fois endormis et ardents. La coiffure est restée toujours la même; mais les ondulations qui encadrent le visage bistré sont maintenant blanches comme du givre.
l^e cœur est aussi chaud, aussi enthousiaste qu'autrefois, et la mémoire presque aussi fraîche. Elle n'écrit plus guère, ayant la vue très fatiffuée, mais elle se fait faire la lecture.
Sans vouloir (Hre méchante — elle ne le fut jamais! — elle prétend que dans nombre de romans contemporains elle trouve plus d'un passage qui lui fait penser à ses propres romans.
Elle habite Noliant toute l'année. Elle y conserve ses habitudes, veillant une grande partie de la nuit. Son écriture est encore belle, bien qu'un peu abîmée a cause de ses doigts épaissis par la goutte. Elle est plus silencieuse que jamais. Elle ne sort que pour faire quelques pas péniblement, au soleil. Dans le pays, on aime et on vénère la vieille dame de Nohant, qui semble une figure invraisemblable et mystérieuse Avenue de très loin, dans le passé...
Quant à Musset, elle n'y pense que quand on lui lit quelque passage sur Venise. Alors, elle ferme les yeux, et bas, très bas, elle murmure ;
— Quel gamin !
GAMHETTA
Il aurait soixante-treize ans...
La barbe et les cheveux si noirs sont aujourd'hui tout blancs ; le ventre, toujours important, est maintenant considérable; l'œil — (le singulier s'impose ici) — ne jette plus les mêmes flammes; bref, le Léon — pardon! le lion — est devenu vieux. Mais la voix a conservé sa puissance charmeresse... et son accent carabiné. Le geste est toujours ample, autoritaire, et, à l'occasion, le poing s'abattrait avec la même vigueur qu'autrefois sur la tribune, pour enfoncer les arguments dans la tète des auditeurs. Ainsi faisait jadis Maître Gambetta, à l'aurore de sa gloire, quand, lors du procès
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Baudin, il écrasait, en plaidant, sa toque d'avocat sur la barre du tribunal...
Mais de pareilles manifestations ne sont plus de mise aujourd'hui. Il sait que pour combattre les « ilotes ivres », mieux vaut douceur que violence. Les années ont fait du fougueux orateur un habile diplomate, et sa finesse génoise ne le dessert point. Chef écouté de l'opposition républicaine modérée, très modérée, si modérée qu'on la traite souvent de réactionnaire. Gambetta fait aujourd'hui de la politique en amateur philosophe plus qu'en lutteur passionné. Il est devenu une sorte de grand politique consultant. Si tout le monde ne l'aime pas, tout le monde le vénère. On n'a pas oublié qu'en 1870, il fut l'àme d'une résistance folle peut-être, mais combien glorieuse!
Ce soir, Déroulède l'a entraîné à dîner chez madame Adam avec laquelle il était en froid depuis quelque temps. Et, aujourd'hui, voilà ces trois amis — qui ont passé leur temps à se brouiller et à se réconcilier — bien d'accord pour... toute une soirée.