‹ Pensées diverses sur la comèteChapitre 61 sur 167 · C. si l'on · texte numérisé non relu

C. si l'on

(1) Sur la croyance, aux jours heureux ou malheureux, cf. Thiers, Traité des Superstitions, I, liv. IV, ch. III.

9. d'un certain nom ; c'est que s'ils épluchent avec la même diligence les autres saisons de l'année, les autres Règnes et les autres périodes des Etats, ils y trouveront

1 5 indifféremment des révolutions toutes semblables, pourveu qu'ils se défassent de leur préjugé à tout le moins pendant la recherche qu'ils tairont : car c'est leur préjugé qui les trompe. Ils sont persuadez avant que de consulter l'Histoire, qu'il y a des mois et des nombres affectez aux

20 grands evenemens. Là dessus ils ne consultent pas tant l'Histoire pour savoir si leur persuasion est véritable, que pour trouver qu'elle est véritable : et on ne saurait dire l'illusion que cela fait aux sens et au jugement. En effet il arrive de là qu'on observe beaucoup mieux les faits que

25 l'on désire de trouver, que les autres, et que l'on grossit ou que l'on diminue la qualité des evenemens selon sa préoccupation. Ce qu'il y a donc de vrai à l'égard des mois, des jours, des années et des nombres, c'est que Dieu n'a point affecté aux uns plutôt qu'aux autres les

30 evenemens qui servent à la punition des Peuples, et à la fondation ou à la ruine des Empires. Ce serait une affectation indigne de la grandeur de Dieu, et qui ne lui peut être attribuée que par ces esprits superstitieux qui attachent sa Providence à une infinité de minuties. L'Ecriture et les

35 Pères déclament contre cet abus en divers endroits, et il est faux que l'Histoire le favorise.

Sentiment des Payens sur les jours heureux ou malheureux.

Je ne nie pas que les Payens n'ayent cru qu'il y avoit des mois et des jours qui avoient quelque chose de fatal,

ceux par exemple où l'Etat avoit perdu quelque bataille signalée, et que sur ce fondement ils n'ayent évité d'entre- 5 prendre quelque chose en ces mois et en ces jours là. Le 24 de Février dans les années bissextiles étoit réputé si malheureux que Valentinien (a) ayant été elû Empereur n'osa se montrer en public de peur d'encourir la fatalité de cette journée, soit qu'il fust encore dans la superstition

10 quant à ce point là, tout bon Chrétien qu'il étoit, soit que par Politique il ne voulust pas s'exposer à être cru malheureux. Je sai aussi qu'il y a des jours où des Généraux d'armée ont constamment éprouvé les faveurs de la fortune. Timoleon (b) gagna toutes ses plus fameuses

15 batailles le jour de sa naissance. Soliman gagna la bataille de Mohacs et- prit la ville de Belgrade, comme aussi selon quelques uns (c), l'Ile de Rhodes et la ville de Bude le 29 d'Août. Mais je sai aussi que ce n'est pas une raison qui prouve que Dieu ait attaché sa bénédiction à une cer-

20 taine journée plutôt qu'à une autre.

Réfutation du sentiment des Payens.

Car I. on trouve qu'un même jour a été heureux et malheureux à un même Peuple. Ventidius à la tête d'une armée Romaine bâtit celle des Parthes, et fit périr Pacorus leur jeune Roy qui la commandoit, à pareil jour que

(a) Ammian Marcell., lib. 26, c. I.

(b) Cornet. Nepos in ej. vit a.

(c) Du Verdier, Hist. des Turcs.

5 Crassus General des Romains avoit été tué, et son armée taillée en pièces par les Parthes. Lucullus ayant attaqué Tigrane, Roy d'Arménie, sans s'arrêter aux vains scrupules des officiers de son armée, qui lui remontroient qu'il falloit bien se donner de garde de combattre ce jour là,

io qui avoit été mis par les Romains entre les jours malheureux, depuis la funeste victoire que les Cimbres avoient remportée sur les troupes de la Republique ; Lucullus (a), dis-je, se moquant de cette superstition, gagna une des plus mémorables batailles qui se voyent dans l'Histoire

15 Romaine, et changea le destin de ce jour là, comme il l'avoit promis à ceux qui le vouloient détourner de son entreprise. Tout le monde sait que le même jour que Valentinien regardoit comme malheureux, a été celui où Charles V autre Empereur Romain espérait le plus de sa

20 fortune.

