XIX
Pour bien faire, il faut oublier qu'on est vieux, quand on est vieux , et ne pas trop sentir qu'on est jeune, quand on est Jeune.
Il n'y a de bon, dans l'hornme, que ses jeunes sentiments et ses vieilles pensées.
\xi.
La jeunesse aime toutes les sortes d'imitations ; mais
?âge mûr les veut choisies, et la vieillesse n'en veut plus que de belles.
Deux âges de la vie ne doivent pas avoir de sexe ; l'enfant et le vieillard doivent être modestes comme des femmes.
La vieillesse aime le peu , et la jeunesse aime le trop.
Les quatre amours correspondant aux quatre âges de la vie humaine bien ordonnée sont Tamour de tout, l'amour des femmes, l'amour de l'ordre, et l'amour de Dieu. Il est cependant des âmes privilégiées qui, s'adonnant, dès la jeunesse et presque dès l'enfance, à l'amour de l'ordre et à l'amour de Dieu, s'interdisent l'amour des femmes, et passent une longue vie à n'aimer rien que d'innocent.
Le soir de la vie apporte avec soi sa lampe.
Les vertus religieuses ne font qu'augmenter avec l'âge; elles s'enrichissent de la ruine des passions et de la perte des plaisirs. Les vertus purement humaines, au contraire, en diminuent et s'en appauvrissent.
Chaque année il se fait en nous un nœud, comme dans les arbres; quelque branche d'intelligence se développe, ou se couronne et se durcit
L'oisif studieux sait qu'il vieillit, mais le sent peu; il est toujours également propre à ses études.
90 TITRE Yli
La lenteur de l'âge rend facile la patience dans le travail.
Avec rage, il se fait comme une exfoliation dans la partie morale et intellectuelle du cerveau; l'esprit se décrépit; les notions et les opinions se détachent, comme par couches, de la substance médullaire; et les premières impressions, qui y sont plus intimement unies, revivent et reparaissent, à mesure que les autres s'en séparent et les y laissent à découvert.
On peut avancer longtemps dans la vie sans y vieillir. Le progrès, dans l'âge mur, consiste à revenir sur ses pas, et à voir où l'on fut trompé. Le désabusement, dans la vieillesse est une grande découverte.
Ce surcroît de vie que nous appelons la vieillesse aurait toujours beaucoup de prix, quand même il ne nous serait donné que pour nous repentir et devenir meilleurs, sinon plus habiles.
La vieillesse egt le temps où la chrysalide entre dans TassoupissemenL
L'âge a ses glaçons ; ils se sentent sur les genoux, sur les coudes, sur tous nos nœuds; ils vont au cœur, mais ils n'y arrivent qu'à la fin.
La vieillesse n'ôte à l'homme d'esprit que des qualités inutiles à la sagesse.
Il semble que, pour certaines productions de l'esprit, l'hiver du corps soit l'automne de l'âme.
xxxvu.
Tant qu'il conserve sa raison , il reste à l'homme assez de feu, d'esprit et de mémoire pour converser avec le ciel et avec les âmes simples et bonnes . cela suffit; tout le reste est un superflu qui ne sert que pour les affaires, pour les plaisirs et pour les honneurs. Or, quelles affaires a-t-on, de quels honneurs, de quels plaisirs a-t-on besoin, quand on n'a rien de nécessaire à demander à la fortune, quand on est sage et qu'on est vieux?
XXX vm.
La vieillesse, voisine de l'éternité, est une espèce de sacerdoce, et, quand elle est sans passions, elle nous consacre. Elle semble donc autorisée à opiner sur la religion, mais avec défiance, avec crainte. Si l'on n'a plus alors de passions, on en a eu, et l'on en conserve les habitudes; si l'on est voisin de Dieu, on a gardé les impressions de la terre; enfin, on s'est longtemps trompé, et il faut craindre de se tromper encore, et surtout de tromper les autres.
Le résidu de la sagesse humaine , épuré par la vieillesse, est peut-être ce que nous avons de meilleur.
Une belle vieillesse est, pour tous les hommes qui la voient, une belle promesse, car chacun peut en concevoir l'espérance pour soi ou pour les siens. C'est la perspective d'un âge où l'on se flatte d'arriver; on aime à voir que cet âge a de la beauté.
Les vieillards sont la mgjesté du peuple.
