‹ Pensées diverses sur la comèteChapitre 140 sur 167 · C. qui ne sont dûs qu'à lui · texte numérisé non relu

C. qui ne sont dûs qu'à lui

un autre, ni sa louange aux statues de bois et de pierre.

80 Qu'on ne me dise pas, que Dieu étoit honoré indirectement à tout le moins, par ceux qui adoroient Jupiter et Junon. Car il n'y a rien de plus faux, ni de plus contraire à la révélation ; puis qu'encore que les Idolâtres ayent toujours prétendu honorer quelque Divinité, et qu'ils

85 ayent adoré sous l'idée de Divinité tout ce qu'ils adoroient, Dieu a toujours déclaré qu'il ne regardoit point ce culte comme sien ; mais au contraire comme un vol et une usurpation de ce qui lui étoit deu, qui meritoient ses plus terribles chàtimens. Ne me dites point, qu'il y a des

90 Pères de l'Eglise, qui soutiennent que les Astres ont été placez dans les cieux par les soins d'une providence particulière, qui a -\ oulu empêcher que les hommes ne tombassent dans l'Athéisme en exposant à leur veùe des objets qui leur parussent dignes d'adoration ; gardez-

95 vous bien, dis-je, de m'objecter cette pensée, car elle est trop horrible pour ne la pas rejetter, quand même nous la verrions dans plusieurs ouvrages des Saints Pères. Admirons leur saincteté tant qu'il vous plaira ; mais ne faisons pas difficulté de reconnoître qu'ils raisonnent quel-

100 quefois fort mal. Vôtre Sorbonne n'adopte pas tout ce qu'ils ont dit ; et souvent après avoir chommé leur fête, et s'être recommandé à leurs prières, elle ne fait point scrupule de les réfuter de toute sa force.

89. Ne me dites point, jusqu'à la fin de la section est une addition deB.

Seconde Réponse. Qu'il n'a jamais été nécessaire d'empêcher que V Athéisme ne s'etablist en la place de l'Idolâtrie, et que les Comètes ne sont pas capables de V empêcher.

Mais supposons que la saincteté et la sagesse de Dieu 5 lui ayent peu permettre de faire des miracles, pour chasser l'Athéisme par le moyen de l'Idolâtrie ; il n'en sera pas moins vrai, que Dieu n'en a jamais fait effectivement pour cette fin-là, parce que Dieu ne fait rien d'inutile, et qu'il n'a jamais été nécessaire de prévenir par des mi-

10 racles l'extinction de notre Religion dans le monde. Il est impossible d'une impossibilité morale et physique, qu'une Nation entière passe de la croyance d'un Dieu, et de l'usage d'une Religion, dans une croyance et un usage contraires. A peine se peut-on persuader, qu'un homme

15 seul, ou par abrutissement, ou par de fausses subtilitez, étouffe dans son ame l'idée d'une première cause, de qui tout dépend, et à qui tout doit hommage. Comment donc croiroit-on possible, qu'un Peuple entier élevé dans la pratique d'une Religion, accoutumé à recourir aux Dieux

20 dans ses besoins, et à les remercier dans ses prosperitez, prévenu de mille sentimens de crainte, composé d'un grand nombre de superstitieux, passe dans l'abnégation totale d'une Divinité ? Pour peu qu'on connoisse le génie des Peuples, on m'avouera que c'est une chose

25 impossible. A quoi bon donc créer si souvent des Comètes, pour éviter un mal qui ne peut jamais arriver ? Quoi de plus inutile, que cette sorte de miracles ?

Ils servent, me dira-t-on, à convertir les Peuples qui

ne reconnoissent aucun Dieu. Je reponds que cela est 30 faux. Car s'il est vrai, comme quelques Relations l'asseurent, qu'on a trouvé des Peuples qui ne faisoient profession d'aucune Religion, il s'ensuit que les Comètes n'ont pas la vertu d'introduire la crovance d'une Divinité dans les

Pays qui n'en reconnoissent aucune. Et d'ailleurs il est 35 évident, que des hommes qui ne sont pas touchez des effets ordinaires et extraordinaires de la Nature, qui peuvent s'imaginer que le Monde a été fait par hazard, que les mouvemens des Cieux ne sont dirigez par aucun Etre suprême, que tout se fait par la rencontre fortuite 40 de certains Principes, sont très capables de faire le même jugement de tous les astres et de tous les feux qui apparoitront de nouveau. Si bien qu'il est hors de toute vrai sèmblance, qu'une Comète, de quelque longueur qu'on la suppose, puisse faire songer qu'il y a un Dieu, à un 45 Peuple, que les ouvrages de la Nature si beaux et si réguliers, les éclipses, les tremblemens de terre, les ouragans, les tonnerres, et les foudres n'ont point convaincu, qu'il y en a un.

