DES PASSIONS ET DES AFFECTIONS DE L AME
nature, surtout à celle du poëte ; mais l'orgueil est ennemi de la bonté.
La vanité n'entend raison que lorsqu'elle est contente.
Il est bon d'ouvrir la veine à la vanité, de peur que
l'homme ne la garde en soi trop entière, et n'en devienne
surmené. 11 lui faut des écoulements, pour ainsi dire,
journaliers.
L'amour-propre satisfait est toujours tendre. L'orgueil lui-même a ses tendresses.
Les caractères fiers aiment ceux qu'ils serv^ent.
Les orgueilleux me semblent avoir, comme les nains, la taille d'un enfant et la contenance d'un homme.
L'ambition est impitoyable : tout mérite qui ne la sert pas est méprisable à ses yeux.
Les valets mentent souvent par respect et par crainte
seulement.
L'admiration est un soulagement pour l'attention, un terme qu'elle se prescrit pour son plaisir et son
repos.
11 est un besoin d'admirer ordinaire à certaines femmes dans les siècles lettrés, et qui est une altération du besoin d'aimer.
Il est une admiration qui est fille du savoir.
On donne une idée de la Divinité par l'adoration, db
la puissance par la soumission, et du mérite par le
espect
cm.
Le respect se rend à l'empire qu'on a sur soi-même ou qu'on exerce sur les autres. C'est un sentiment commandé et prélevé comme un tribut.
Il faut tâcher, autant qu'on peut, de ne mépriser personne.
Tout vieillit, même l'estime, si l'on n*y prend garde
Le respect est meilleur encore à éprouver qu'à inspirer, car le respectueux est toujours estimable. Ce sentiment a pour principe une opinion d'excellence qui ne peut se former dans ceux où rien n'est excellent.
" Nous respectons malgré nous ceux que nous voyons respectés.
Il serait difficile de vivre méprisé et vertueux : nous avons besoin de support.
Sans le respect, le mérite ne produit point l'illusion qui en fait le charme. On éprouve pour ceux qui l'inspirent une espèce d'affection tendre, dont le bonheur serait perdu, si l'on n'avait pour eux qu'une estime mesurée à la grandeur de leur mérite.
ex.
Par la chasteté, l'âme respire un air pur dans les lieux Ins plus corrompus ; par la continence, elle est fo»**^.,
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en quelque état que soit le corps ; elle est royale par son empire sur les sens; elle est belle par sa lumière et par sa paix.
Dieu! que la chasteté produit d'admirables amours I et de quels ravissements nous privent nos intempérances !
Il suffit de la raison pour être modéré; mais la piété seule peut rendre chaste.
On a dit que la chasteté était la mère des vertus. Elle enchaîne, en effet, la plus chère et la plus impérieuse de nos passions. L'âme qu'elle habite acquiert, par elle, une énergie qui lui fait surmonter facilement les obstacles qu'elle rencontre dans la route du devoir. Quand la chasteté est perdue, l'âme est molle et lâche : elle n'a plus que les vertus qui ne lui coûtent rien.
Le nombre est le père de l'impudence; l'unité en est
l'ennemie.
La pudeur a inventé les ornements.
Il faut que les regards soient respectueux.
« Dieu punira, » disent les Orientaux, « celui qui « voit et celui qui est vu. » Belle et effrayante recommandation de la pudeur I
Les beaux sentiments embellissent. Voyez, par exemple, l'expression et l'admirable disposition que donnent
au visage humain la pudeur, le respect, la piété, la compassion et l'innocence.
Des yeux levés au ciel sont toujours beaux, quels qu'ils soient.
Il y a une certaine pudeur à garder dans la misère. Elle a pour principe cette répugnance louable et naturelle à tous les hommes bien nés, d'exposer aux yeux d' autrui des objets désagréables et dégoûtants. Il faut bien se garder déporter atteinte à ce sentiment honnête, dans-les autres ou dans soi-même. Il est des hommes dont les bienfaits violent l'infortune; d'autres dont les plaintes ou la contenance prostituent, en quelque sorte, leur malheur aux passants. Le pauvre doit avoir la modestie des jeunes vierges, qui ne parlent de leur sexe et de leurs infirmités qu'avec retenue, en secret et par nécessité.
Une femme doit avoir de la pudeur, non-seulement pour elle-même, mais pour tout son sexe, c'est-à-dire qu'elle doit être jalouse que toutes les femmes en gardent les lois, car ce qui blesse la modestie de l'une blesse la modestie de toutes. Celle qui se met nue aux yeux des hommes déshabille en quelque sorte toutes les femmes honnêtes; en se montrant sans voiles, elle montre sans voiles toutes les autres.
Une toile d'araignée, faite de soie et de lumière, ne serait pas plus difficile à exécuter que cet ouvrage ; Qu'est-ce que la pudeur?
QU'EST-CE QUE LA PUDBUn?