Les vieillards robustes ont seuls la dignité de la vieillesse, et il ne sied qu'à eux de parler de leur âge. La vieillesse est en eux dans sa beauté; on l'y aime. Les délicats doivent faire oublier la leur, et l'oublier euxmêmes; il ne leur est permis de parler que de leur débilité.
Ceux qui ont une longue vieillesse sont comme purifiés du corps.
Il est un âge où l'on ne voit dans le visage que la physionomie, dans la stature que le support de la tête, dans le corps enfin que le domicile de l'âme.
Il n'y a de belle vieillesse que celle qui est patriarcale ou sacerdotale, et de vieillesse aimable, que celle du lévite ou du' courtisan.
La politesse aplanit les rides.
XL Vil.
Il ne convient au vieillard de parler longtemps que devant un petit nombre, à savoir, devant ceux qui doivent parler devant les autres.
Craignons une vieillesse sourcilleuse.
Il n'est pas vrai que la vieillesse soit nécessairement dépourvue de grâce. Elle peut en avoir dans les regards, dans le langage, dans le sourire. L'harmonie d'action et l'espèce de franchise tempérée qui produisent la grâce peuvent se rencontrer à tout âge entre
notre esprit et nos paroles, entre notre âme et nos manières.
Il y a, dans les vêtements propres et frais, une sorte de jeunesse dont la vieillesse doit s'entourer.
La vieillesse est amie de l'ordre, par cela même qu'elle est amie du repos. Elle aime l'arrangement autour d'elle, comme un moyen de commodité, comme épargnant la peme, et facilitant les souvenirs.
LU
La vieillesse devait être plus honorée dans des temps où chacun ne pouvait guère savoir que ce qu'il avait vu.
LUI
Il faut réjouir les vieillards.
Vous avez peut-être raison de penser ainsi, mais vous ii'avez pas raison de soutenir votre opinion contre un vieillard.
L'amitié qu'on a pour un vieillard a un caractère particulier : on l'aime comme une chose passagère; c'est un fruit mtir qu'on s'attend à voir tomber. Il en est à peu près de même du valétudinaire; on lui appliquerait volontiers le mot d'Épictète : « J'ai vu casser ce qui était fragile. »
Chose effrayante, et qui peut être vraie : les vieilÂards aiment à survivre.
Avec des sens qui sont éteints, et des forces qui diminuent, on tient plus à la vie à venir qu'à la vie présente, et l'on est malheureux si, ne pouvant plus vivre
de celle-ci, on ne veut pas non plus vivre de l'autre. En cherchant à retenir des biens qui fuient, avec des mains impuissantes à les saisir, on s'éloigne, on se détourne des biens qui viennent et semblent d'eux-mêmes se donner à nous, tant ils conviennent à nos faiblesses et s'assortissent avec elles, par le peu de force et de vie qu'il faut pour les goûter. A cette époque, la mémoire n'a plus aucun ressort, et, par un bienfait signalé, la crédulité est extrême. Au lieu donc de chercher à ranimer ses souvenirs, il ne faudrait songer qu'à fortifier ses espérances, à les nourrir, à s'y plonger; car c'est à cela seulement que nous sommes demeurés propres. Or, les espérances, à cet âge, ne peuvent plus avoir pour objet que les choses d'une autre vie.
Il n*y a d'heureux par la vieillesse que le vieux prêtre et ceux qui lui ressemblent.
Le temps et la santé, quand ils changent, changent notre tâche et nos obligations. Tout âge est près de sa fin ; il a un avenir toujours proche, et dont il nous importe à tous de nous occuper également, avenir que la jeunesse a sous ses pieds, comme la vieillesse le voit devant ses yeux. Faut-il donc agir, à la fin de la vie, comme au milieu ou au commencement? Notre action, à cette époque, ne doit-elle pas être dirigée autrement que dans d'autres temps ? Doit-on agir alors pour ce qui fuit, ou pour ce qui s'approche? Quant à moi, je crois qu'il faut planter et non bâtir, quoi qu'en aient dit les jeunes hommes.
La vie est un pays qu^ les vieillards ont vu et habite.
Ceux qui doivent le parcourir ne peuvent s*adresser qu'à eux pour en demander les routes.
Il faut recevoir le passé avec respect, et le présent avec défiance, si l'on veut pourvoir à la sûreté de l'avenir.
Notre vie est du vent tissu.
Que de gens boivent, mangent et se marient; achètent, vendent et bâtissent ; font des contrats et soignent leur fortune ; ont des amis et des ennemis, des plaisirs et des peines; naissent, croissent, vivent et meurent, mais endormis !