De la prodigieuse inclination des anciens Payens à multiplier le nombre des Dieux.

Pour ce qui regarde les Nations que l'Histoire ancienne nous fait connoître, il y avoit si peu de danger qu'elles 5 tombassent dans l'Athéisme, que leur entêtement principal étoit de multiplier leur Dieux et leurs Religions à

l'infini. Vous savez la remarque d'un Poëte Chrétien (a) écrivant contre Symmaque ; que la ville de Rome multiplioit ses Dieux à proportion de ses Victoires ; et vous

io n'ignorez pas sans doute la raillerie de Juvenal (b), que le pauvre Atlas étoît accablé sous le fardeau de tant de Dieux qu'il avoit à soutenir. Vous savez qu'il n'y a sorte de créature que les Payens n'ayent Déifiée ; qu'ils ont adoré jusqu'aux herbes de leurs jardins, qu'ils ont

15 sacrifié aux vents et à la tempête ; qu'ils ont élevé des Autels à l'impudence, à la calomnie, à la peur, à la mort même toute implacable qu'elle est (c) ; qu'ils ont mis au rang des Dieux leurs Rois et leurs Empereurs, non seulement après que la mort les avoit délivrez de la

20 nécessité d'être veus sujets aux mêmes infirmitez que les autres hommes, mais aussi pendant qu'on les voyoit

(a) Roma triumphantis quoties ducis inclyta currum Plausibus exccpit, toties altaria Divùin Addidit et spoliis sibimet nova numina fecit.

(Prudence.)

(b) ... Nec turba deorum Talis, ut est hodie, contenlaque Sydera paucis Numinibus miserum urgebant Atlanta minori Pondère. (Satyr., 13.)

(c) Vossius, de Idololatr., 1. j, c. 20(1).

8. A. Les citations de Prudence et de Juvénal sont dans le texte.

(1) Vossius (Gérard-Jean), 1577-1649. Né dans le voisinage d'Heidclberg, directeur du collège de Dordrecht, puis de Leyde, ensuite professeur d'histoire à Amsterdam. Très nombreux ouvrages. En 1641, il publia son grand traité de l'Idolâtrie : De theologia gentïli et physiologia chrisiiana, lib. IX, sivc de origine ac progressa Idolatrix (2e édit. Amsterdam, 1668, 2 vol. in-fol.).

C'est l'histoire de tous les genres de cultes païens : démons, génies, cieux et éléments, météores, hommes, quadrupèdes, oiseaux, poissons et insectes, plantes, fossiles, univers et nature, affections humaines, symboles. Sous chacun de ces titres, il avait extrait et rangé tous les textes, faits et documents qui pouvaient s'y rapporter. C'est un répertoire utile, mais confus. Conscient de ce défaut, il avait eu le projet de l'intituler les Nuits d'Amsterdam à l'imitation des Nuits Attiques, d'Aulu Gelle.

exposez à toute sorte de foiblesses. Il n'y a point d'exaggeration à tout cecy. Ce sont des Faits avouez de tout ce qu'il y a de gens qui connoissent l'Antiquité. Ce que j'ay 25 dit concernant les Roys et les Empereurs, se justifie tant par l'usage des Perses (a) qui adoroient leur Monarque d'une adoration proprement dite, et que plusieurs Etrangers ont refusé de rendre par scrupule de Religion ; que par la pratique des Romains, qui juroient par la Divinité 30 de leurs Empereurs vivans, et leur consacroient des Temples et des Autels à leur veue (b), ou à leur sceu ; comme il paroit par l'Ambassade extraordinaire que ceux de Tarragone envoyèrent à l'Empereur Auguste, pour lui apprendre qu'il étoit né un palmier sur l'Autel et 45 dans le Temple qu'ils lui avoient fait bâtir. A la vérité cela ne parut pas fort probable à Auguste, puis qu'il repondir d'un air moqueur (c), qu'il voyoit bien qu'on ne faisoit gncres brider de victimes sur cet Autel. Mais néanmoins et ce Temple et cet Autel demeurèrent sur pied 40 avec plusieurs autres qui étoient consacrez au même Dieu, dont quelques-uns mêmes étoient desservis par une Communauté de Prêtres, établie uniquement pour cette fonction ; et quelques autres étoient bâtis dans le petit coin du monde que le vrai Dieu s'étoit réservé : car vous 45 n'ignorez pas qu'Herode a bâti des Temples à Auguste dans la Judée. Généralement parlant, la coutume de mettre les Empereurs au rang des Dieux, étoit si bien établie parmi les Payens, qu'encore que Constantin eût

(a) Brissonius, de Princip. Persarum, lib. 1.