IL Outre cela nous savons que le bonheur éprouvé par quelques Princes en certains jours n'est pas un pur effect de leur fortune, qui ait affecté de les favoriser en un tems plutôt qu'en un autre : c'est une suitte du choix qu'ils ont

25 fait de certains jours pour y entreprendre les choses les plus importantes. Ainsi Timoleon s'étant persuadé que le jour qu'il vint au monde, étoit un jour de prospérité pour lui, le choisit pour attaquer ses ennemis avec plus de confiance, et il n'oublia pas sans doute de flatter ses

30 soldats de l'espérance de la victoire, par la considération du jour. Les soldats se confiant à la bonne fortune de Timoleon se bâtirent plus vigoureusement qu'ils n'eussent fait. Timoleon de son côté ne négligea rien pour signaler le bonheur du jour de sa naissance, de quoi il voyait bien

35 qu'il pourroit tirer dans la suitte un grand profit. Il n'y a

(a) Plutarch. in ej. vit a.

donc rien d'extraordinaire, qu'il ait été victorieux ce jour là, et qu'ayant persuadé à ses troupes que c'étoit le jour favori de la fortune, elles ayent toujours donné sur l'ennemi ce jour là, avec cette ardeur et cette confiance qui

40 sont un des principaux instrumens de la victoire. A quoi il faut ajouter que les ennemis s'étonnent beaucoup quand ils croyent être attaquez sous des auspices favorables à l'Aggresseur. Il paroit par l'Histoire de Soliman que la confiance qu'il avoit inspirée à ses trouppes sur le

45 29. Août, luy faisoit choisir ce jour là ou pour un assaut gênerai, ou pour une bataille, et qu'il avoit alors plus de soin de préparer toutes choses à la victoire qu'en un autre tems, afin de confirmer de plus en plus la bonne opinion de cette journée pour s'en servir dans l'occasion.

50 II ne faut donc pas s'étonner qu'il ait eu de grands succez le 29. jour d'Août.

Comment il arrive qu'on gagne des batailles en certains jours affecte^.

En un mot les evenemens heureux ou malheureux à une certaine Nation, qui arrivent en certains jours, ne sont pas attachez à ces jours par leur nature, ou independemment de nôtre choix : mais ils dépendent des pas- 5 sions, qui s'excitent dans le cœur de l'homme par la circonstance du tems, et de l'adresse qu'on a de choisir le tems propre à exciter ces passions. Ainsi un gênerai se

40. A. qui est un des principaux instrumens. 5. C. des passions que les circonstances du tems excitent dans le eœur de l'homme.

sert de la circonstance du tems et du lieu pour encourager ses Trouppes. Il leur représente que c'est à pareil

io jour ou dans le même champ de bataille que les Ennemis furent batus autrefois, qu'il faut soutenir la gloire de la Nation : et cependant le gênerai ennemi exhorte ses soldats à effacer la honte d'une pareille journée, et à venger les Mânes de leurs Compatriotes dont ils voyent

15 encore les ossemens. Voila comment il arrive ou qu'on bat trois ou quatre fois de suitte les ennemis à pareil jour, en même lieu : ou qu'on y est alternativement batu et victorieux. Tout cela dépend après Dieu de l'adresse de l'homme à bien prendre son tems pour ménager les pas-

20 sions. Or comme la naissance d'un Prince, une victoire et choses semblables qui commencent à faire juger qu'un jour est heureux, roule indifféremment sur quelque jour de l'année que ce puisse être, il faut dire qu'il n'y a point de jour ni de mois affecté au bonheur ni au

25 malheur, et quand cela ne seroit pas tout à fait vrai à l'égard de chaque jour, à cause qu'il y en a qui peuvent reveiller les passions d'une manière particulière ; du moins doit on m'avoùer que les années qui suivent les Comètes ne sont pas affectez particulièrement à la puni-

30 tion des péchez de l'homme, puis qu'on ne sauroit le montrer par l'expérience.

Ce qu'il faut repondre à ceux qui citent des exemples pour les présages des Comètes.

Il est vrai que les moins habiles dans l'Histoire vous citent quantité de desordres arrivez après l'apparition des

Comètes, sans jamais parler d'aucun bonheur arrivé dans ce tems là. Par exemple ils vous enfilent toutes les guerres qui ont travaillé l'Europe depuis l'an 1618, jus- 5 ques à la paix de Munster, et jettent toute cette longue suitte de maux sur le dos de la Comète qui parut en 1618 sans faire mention que de ces maux. Mais outre que c'est étendre le pouvoir des Comètes au delà de ses justes bornes ; outre que ce qu'ils appellent un mal a produit

10 un très grand bien à la meilleure partie de l'Europe Chrétienne, qui s'est délivrée par là du péril où elle étoit de perdre sa liberté ; outre tout cela, dis-je, qui ne voit que si une fois on s'arrête à tous ces citateurs d'exemples, il faudra donner gagné à toutes les superstitions et à tous

15 les contes des vieilles, car il n'y a point de femme qui ne vous cite avec mille circonstances ennuyeuses, la mort de vingt ou trente de ses parens ou amis décédez dans l'an et jour, après s'être trouvez eux treziemes dans quelque repas, et plusieurs chagrins qui lui sont arrivez constam-

20 ment après la cheute de sa salière, sans vous citer jamais aucune partie de plaisir, ni aucun bonheur ?

Qu'il n'y a point de fatalité dans certains noms (1).

Ce que j'ay remarqué contre ceux qui croyent que la fortune a certains tems affectez, me fait songer à une illusion qui approche fort de celle là, c'est de s'imaginer,

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