Il ne suffit pas de suivre le grand chemin de la vie humaine, de naître, de se marier et de mourir. Il faut, tandis qu'on croît, vivre soumis à la volonté de ses parents. Il faut, plus tard, fonder, gouverner et pourvoir, pour le présent et pour l'avenir, sa maison, sa famille et sa société, en inculquant dans tout ce qui nous touche des principes solides de probité et de vertu, en assujettissant assidûment à la règle et soi-même et les siens, en approvisionnant sa maison des biens nécessaires, sa famille de bons exemples, et ses amis de bons souvenirs. Enfin il faut mourir en espérant une meilleure vie.
Un peu de vanité et un peu de volupté, voilà de quoi se compose la vie de la plupart des femmes et des hommes.
La vie entière est employée à s'occuper des autres ;
nous en passons une moitié à les aimer, l'autre moitié
à en médire.
Lxvri.
On a besoin pour vivre de peu de vie il en faut beaucoup pour agir.
Nous sommes prêtres de Yesta : notre vie est le feu sacré que nous avons mission d'entretenir, jusqu'à ce que Dieu lui-même l'éteigne en nous.
Il est des âmes limpides et pures où la vie est comme un rayon qui se joue dans une goutte de rosée.
Chacun est sa parque à lui-même, et se file son avenir.
Il faut traiter notre vie comme nous traitons nos écrits : mettre en accord, en harmonie, le commencement, le milieu et la fin. Nous avons besoin, pour cela, d'y faire beaucoup d'etfaçures.
Songe au passé quand tu consultes, au présent quand tu jouis, à l'avenir dans tout ce que tu fais.
Les dettes abrègent la vie.
N'aimer plus que les belles femmes, et supporter les méchants livres : signes de décadence.
Il faut accepter de bonne grâce les difformités que le ciel envoie ou que le temps amène.
Le meilleur des expédients, pour s'épargner beau-
:oup (lo peine dans la vie, c'est de penser très-peu à son intérêt propre.
On est heureux quand on sort de la santé pour entrer dans la sagesse.
Qui n'a pas l'esprit de son âge, De son âge a tout le malheur,
dit Voltaire; et non-seulement il faut avoir Tesprit de son âge, mais aussi l'esprit de sa fortune et de sa santé.
Les valétudinaires n'ont pas, comme les autres hommes, une vieillesse qui accable leur esprit par la ruine subite de toutes leurs forces. Ils gardent jusqu'à la fin les mêmes langueurs ; mais ils gardent aussi le même feu et la même vivacité. Accoutumés à se passer de corps, ils conservent, pour la plupart, un esprit sain dans un corps malade. Le temps les change peu; il ne nuit qu'à leur durée.
Des forces toujours en travail, une activité sans repos, du mouvement sans intervalles , des agitations sans calme, des passions sans mélancolie, des plaisirs sans tranquillité ! c'est bannir le sommeil de la vie, marcher sans jamais s'asseoir, vieillir debout, et mourir sans avoir dormi.
Vivre médicinalement , ce n'est pas toujours vivra malheureux, quoi qu'en dise le proverbe, si, penaant ce temps, on vit en soi, ou avec soi. Vivre en soi, c'est n'avoir de mouvement que ceux qui nous viennent dep^-^us,
OU de notre consentement ; et vivre avec soi , c*est ne rien éprouver qui ne nous soit connu; c'est être le témoin, le confident, l'arbitre de tout ce qu'on fait, de tout ce qu'on dit et de tout ce qu'on pense; c'est se servir de compagnon, d'ami et de régulateur; c'est à la fois raenpr M^ contempler la vie.
L'air d'innocence qu'on remarque sur le visage des convalescents vient de ce que les passions se sont reposées et n'ont pas encore repris leur empire.
Naître obscur et mourir illustre, ce sont les deux termes de l'humaine félicité.
Il faut mourir aimable, si on le peut.
La patience et le mal, le courage et la mort, la résignation et la nécessité arrivent ordinairement ensemble. L'indifférence pour la vie naît avec l'impossibilité de la conserver.
Cette vie n'est que le berceau de l'autre. Qu'importent donc la maladie, le temps, la vieillesse, la mort, degrés divers d'une métamorphose qui n'a sans doute ici-bas que ses commencements ?