(b) Sueton. in Jul. Cxs., cap. 76.

(c) Apud Quintil., 1. 6, c. 4.

46. A. dans la Judée. On voit encore à Frascati (Mr. Spon, voyag. d'Italie), proche de Rome, une base de marbre où le titre de Divinité présente aux mortels, est donné à l'Empereur Antonin Caracalla, et généralement.

abandonné leur fausse Religion pour embrasser l'Evan- 50 gile, qu'il professa fidèlement jusqu'à sa mort, ils ne laissèrent pas de le mettre au rang des Dieux après son decez (a). Ce qui ne me paroit gueres plus étonnant, que la debonnaireté philosophique de l'Empereur M. Aurele, qui après avoir été deshonoré par les impudicitez effre- 55 nées et publiques de sa femme, lui fit rendre les honneurs divins dés qu'elle fut morte, et lui fit bâtir un Temple. Il n'y a jamais eu de malheur moins à craindre que l'Athéisme (1); et par conséquent Dieu n'a point produit

(a) Eutropius, 1. 10.

56. A. L'éloge de Divinité et d'Eternité en parlant des Empereurs étoit si fort du stile de la chancellerie (s'il m'est permis de parler ainsi) et du stile epistolaire, que les Theodoses, les Valentiniens, et les Honorius quoy que chrétiens n'ont pas fait difficulté de se donner dans leurs Edits du nostrum numen, tiostram Divinitatem (voy. Vossius, de Idolatr., 1. ?, c. ij et Filesac. de Idol. polit.), et d'appeller leurs Edicts, nostrum Divinum przceptum, cœleste oraculum, divinum verbum, sacrum oraculum. On voit dans la 68e lettre de S. Augustin, qu'un Proconsul d'Afrique écrivant à l'Empereur Constantin se sert de ces termes, scripta cœlestia Majestatis vesirx accepta atque adorata. Symmaque dans les lettres qu'il écrit aux Empereurs chrétiens leur donne à tout moment le titre, de vôtre Divinité, de vôtre Eternité, de vôtre divine Clémence. Prxcipua quidem bénéficia (c'est le commencement de la 19e lettre du 10e livre) Popuhts Remania- expectat, Divi Impcratores , sed ea jam quasi débita repetit qux zternitas Vestra sponte promisil. Apparemment ces Empereurs ne souffroient ces expressions que parce que l'entêtement des Payens à se faire des Dieux visibles et invisibles, presens et absens les avoit converties en formulaire : et Symmaque ne s'en servoit que par un esprit de flaterie fortifié peut être de celui de sa Religion, qui se plaisoit infiniment à faire des Dieux de tout. Car ce Symmaque étoit un Payen à brûler, qui s'opiniatra à demeurer Payen, même dans le tems où le grand Theodose achevoit de ruiner le Paganisme dans son Empire, et où il n'y avoit rien à faire ni pour le tems ni pour l'Eternité quand on n'étoit pas de la bonne Religion. Il est vrai qu'il y eut exception pour lui, puisque tout Payen qu'il voulut être, il fut honnoré de la Préfecture de Rome et du Consulat. Mais il y a beaucoup d'apparence qu'il eust renoncé à ces honneurs plutôt qu'à son Idolâtrie. Quoiqu'il en soit Mr. il demeure pour constant que jamais malheur n'a été moins à craindre, etc.

(1) Jurien : « Ou trouve cette scandaleuse proposition : // n'y a

jamais eu de malheur moins à craindre que l'Athéisme, et par conséquent

de miracles pour l'empêcher. D'où il s'ensuit, que si Dieu 60 avoit contribue par la production des Comètes à fortifier le re<me de l'Idolâtrie, il ne l'eust point fait pour éviter un plus grand mal ; et qu'ainsi c'eust été contribuer par des miracles à un très grand mal purement et simplement, ce qui ne se peut dire sans blasphème.