J'ai à peindre un objet charmant, mais qui se refuse sans cesse à la couleur de tous les styles, et souffre peu d'être nommé. Je l'envisage ici de haut, et on le saisit avec peine, même quand on le considère dans soi-même ou auprès de soi. Mon entreprise est donc pénible; elle est impossible peut-être. Je demande au moins qu'on' me suive avec persévérance dans le dédale et les détours où mon chemin m'a engagé. Je désire qu'on m'abandonne à la pente qui me conduit. Enfin, je réclame pour moi ce que j'ai moi-même donné à mon sujet et à mon style, une espérance patiente et une longue attention.
La pudeur est on ne sait quelle peur attachée à notre sensibilité, qui fait que l'âme, comme la fleur qui est son image, se replie et se recèle en elle-même, tant qu'elle est délicate et tendre, à la moindre apparence ae ce qui pourrait la blesser par des impressions trop vives ou des clartés préiûaturées. De là cette confusion qui, s' élevant à la présence du désordre , trouble et mêle nos pensées, et les rend comme insaisissables à ses atteintes. De là ce tact mis en avant de toutes nos perceptions,
cet instinct qui s'oppose à tout ce qui n'est pas permis, cette immobile fuite, cet aveugle discernement, et cet indicateur muet de ce qui doit être évité ou ne doit pas être connu. De là cette timidité qui rend circonspects tous nos sens, et qui préserve la jeunesse de hasarder son innocence, de sortir de son ignorance, et d'interrompre scffi bonheur. De là ces effarouchements par lesquels l'inexpérience aspire à domeurer intacte , et fuit ce qui peut trop nous plaire, craignant ce qui peut la blesser.
La pudeur abaisse notre paupière entre nos yeux et les objets, et place un voile plus utile, une gaze plus merveilleuse entre notre esprit et nos yeux. Elle est sensible à notre œil même par un lointain inétendu et un magique enfoncement, qu'elle prête à toutes nos formes, à notre voix, à notre air, à nos mouvements, et qui leur donnent tant de grâce. Car, on peut le voir aisément : ce qu'est leur cristal aux fontaines, ce qu'est un verre à nos pastels, et leur vapeur aux paysages, la pudeur l'est à la beauté et à nos moindres agréments
Quelle importance a la pudeur? Pourquoi nous futelle donnée ? De quoi sert-elle à l'âme humaine ? Quelle est sa destination, et quelle est sa nécessité? Je vais tâcher de l'expliquer.
Quand la nature extérieure veut créer quelque être apparent, tant qu'il est peu solide encore, elle use de précautions. Elle le loge entre des tissus faits de toutes les matières, par un mécanisme inconnu, et lui com^ pose un tel abri, que l'influence seule de la vie et du
qu'est-ce que la pudeur? S\
mouvement peut, sans effort, y pénétrer. Elle met le germe en repos, en solitude, en sûreté, le parachève avec lenteur, et le fait tout à coup éclore. Ainsi s'est formé Tuntvers; ainsi se forment en nous toutes nos belles qualités.
Quand la natureintérîeure veut créer notre être moral, et faire éclore en notre sein quelque rare perfection, d'abord elle en produit les germes, et les dépose au centre de notre existence, loin des agitations qui se font à notre surface. Elle nous fait vivre à l'ombre d'un ornement mystérieux, tant que nous sommes trop sensibles et ne sommes pas achevés, afin que les développements qu'elle prépare à cette époque puissent se faire en sûreté dans nos capacités modestes, et n'y soient pas interrompus par les impressions trop nues des passions dures et fortes qui s'exhalent des autres êtres, et qui émanent de tous les corps.
Comme les molécules qui causent nos sensations, si elles entraient, sans retardement, dans cet asile ouvert à toutes les invasions, détruiraient ce qu'il contient de plus tendre, en livrant notre âme à l'action de la matière, la nature leur oppose un rempart. Elle environne d'un réseau inadhérent et circulaire , transparent et inaperçu, cette alcôve aimante et vivante, où, plongé dans un demi-sommeil, le caractère en son germe reçoit tous ses accroissements. Elle n'y laisse pénétrer qu'un demi-jour, qu'un demi-bruit, et que l'essence pure de toutes les affections. Elle oppose une retenue à toutes nos sensations, et nous arme d'un mécanisme suprême qui, aux téguments palpables destinés à protéger, contre la douleur, notre existence extérieure, en sur-
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ajoute un invisible, propre à défendre du plaisir nos sensibilités naissantes. A cette époque de la vie, enfin, la nature nous donne une enveloppe : cette enveloppe est la pudeur.
On peut, en effet, se la peindre en imaginant un contour où notre existence en sa fleur est de toutes parts isolée, et reçoit les influences terrestres à travers des empêchements qui les dépouillent de leur lie, ou en absorbent les excès. Elle arrête à notre surface les inutiles sédiments des impressions qui arrivent du dehors, et, n'admettant entre ses nœuds que leur partie élémentaire, dégagée de toute superfluité, elle fait sans effort contracter à l'âme la sagesse, et à la volonté l'habitude de n'obéir qu'à des mobiles spirituels commo elle. Elle assure à nos facultés le temps et la facilité de se déployer, hors d'atteinte et sans irrégularité, en un centre circonscrit, où la pureté les nourrit et la candeur les environne, comme un fluide transparent. Elle tient nos cœurs en repos et nos sens hors de tumulte, dans ses invisibles liens, incapable de nous contraindre dans notre développement, mais capable de nous défendre, en amortissant tous les chocs, et en opposant sa barrière à nos propres excursions, lorsque trop d'agitation pourrait nous nuire ou nous détruire. Elle établit, entre nos sens et toutes leurs relations, une telle médiation et de tels intermédiaires, que, par elle, il ne peut entrer, vians l'enceinte où l'âme réside, que des images ménagées, des émotions mesurées et des sentiments approuvés.