Lorsque la mort s'approche, la pensée se joue encore du cerveau, comme une vapeur légère prête à se dissoudre. Elle ne s'y fait plus qu'en tournoyant, semblable à la bulle de savon qui va se résoudre en goutte d'eau.
LXXXVIII
La poésie à laquelle Socrate dioait que les dieux l'a-
Tâient averti de s'appliquer, avant de mourir, c'est la poésie de Platon, et non pas celle d'Homère, la poésie immatérielle et céleste, dont l'âme est ravie, et qui tient les sens assoupis. Elle doit être cultivée dans la captivité, dans les infirmités, dans la vieillesse. C'est celle-là qui est les délices des mourants.
Quand on a trouvé ce qu'on cherchait, on n'a pas la temps de le dire : il faut mourir I
OK LA SOCIÉTÉ, DE LA CONVERSATION, DE LA POLlTESSfc ET DES MANIÈRES.
Il faut donner la souveraineté domestique aux pères sur les enfants, aux maîtres sur les apprentis, et aux vieillards sur la jeunesse.
Dans un état bien ordonné, les rois commandent à des rois, c'est-à-dire à des pères de famille, maîtres chez eux, et qui gouvernent leur maison. Que si quelqu'un gouverne mal la sienne, c'est un grand mal sans doute, mais beaucoup moindre que s'il ne la gouvernait
point.
III
Gouverner sa maison, c'est être vraiment citoyen, c'est véritablement prendre part au gouvernement général de la cité, en exercer les plus beaux droits, et en rendre la marche plus facile. Chaque chef de famille devrait être pontife et roi dans sa maison.
Peu d'hommes sont dignes d'être chefs de famille, et peu de familles sont capables d'avoir un chef.
Tout ce que le père de famille dit aux siens doit inspirer l'amour ou la crainte.
La sévérité rend les parents plus tendres. On aime ceux dont on est craint d'une crainte respectueuse.
Il est une classe de la société où les enfants pieux ne savent pas que leurs parents sont mortels. Ils n'ont jamais osé y penser.
VTIl.
Les malédictions des pères abrègent la vie ; celles des mères donnent la mort.
Jl faut ne choisir pour épouse que la femme qu'on choisirait pour ami, si elle était homme.
Rien ne fait autant d'honneur à une femme que sa patience, et rien ne lui en fait aussi peu que la patience de son mari.
Le triomphe des femmes n'est pas de lasser et de vaincre leurs persécuteurs, mais de les amollir et de faire tomber leurs armes.
De l'indissolubilité seule du mariage peut naître pour les femmes une communauté réelle des dignités de leurs époux, et de là, la considération extérieure, les honneurs et les respects.
On n'est, avec dignité, épouse et veuve qu'une fois.
Le divorce déplaît même dans les oiseaux. Buffon a diffamé les tourterelles.
Les enfants ne sont bien soignés que par leurs mères, et les hommes que par leurs femmes.
Il est de bonnes qualités qui ne se transmettent pas, ou qui n'entrent pas dans le cours de l'hérédité. Ce qui est délicat s'évapore. Le fils d'un homme grave et robuste est ordinairement un homme sensé; le fils d'un homme d'esprit est rarement homme d'esprit
Les cadets sont en général les plus beaux; leur moulage est plus net et plus sûr.
Nos pères trouvaient leurs plaisirs dans leur famille, leur instruction dans les temples, leurs amusements dans leur bibliothèque, et leurs délassements chez leurs voisins.
L'usage du lit, quand on y est seul, est pour la sagesse. « Il faut, dit Pythagore, se faire un temple de son lit. »
La table est une espèce d'autel qu'il faut parer les jours de fête et les jours de festin.
Dans les festins, il suffit d'être joyeux pour être aimable.
Les repas du soir sont la joie de la journée; les fes-
tins du matin sont une débauche. Je hais les chants du déjeuner.
XXTTI.
M pour son plaisir ni pour le nôtre il ne faut avoir pour commensal habituel un excellent convive; il nous blase et nous le blasons
Il y a dans la sobriété de la propreté et de l'élégance.
On n'aime pas la tempérance où la vertu n'entre pour rien.
Un peu de tout, rien à souhait : grand moyen d'être modéré, d'être sage, d'être content. .
Ayez soin qu'il manque toujours dans votre maîsoD quelque chose dont la privation ne vous soit pas trop pénible, et dont le désir vous soit agréable. Il faut se maintenir en tel état qu'on ne puisse être jamais ni rassasié ni insatiable
L'attention qu'on donne à la maison et aux meubles distrait du maître, comme le temple distrait du Dieu.