Dieu n'a point produit de miracle* pour l'empêcher. Et son sens est que les hommes sont assez poussez à croire un Dieu, premièrement par des prodiges que les hommes s'imaginent faussement être divins. 2. Par la politique des Magistrats. 3. Par l'artifice des Prêtres. Il n'attribue pas la difficulté d'être Athée, ni au sentiment de la conscience, ni aux merveilles de la Providence : « mais uniquement à la sottise du peuple, à l'artifice des Magistrats, et à l'ambition des Prêtres. Jamais Athée en dit-il davantage ? » Il est bon ici de remarquer la perspicacité de la critique de Jurieu. Que répond Bayle ? « Tant s'en faut que cette proposition soit scandaleuse, que l'on ne sçauroit la nier sans mériter une réprimande de tous nos Théologiens... La première chose que l'on fait dans tous les systèmes de Théologie, est d'établir que Dier a gravé son idée dans l'esprit et le cœur de tous les hommes, et qu'il se peint si visiblement dans les œuvres de la création, et dans la conduite du monde, que la notion de Divinité est une des plus ineffaçables... Je prétends que l'idée de Divinité imprimée dans l'esprit de l'homme se conserve par le seul ordre que Dieu a établi dans la nature; et mon adversaire prétend qne cet ordre ne suffiroit pas, et que si Dieu n'en suppléoit l'insuffisance par des corps extraordinaires presque tous les mois, l'Athéisme inonderait facilement le Genre humain.

En 2' lieu, il est très-faux que je n'attribue pas la difficulté d'être Athée aux merveilles de la Providence; car dès là que je suppose que l'on trouve aisément l'esprit de l'homme du côté de la superstition, et qu'il n'est nullement à craindre qu'on puisse le tourner du côté de l'Athéisme, je suppose de toute nécessité que l'esprit et le cœur de l'homme sont tout pénétrez de l'idée de Divinité, et que cette idée les remplit de crainte, et se conserve et se fortifie à la vùë des productions de la nature et des merveilles de la providence. N'est-ce point sur ce fondement que les souplesses des Politiques, et les fourberies des Prêtres ont dû nécessairement élever toutes les fausses Religions ? » Bayle se tire habilement d'affaire, mais, comme le remarque justement Delvolvé (p. 202), sa réponse est inexacte. Dans cette phrase du ch. CV, « il n'est question que du penchant des hommes aux superstitions les plus absurdes » c'est la sottise naturelle des hommes qui s'oppose victorieuse à l'athéisme.

III. Réponse. Que quand même il y auroit eu lieu de craindre que V Athéisme ne s'établist en la place de l'Idolâtrie, il ncust point falu se servir de miracles pour l'empêcher.

5 Je passe plus avant, et je dis en troisième lieu, que quand même il y auroit eu quelque sujet de craindre que l'Athéisme ne s'etablist dans le monde, il n'auroit été nullement nécessaire de recourir au miracle, pour prévenir ce grand mal. Il suffisoitde laisser agir la Nature selon 10 ses forces. On s'en pouvoit fort bien reposer sur les soins des hommes et des Démons.

Les effets de la Nature pouvoient empêcher l'irréligion.

I . En effet, les corps agissant continuellement les uns sur les autres, ameinent de tems en tems par une suite nécessaire mille choses surprenantes, des monstres, des météores 5 d'éclat, des tempêtes furieuses, des inondations, des mortalitez, et des famines horribles. Et comme par tout où l'on croit une Religion, on regarde ces choses-là comme des effets particuliers de la Providence Divine,

qui

i demandent un renfort de culte et de dévotion ; il est

10 impossible, veu comme le monde va (i), que les hommes laissent effacer de leur ame la crainte et la croyance de leurs Dieux. De sorte que sans se départir des loix générales de la Nature, Dieu a peu trouver dans le progrez et dans l'enchaînement des causes secondes, assez de Phè-

