C. et à inspirer
(1) Vanini, dans ses Secrets de la Nature, 1616, n'admet « que la seule loi naturelle que la nature qui est Dieu a gravée elle-même dans l'âme de toutes les nations ». « Quant aux autres religions, c'étaient, aux yeux de ce philosophe, des œuvres d'illusion et de mensonge, œuvres où les démons sont de pures fables, œuvres à vrai dire imaginées par les princes pour rendre leurs sujets plus dociles ; par les prêtres pour attraper adroitement de l'or et des honneurs. »(F. Strowski, Pascal et son temps, I, 149-)
5 plusieurs artifices pour entretenir des sentimens superstitieux dans les esprits ; car ils se faisoient valoir par là, et ils rendoient leur emploi si considérable, que les plus grands Seigneurs y aspiraient. Il y a eu des Têtes Couronnées qui se piquoient de la connoissance des augures (a).
10 Le Roy Dejotarus étoit lui-même son Devin, et il semble que ce fust lui-même qui trouva que les auspices l'engageoient à suivre le parti de Pompée, à quoi pourtant il ne trouva point son conte. Plusieurs personnes considérables, ou par leurs Charges, ou par leur Qualité, se
15 piquoient de la même connoissance. Le Sénat de Rome ordonna qu'on envoyeroit six jeunes garçons des meilleures familles de l'Etat vers chaque Peuple de l'Etrurie, pour y apprendre les Disciplines [augurales. C'est qu'on croyoit, qu'en relevant ainsi la dignité de cette Profes-
20 sion, par la naissance de ceux qui s'en mêloient, on empêcherait l'abus où tombent les arts entre les mains des personnes avares et mercenaires (b). C'est sur un semblable principe, que le célèbre Cardinal Pallavicin a prouvé trés-doctement et trés-pieusement tout ensemble,
25 que l'Eglise Catholique doit être dans le monde sur le pied d'une puissance temporelle, afin d'attacher à son service, par l'esperanee d'un gros revenu, les Barons, et autres personnes de la première dualité ; ce qui rend la Religion extrêmement considérable : car qui oserait
30 mépriser les cérémonies de la Messe, sachant que celui qui officie, a le plus beau train et la meilleure table de l'Etat ?
Mais si par cette conduite on evitoit les abus d'un trafic sordide, on tomboit d'ailleurs dans un autre inconve-
(a) Cicero, l. 1 de Divinat.
(b) Ne ars tanta propter temutatem hominum à Religionis auctoritate abduceretur ad qitzstum. (Id., Ibid.)
35 nient. Car des Augures de cette naissance, remplis d'ambition, travailloient de plus en plus à faire un Empire sur les âmes, par l'invention de plusieurs cérémonies, et en imposant un nouveau joug de scrupules sur les esprits, et en faisant publier une infinité de prodiges, dont il falloit
40 qu'ils fussent les Interprètes. Cette fonction d'examiner les prodiges, et de chercher les voyes de les expier, les faisoit regarder comme des Médiateurs entre les Dieux et les hommes. On se persuadoit qu'ils [avoient la clef du ciel, qu'ils detournoient les malheurs dont l'Etat étoit
45 menacé, en un mot, qu'en eux residoit le salut public. Jugez, Mr. si après cela les prodiges étoient rares. Doutez-vous que les moindres effects de la Nature ne fussent débitez comme des marques du courroux du ciel ? Ne croyez-vous pas qu'on avoit des gens apostez pour venir
50 annoncer dans la Capitale, qu'un loup étoit entré en plein jour dans le milieu d'une ville, qu'on avoit veu des chevaux en l'air, et choses semblables ? C'étoit l'intérêt des Pontifes, des Prêtres et des Augures, qu'il courust perpétuellement de ces nouvelles, comme il est de l'intérêt des
55 Avocats et des Médecins, qu'il y ait des procez et des maladies ; c'est pourquoi on n'avoit garde de donner le tems au Peuple de devenir tiède dans sa Religion (i).