Est-il besoin maintenant de parler de sa nécessité? Ce q^u'est aux petits des oiseaux le blanc de l'œuf et
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cette toile où leur essence est contenue; ce qu'est au pépin sa capsule; ce qu'est à la fleur son calice, et ce que le ciel est au monde, la pudeur l'est à nos vertus. Sans cet abri préservateur, elles ne pourraient pas éclore; l'asile en serait violé, le germe mis à nu et la. couvée perdue.
Appliquons cette idée aux faits, et le système aux phénomènes. Nous avons tous de la pudeur, mais non une pudeur pareille. Cette toile immatérielle a des contextures diverses. Elle nous est donnée à tous, mais ne nous est pas départie avec une égale largesse, ni avec la même faveur. Quelques-uns ont une pudeur peu subtilement ourdie; d'autres n'en ont qu'un lambeau. Ceux qui portent en eux les germes de toutes les perfections ont seuls une pudeur parlaite, seuls une pudeur entière, et dont les innombrables fils se rattachent ii tous les points où aboutit leur existence. C'est cellelà que je décris.
Nous ne la gardons pas toujours. Elle est semblable à la beauté : d'affreux accidents nous l'enlèvent , et d'elle-même, sans efforts, elle diminue et s'efface, lorsqu'elle serait inutile et que le but en est atteint. La pudeur, en effet, subsiste aussi longtemps qu'il est en nous quelque particule inconnue qui n'a pas pris sa substance et toute sa solidité, et jusqu'à ce que nos organes aient été rendus susceptibles d'adopter et de retenir des impressions éternelles. Mais quand les molles semences de nos solides qualités ont pris tout leur développement; quand nos bienveillances premières, comme unlait qui se coagule, ont produit en nous la bonté, ott que notre bonté naturelle est devenue inaltérable ;
quand, nourri de notions chastes, notre esprit s'est développé, et peut garder cet équilibre que nous appelons Ja raison, ou que notre raison est formée ; quand nos rectitudes morales ont insensiblement acquis cette indestructibilité qu'on nomme le caractère, ou que le caractère en son germe a reçu tous ses accroissements ; enfin, quand le secret principe d'aucune dépravation ne pouvant plus s'introduire en nous que par notre volonté, et nous blesser qu'à notre su, notre défense est en nous-mêmes : alors l'homme est achevé , le voile tombe et le réseau se désourdit.
Même alors, cependant, la pudeur imprime en nous ses vestiges et nous laisse son égide. Nous en perdons le mécanisme, mais nous en gardons la vertu. Il nous reste une dernière ombre du réseau : je veux dire cette rougeur qui nous parcourt et nous revêt, comme pour effacer la tache que veut nous imprimer l'atfront, ou pour s'opposer au plaisir excessif et inattendu que peut nous causer la louange.
Elle nous lègue encore de plus précieux fruits : un goût pur dont rien n'émoussales premières délicatesses; une imagination claire dont rien n'altéra le poli ; un esprit agile et bien fait, prompt à s'élever au sublime; une flexibilité longue que n'a desséchée aucun pli ; l'amour des plaisirs innocents, les seuls qu'on ait longtemps connus ; la facilité d'être heureux, par l'habitude où l'on vécut de trouver son bonheur en soi ; je ne sais quoi de comparable à ce velouté des fleurs qui furent longtemps contenues entre des freins inextricables, où nul soufïïe ne put entrer ; un charme qu'on porte en son âme et qu'elle applique à toutes choses, en sorte
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qu'elle aime sans cesse, qu'elle a la faculté d'aimer toujours ; une éternelle honnêteté ; car il faut ici l'avouer, comme il faut l'oublier peut-être : aucun plaisir ne souille l'âme, quand il a passé par des sens où s'est déposée i\ loisir et lentement incorporée cette incorruptioilité; enfin, une telle habitude du contentement de boi-même, qu'on ne saurait plus s'en passer, et qu'il faut vivre irréprochable pour pouvoir vivre satisfait.
DBS DIFFÉRENTS AGES.
DE LA VIE, DE LA MALADIE ET DE LA MORTo
Rien ne coûte tant aux enfants que la réflexion. C*est que la dernière et essentielle destination de l'âme est de voir, de connaître, et non de réfléchir. Réfléchir est un des travaux de la vie, un moyen d'arriver, un chemin, un passage, et non pas un centre. Connaître et être connu, voilà les deux points de repos ; tel sera le bonheur des âmes.