15 nomenes extraordinaires pour se faire redouter. Une

(1) Jurieu : « Il tourne en ridicule ceux qui concluent qu'il y a un Dieu des monstres et météores d'éclat, des famines, mortalitez, etc. Il dit que tout cela arrive nécessairement par l'action des corps les uns sur les autres. Mais, va comme le monde va, cela sert à persuader aux hommes qu'il y a un Dieu. Ce, vu comme le monde va, me paraît contenir un fonds de libertinage et d'impiété infini. C'est-à-dire, vu comme le peuple est sot, comme les politiques sont rusez, et les gens d'Eglise fourbes'et trompeurs pour imposer aux sots, il ne faut pas craindre que les sociétez demeurent sans Dieu et sans Religion. Pas un mot d'un sentiment de conscience qui force les hommes à croire un Dieu ; pas un mot de ces merveilles du monde et de la Providence qui présentoient au: Payens la Divinité d'une manière si sensible. » Bayle : « Il n'est point vrai que ces paroles vit comme le monde va soient des paroles de libertinage, et il faut n'avoir rien lu avec jugement, pour douter que hors de la vraye Religion que j'ay exceptée d'abord, la sottise des Peuples, la ruse des Politiques, et la fourberie des Prêtres ne paroissent jamais mieux que dans les choses qui concernent la Religion. Je défie mon délateur avec toute sa témérité, d'oser se rendre l'Apologiste du Genre humain sur ce sujet-là. » « Il n'est pas vrai que je ne dise pas un mot d'un sentiment de conscience qui force les hommes à croire un Dieu ; car je dis expressément dans la même page, que le délateur a citée, que partout où l'on croit une Religion, on regarde les tempêtes, les mortalitez, les famines, etc., comme des effets particuliers de la providence divine, qui demandent un renfort de culte et de dévotion. Si notre homme entend ce que c'est que la conscience, n'en voit-il point là un acte ?... Un peu plus bas je m'exprime en cette manière : sans se départir des loix générales de la nature, Dieu a pu trouver dans le progrès et dans l'enchaînement des causes secondes asse^ de phénomènes extraordinaires pour se faire redouter. N'est-ce pas reconnoître la conscience dans les Payens ? N'est-ce pas par la conscience qu'ils redoutoient leurs Divinitez ? Il n'est pas vrai que je ne dise pas un mot de ces merveilles du monde et de la providence, qui présentaient aux Payens la Divinité d'une manière si sensible ; car ne voit-on pas manifestement dans les paroles que j'ai citées de la page 210, que j'attribue à la dispensation de la providence l'effet que les phénomènes peu communs produisoient sur les esprits par rapport à la Religion ? » Bayle joue ici sur les mots : Jurieu entend évidemment par conscience le sentiment religieux inné dans l'âme humaine, ce que l'on a appelé le « besoin de croire ». Bayle ne fait que revenir à « la superstition des peuples pour les prodiges ». explication condamnée par Jurieu.

légère réflexion sur ce qui a été dit de l'attachement des Payens à regarder les moindres choses comme des prodiges, suffit pour nous convaincre de cela.

La Politique pouvoit empêcher la même chose.

II. Mais outre que les hommes sont assez portez d'eux mêmes à pratiquer les actes extérieurs de dévotion, toutes les fois qu'ils se croyent menacez de la part du Ciel par 5 des prodiges ; il faut considérer que la politique des Magistrats préposez aux affaires civiles, et à celles de la Religion, avoit grand soin de tenir les hommes dans la dépendance par le frein de la crainte des Dieux(i). On a reconnu de tout tems, que la Religion étoit un des liens

10 de la société, et que les sujets n'étoient jamais mieux retenus dans l'obéissance, que lors qu'on savoit faire intervenir à propos le Ministère des Dieux, et qu'on ne pouvoit jamais encourager les Peuples avec plus de succez à la défense de la Patrie, qu'en attachant leur cœur à cer-

15 taines dévotions pratiquées dans certains Temples, avec

(1; «Vous auriez voulu que je n'eusse point parlé des influences de la politique sur la Religion des Gentils, car il n'y a que trop de gens, dites-vous, qui abusent de cette sorte de remarques et qui en infèrent que partout le culte divin est une invention humaine. A leur dam, Monsieur, s'ils abusent de leur esprit et de leur raison avec une impertinence si audacieuse, je n'en dois pas être responsable, j'ai pour garans de ce que j'ai dit une infinité d'Auteurs, et vous ne devez pas ignorer que nos plus zelez Théologiens donnent aux fausses religions une origine plus infâme que ne l'est la ruse des hommes ; ils soutiennent qu'elles sont la production de l'orgueil et de la malice du diable. » (Contin. des pensées div., § LXXI.) Cf. Addition aux Pensées div., chap. IV, 4° Objert.)

des cérémonies pompeuses, sous la protection mille fois éprouvée de certaines Divinitez, et qu'en leur faisant acroire, que les Ennemis qui vouloient profaner ces saints lieux, étoient menacez d'un châtiment terrible par

20 les présages des victimes. Pour faire agir tous ces ressorts, il falloit non seulement qu'il y eût une Religion autorisée par le Magistrat, mais aussi que les sujets fussent prévenus de crainte, de vénération, et de respect pour tous les exercices de cette Religion. C'est pourquoi la Poli-

25 tique vouloit que l'on menageast soigneusement tout ce qui seroit propre à fomenter dans les esprits le zélé de la Religion, et à leur inspirer un profond respect pour ses plus petites cérémonies. Jugez, Mr. si après cela il y avoit lieu de craindre que les Peuples tombassent dans

30 l'Athéisme.

L'intérêt des Prêtres le pouvoit empêcher aussi (i).

III. Le respect des Peuples pour les choses de la Religion, s'etendant jusques sur les personnes qui en avoient la charge, il arrivoit que ces personnes se servoient de

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