La référence n'est pas dans A
journée toute entière. S'il arrive quelque mal au Prince, on s'en prend à l'Idole du jour, on la fouette, ou on la
40 bâtonne, et on la bannit du Palais pour cent jours. Les Chinois qui consultent leurs Idoles sur le succez de leurs affaires, (ce qui se fait en jettant devant la Statue les deux moitiez d'un petit globe traversées d'un fil, après avoir prononcé quelques prières) et qui ne rencontrent pas le
45 sort favorable, se contentent pour la première fois de dix mille injures à leur Dieu (a). Après cela changeant de ton, ils lui adressent mille prières, et jettent encore au sort. S'il ne vient pas tel qu'ils le souhaittent, alors ils ajoutent aux injures les coups de fouet, le Dieu est traîné
50 dans l'eau et dans le feu. Après quoi viennent encore d'autres supplications : et ainsi tour à tour ils frappent et ils adorent leur Idole, jusqu'à ce que les deux moitiez de la boule tombent du sens qu'ils le demandent.
Je trouve encore une autre sorte d'impiété fort criante
55 dans la conduite des Payens, en ce qu'ils ont associé aux Dieux les personnes les plus infâmes, comme Drusilla, dont le commerce incestueux avec son frère Caligula, étoit connu d'un chacun : comme Antinous le Ganymede de l'Empereur Adrien, auquel on a rendu les honneurs
60 divins, non seulement du vivant de cet Empereur, mais aussi plus de 200. ans après : comme les deux Faustines, mère et fille, l'une femme de l'Empereur Antonin, l'autre femme de Marc-Auréle, toutes deux d'un libertinage si déreiglé, que toute la ville s'en scandalisa, sur tout en
65 voyant la fille indignement prostituée à un Gladiateur, quoi qu'elle eust le plus honnête homme de mari qui fut au monde. Tout cela n'empêcha pas, que le même Peuple qui avoit été scandalisé de la mauvaise vie de ces Impe-
(a) Maffei, Hist. Indicar., I. 6.
ratrices, ne les honnoroit comme des Déesses après leur 70 mort, par une impieté que l'Empereur Julien (a) reproche vertement à l'Empereur M. Auréle. La manière dont les Athéniens rendirent les honneurs divins à Demetrius, pendant qu'il étoit le plus infâme débauché qui fut au monde, surpasse toute imagination (b).
75 Voilà des crimes que les Athées ne commettent pas, et que les Idolâtres commettent. Et quels crimes sont-ce à vôtre avis ? Les plus épouvantables que l'on puisse concevoir, et les plus accompagnez d'un jugement
(a) In Cxsaribus.
(b) Plutarch, in Demetr. deviens Ahx. in protrept. ad Ocntes.
71. A. Encore un exemple tiré d'un autre pays. C'est celuy des Athéniens (Plutarch. in Démet.) qui ayant donné le titre de Dieux Sauveurs au Roy Antigonus et à Demetrius son fils, créèrent une charge annuelle de Prêtre de ces Dieux sauveurs, du nom duquel on specifioit les années : qui firent mettre la figure de ces Princes sur la bannière sacrée où étoient en broderie les images des Dieux Patrons et Protecteurs de la ville : qui consacrèrent le lieu où Demetrius étoit descendu de son chariot pour la première fois dans Athènes, et y dressèrent un Autel en son honneur : qui ordonnèrent que les Députez qu'on envoyeroit à Antigonus et à Demetrius, porteraient le même nom que ceux qu'on envoyoit à Delphes et en Elide à Apollon et à Jupiter Olympien, pendant les jeux publics de toute la Grèce, afin de faire les sacrifices accoutumez pour le salut des villes, et que toutes les fois que Demetrius viendrait à Athènes, on le recevrait avec les mêmes solemnitez qui étoient observées dans les fêtes de Ceres et de Bacchus : qui firent un Décret public portant qu'on envoyeroit un Député à Demetrius pour le consulter à la manière des Oracles après lui avoir offert un sacrifice dans toutes les formes. Ce ne fut pas tout. Ils lui offrirent en mariage (Clem. Alexand. Protrept. ad Gent.) la Déesse Minerve par une licence plus que poétique, car les Poètes nous asseurent constamment qu'Elle fût toujours ferme à garder le vœu de virginité. Demetrius ne fit pas grand cas d'un pucelage aussi suranné que celui-là, et qu'on ne pouvoit même lui livrer qu'en effigie, mais pour trouver quelque chose de réel dans la proposition des Athéniens, il mena une Courtisane dans la chambre de Minerve, et la fit coucher avec lui dans le lit de cette Déesse. Les trois Favoris de Demetrius eurent aussi leur part aux honneurs divins, leurs Autels, leurs Chapelles et leurs Sacrifices (Athenaeus, l. 6). Cependant il y a lieu de croire qu'ils n'étoient pas fort gens de bien, car Demetrius (Plutarch. in ej. vit.) étoit l'homme du monde le plus vicieux, et le plus abymé dans les voluptez les plus infâmes.