(1) Jurieu : « Dans les chap. 107, 108 et 109, il établit nettement que les Religions ont pris uniquement leur source de là : De la politique des Magistrats, de l'artifice des Piètres, et de la superstition des peuples pour les prodiges. » Bayle répond par son argument habituel : « On m'objecte... qu'il eût été à craindre que si les Idolâtres n'avoient point vu de prodiges de tems en tems, ils ne fussent devenus Athées. Je répons qu'il ne le faloit pas craindre, et j'en donne entre autres raisons le penchant naturel des peuples à la superstition, l'adresse des Politiques, les stratagèmes des Prêtres, et la malice du Diable. // est visible que la véritable Religion, qui étoit en ce tems-là celle des Juifs, demeure toujours exceptée de cette règle, et qu'il s'agit uniquement de l'idolâtrie Payenne. Il n'est pas moins visible par la page 104 de mes Comètes, qu'aujourd'hui '.'Eglise Chrétienne demeure dans une semblable exception. Il n'est
ex
Combien les Peuples aimaient à croire que les prodiges n'étoient point naturels.
On l'avoit mis sur un tel pied, qu'il ne pouvoit souffrir, que les Philosophes entreprissent d'expliquer les 5 prodiges par des raisons naturelles. Car Plutarque nous est garand (a), que du tems de Nicias, c'est à dire dans le quatriémesiecledelafondationdeRome, on n'osoit encore s'ouvrir qu'à ses meilleuts Amis, et en prenant bien ses précautions, de la cause des éclipses de Lune, qu'Anaxa-
10 goras avoit enseignée depuis peu. Il ajoute, que c'étoit parce que le Peuple ne pouvoit souffrir en ces tems-là les Physiciens, s'imaginant qu'ils attribuoient à des causes nécessaires et insensibles, ce qui ne venoit que des Dieux ; que c'est pour cela que Protagoras fut banni
15 d'Athènes, et Anaxagoras mis en prison, dont Pericles avec tout son crédit et toute son éloquence, put à peine le délivrer ; et que ce ne fût qu'après bien du tems, que le Peuple s'apprivoisa avec la Philosophie, en suite des eclaircissemens qu'il tira de la doctrine de Platon, qui
20 soûmettoit la nécessité des causes naturelles à la puissance
(a) In irita Nicix.
donc plus question que de sçavoir si les fausses Religions sont l'ouvrage des Politiques, des Prêtres et des Démons, ou si elles sont l'ouvrage de Dieu. Attribueroit-on à Dieu la Religion que Numa Pompilius établit à Rome ? Les homicides des Carthaginois en l'honneur de Saturne, les parricides des habitans de la Palestine en l'honneur de Moloch, seraient donc l'ouvrage de Dieu ? Qui n'auroit horreur de le penser ? a
divine. J'approuverois le zélé du Peuple, si les Philosophes eussent prétendu exclurre l'influence divine de tous les effects dont ils expliquoient les causes ; mais ce n'étoit pas là ce qui effarouchoit le vulgaire : le mal étoit,
25 qu'en expliquant les prodiges par une cause physique, on les reduisoit à ne présager plus rien, ce qui ôtoit au Peuple une infinité de vaines imaginations dont il se repaissoit, et aux Devins la plus considérable partie de leur emploi. Peu s'en faut que Stace (a) ne se mette fort
30 en colère contre ses Héros, qui avoient veu qu'une flèche rencontrant un arbre, étoit revenue vers celui qui l'avoit tirée, et qui au lieu de reconnoître que ce fust un prodige extraordinairement envoyé des Dieux, pour signifier qu'Adraste retourneroit à la guerre de Thebes, l'expli-
35 quoient naturellement.
Que le Sacerdoce et l'Autorité Souveraine ont été quelquefois
unis.