PAGES D'ALBUM
— « Anarchiste!... Oui!.,. Je suis anarchiste!... Et tous les gens qui ne sont pas anarchistes sont des égoïstes, des jouisseurs!... »
Ainsi s'ex[)rime, non sans violence, la jolie madame X..., étendue sur sa merveilleuse chaise longue Louis XV, avec cent mille francs de perles autour de son cou satiné...
Et un sceptique, doucement :
— Commencez par donner votre collier à la bonne cause, chère madame... Ensuite, on pourra discuter.
Aux bains de mer.
— Qu'ils sont laids tous ces corps humains !..
— Et si vous voyiez les âmes !
La ho lie du fadeur : réceptacle passager de beaucou}) d'inquiétudes, de chagrins, de douleurs, de déceptions et de peu de joies!
La jeunesse? Examens, pions, salles d'études... L'àgc mûr? Efforls vains, soucis, inquiétudes... La vieillesse? Regrets, fuite prompte des jours... Le Bon temps? C'est celui que l'on attend toujours.
La Calomnie, de Botticelli, aux Uffîzi, à Florence. — Peut-être le plus suggestif des tableaux religioso-philosophiques que je connaisse. Les victimes de la calomnie, de l'envie, de toutes les Lasses passions humaines, tendent vers le Christ des mains suppliantes; et, dans un geste d'une grâce et d'une bonté infinies,
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Jésus leur ouvre les bras et semble leur dire : — « Courage! Je sais qui vous êtes... et ce que vous valez! »
L'Italie, l'Espagne, l'Angleterre, l'Allemagne, la Suisse, enfin tous les pays que j'ai visités jusqu'ici sont admirables, pleins de merveilles de la nature et de l'art. Et cependant, quand je me trouve sur la moindre plage normande ou bretonne, par une belle matinée, devant « la mer jolie », d'un bleu de lin, oîi glissent doucement des barques aux blanches ailes, je me sens ému comme un enfant et les larmes me viennent auxj'eux. De l'atavisme?... Peut-être !
En Provence, dans un coin perdu, au bureau de poste.
La jeune buraliste lit le télégramme que je
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vi^iis (l'écrire. Arrivée à la signature, elle s'arrête, lève le nez, me regarde, rougit, hésite. Puis, avec un « assent » carabiné :
— Dites, monsieur, dites...
— Mademoiselle?...
— C'est vous le poète?... (Elle prononce p&àte.)
— Mon Dieu, oui...
— C'est que, voyez-vous, j'ai lu quelquefois des verses de vous sur le journal... Et je les ai trouvés bien «jolis »... Vous ne m'en voulez pas de vous le dire?
Et ce naïf compliment chatouille plus agréablement mon amour-propre que maintes félicitations de nos mondaines faites sincèrement, — oh! très sincèrement! — en regardant l'heure à la pendule ou la pointe d'un petit soulier verni.
Même par les temps les plus radieux, il y a certains coins de nature éternellement inquiets
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et tragiques qui ont toujours l'air d'être j)rèts à encadrer quelque drame. Tels les précipices des Alpes et certaines côtes bretonnes endeuillées par leurs rochers sombres et leurs barques aux voiles noires.
Comme tout le monde j'admire les châteaux de la Loire, mais d'une admiration raisonnée et sans chaleur. J'en crois deviner la raison, .l'ai l'impression, en les voyant, de repasser mon histoire de France. Et j'ai honte de constater combien je l'ai oubliée...
Si le chien est l'ami de l'homme, l'homme
n'est guère l'ami du chien. Pourquoi, en effet,
se sert-il de son nom pour des comparaisons
multiples et plutôt désobligeantes? « Quel
temps de chienl Etre avare comme un chien.
m PENSEES DE TOLTES LES COULEURS
Se regarder en chiens de faïence. Manquer de ehien. Promettre un clilen de sa chienne. Etre bon pour jeter aux chiens, etc., etc. » Enfin jusqu'au juron : « Nom d'un chicnl ».
Qui sait si. dans leur langue, les chiens ne réciproquent pas et n'usent pas de vigoureux « nom d'un homme! »
L'important n'est pas que l'on dise de nous, après notre mort, deux fois plus de bien que l'on en pense, mais qu'on en pense seulement le quart de ce que l'on en pourrait dire.
A la campagne on se rend visite en auto, non pas malgré la distance, mais à cause de la distance. La visite n'est qu'un simple prétexte à promenade. On va voir quelqu'un comme on va voir un paysage, un rocher. On préfère même souvent le rocher.
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A Saint-i\azaire, sur le quai des Transatlantiques, un grand paquebot, l'Espagne, va partir pour le Mexique. Le soir tombe. Fraîcheur d'octobre. Foule sombre, silencieuse, misérable — du Tolstoï ou du Zola. Parmi ces gens, un jeune couple. Lui. large, râblé, solide, petite moustache, cou nu, casquette à visière presque sur la nuque. Vêtement bleu. Cigarette éteinte à la bouche. L^n mécanicien du paquebot en partance, sans doute. Elle, mince, fine, très blonde. Quelque ouvrière. L^n petit voile blanc encapuchonné la tète. Gros manteau de drap gris bien propre, tout neuf, mais mal fait, mal cousu — par elle probablement. Femme ou bonne amie? En tout cas, aimant le gros gars tendrement, gentiment, et désolée de le voir partir. Ils se tiennent par le bras, de très près, sans se parler...
Pour annoncer le départ, le bateau, réglementairement, doit lancer trois coups de sif-
ITG PKNSKKS DE TOUTES LES COULEURS
IleL (listants les uns dos autres. Voici le premier, strident, lugubre, énorme, déchirant l'air. Elle se serre encore plus fort contre lui. Bientôt après, le second. Elle tire de sa poche un [H^tit foulard jaune à raies noires, vingtcinq sous au bazar voisin. Elle le plie soigneusement sur son genou, le met autour du cou de l'homme, à même la peau brune, relève tout autour le col du veston. Lui se laisse faire, bonasse, muet toujours, sa cigarette pendant à la lèvre. Troisième coup de sifflet. Juste le temps de s'embarquer... Violemment, il rejette les épaules en arrière, empoigne la petite par la taille, lui colle un gros baiser sur le front, sur les yeux, dans les cheveux. Puis il la repousse d'un coup, enfonce sa casquette, et, très pâle, droit, les mains dans les poches, sans se retourner, s'éloigne à pas roulants, franchit la grande grille de la cour d'entrée, disparaît dans l'ombre déjà épaisse. Elle le suit du regard, sans un mot, sans un geste. Puis elle s'en va seule, la tète basse, menue, fluette, avec un petit frisson dans les épaules. La masse