injurieux à la Divinité. Car enfin, faire abatre le Temple
■80 d'un Dieu, en punition de ce qu'il a laissé périr un homme, n'est-ce pas croire que Dieu est justiciable de l'homme ; que Dieu doit agir non pas selon sa volonté, mais selon qu'il plaît à l'homme ; que s'il ne le fait pas, l'homme est en droit de le châtier par la suppression des
85 honneurs qu'on lui rendoit, comme quand un Prince punit ses serviteurs en les dépouillant de leurs charges ? N'est-ce pas croire que Dieu est injuste, et qu'on peut lui faire des affronts impunément ? En un mot, n'est-ce pas porter le mépris et l'insolence plus loin que jamais Athée
90 n'a fait ? Un Athée ne rend point d'honneurs à Dieu, parce qu'il n'est point persuadé qu'il existe. S'il abat un Temple, il croit n'offenser aucune Divinité. Mais un Idolâtre qui fait la même chose, refuse des honneurs à un Dieu qu'il reconnoit, et les lui refuse afin de l'offenser.
95 II n'est pas si ignominieux de n'avoir pas le privilège d'entrer quelque part, que d'en être chassé après y avoir été receu(A) ; donc les Idolâtres qui abatent les autels sur quoi ils avoient sacrifié, pèchent plus grièvement qu'un Athée.
100 Prononcez, je vous prie, sur cette question. Supposons deux François, dont l'un n'obeïroit ni à Louis XIV, ni à quelque autre Roy que ce fust, et l'autre meconnoissant le Grand Prince que Dieu nous a donné, reconnoitroit pour Roy de France un homme de peu de mérite. A vôtre 105 avis, lequel de ces deux hommes là offenseroit davantage le Roy ? Ce seroit sans doute le dernier, car en fait de rébellion, le premier pas est de refuser l'obéissance à son
(a) Turpiùs ejkltur, quant non admittitur bospes.
100. Terni ce § : Prononcez, je vous prie, jusqu'à : Si vous joignez, est une addition de B.
Prince légitime ; mais le comble de la felonnie est d'en mettre un autre en sa place ; et plus celui qu'on lui subs-
110 tituë est destitué de mérite, plus offense-t-on le Prince à qui l'on doit obeïr. Un Roy qui se voit détrôner par ses sujets, parce qu'ils veulent vivre en Républicains, se console plus aisément, que s'il les voit se choisir un autre Monarque ; car au second cas ils témoignent que ce
1 1 5 n'est point la haine de la Monarchie qui les fait agir, mais la haine particulière qu'ils ont pour leur Souverain. Il n'est pas difficile par ces considérations, de connoitre que les Idolâtres, qui au lieu d'adorer le véritable Roy de l'Univers, lui ont substitué un nombre innombrable de
120 Divinitez chymeriques, ont été plus injurieux à Dieu, que les Athées.
Si vous joignez à ceci les remarques qui ont été déjà faites en raportant la V. Raison, et si vous considérez que la Déification des personnes infâmes contient ou de
125 pareilles enormitez, ou de plus grandes encore, vous ne douterez point que l'Idolâtrie Payenne n'ait été pire que l'Athéisme.
Je ne sai même, si je ne ferois pas bien de vous prier de joindre cette considération à toutes les autres ; c'est
130 qu'il paroît par tous les Oracles des anciens Payens, que le Démon n'a jamais poussé les hommes à l'Athéisme, et qu'au contraire il a fait tous les efforts imaginables pour entretenir l'Idolâtrie dans leur esprit. Quand il est question de connoître les divers degrés du péché, il me semble
135 que le Démon n'est pas un juge peu compétent ; et si quelque créature se connoit en crimes, c'est assurément celle-là. Il semble donc, que puisque le Diable donne la préférence à l'Idolâtrie, elle est plus criminelle que l'irre-
128. La fin de la section n'est pas dans A depuis : Je ne sai même.
ligion. Je tiendrais cette preuve pour démonstrative, si 140 je ne me souvenois de la raison que j'ay donnée de cette préférence (a).
Ce qui me reste à vous raporter du Discours de nôtre
habile homme, un peu commenté, est trop considérable
et trop scabreux, pour ne me pas engager à prendre
145 quelque repos avant que d'y mettre la main. Je m'arrête
donc icy pour un peu de tems.
A...., le 9. de Juillet 1681.
(a) Cy-dessus § 113.