« Il n'est pas honnête de contredire les gens dans « leur maison, » dit le conte. Chaque homme a le droit d'y être maître absolu, d'y vivre en roi, et d'y être heureux, même p'M' son amour-propre. C'est là qu'il est comme permis à ses infirmités et à ses défauts d'être à l'aise. Il est cb jz lui : quiconque y vient, entre dans un empire étranger. Ce sont de tels privilèges qui, chez les peuples civilisés, rendent la vie domestique déli-
cieuse, et préférable à toutes les indépendances de l'homme brut et isolé. Cette vie, au surplus, a des devoirs qui imposent perpétuellement le sacrifice de ces droits. Mais l'abandon qu'on en fait est volontaire, généreux, honorable; il devient ainsi une possession, une jouissance et un bien de plus.
Il faut porter son velours en dedans, c'est-à-dire montrer son amabilité de préférence à ceux avec qui l'on vit chez soi.
L'aménité, le bon accueil sont un billet d'invitation ^ui circule toute l'année.
Voir le monde, c'est juger les juges.
On est dispensé d'être instrument dans la société, quand on y est modèle.
Epurer son goût, en écumant son esprit, est un des avantages de la bonne compagnie et de la société des lettres, à Paris. Les idées médiocres s'y dépensent en conversation ; on garde les exquises pour les écrire.
Que de choses on dit de bonne foi, en discourant sur un sujet, qu'on ne penserait pas, si l'on se bornait à le connaître, sans en parler! L'esprit s'échauffe, et sa chaleur produit ce qu'il ne tirerait pas de sa lumière. Parler est une source d'erreurs, mais peut-être aussi de quelques vérités. La parole a des ailes; elle porte où 'on n'irait pas.
On ne doit mettre dans un livre que la dose d'esprit
qu'il faut; mais on peut en avoir, dans la conversation, plus qu'il ne faut.
Quanci labus de l'esprit est un badinage, il plaît; quand il est sérieux, il déplaît.
Dans la conversation, on affuble vite sa pensée du premier mot qui se présente, et l'on marche en avant.
On se contente, dans la conversation, de signaler, d'étiqueter les choses par leur nom, sans se donner le temps d'en avoir l'idée.
C'est un grand désavantage, dans la dispute, d'être attentif à la faiblesse de ses raisons, et attentif à la force des raisons des autres ; mais il est beau de périr ainsi.
Le but de la dispute ou de la discussion ne doit pas être la victoire, mais l'amélioration.
Ce n'est jamais l'opinion des autres qui nous déplaît, mais la volonté qu'ils ont quelquefois de nous y soumettre, lorsque nous ne voulons pas.
Le plaisir de plaire est légitime, et le désir de dominer choquant.
La contradiction ne nous irrite que parce qu'elle trouble la paisible possession où nous sommes de quelque opinion ou de quelque prééminence. Voilà pourquoi les faibles s'en irritent plus que les forts, et les infirmes plus que les sains.
• 06 TITRE Mil.
On peut convaincre les autres par ses propres raisons ; mais on ne les persuade que par les leurs.
Une bonne raison, pour se faire comprendre, n'a jamais besoin que d'un mot, si on la sait bien.
Souvent une raison est bonne, non comme concluante, mais comme dramatique, parce qu'elle aie caractère de celui qui l'allègue, et qu'elle naît de son propre fonds ; car il y a des arguments ex homine^ comme il en est ad hominem.
C'est presque toujours avec les difficultés qui naissent de ses idées, et non avec celles qui naissent des choses, que l'homme est aux prises, dans les discussions dont il tourmente son esprit et l'esprit des autres.
Il faut se piquer d'être raisonnable, mais non pas d'avoir raison; de sincérité, et non pas d'infaillibilité.
La franchise est une qualité naturelle, et la véracité constante, une vertu.
Bonne dans l'exécution, la circonspection nuit aux affaires dans les conseils, et ne sert qu'à celui qui l'a. C'est la sincérité qu'il faut dans les délibérations. Elle ouvre de nouvelles voies aux recherches ; elle promène l'esprit sur plus de points; elle multiplie les unités dans la quantité d'expédients soumis aux délibérations; enfni, elle dde aux heureux résultats; car, pour bien
choisir, il vaut mieux choisir entre mille qu'entre deux.
LU
On ne peut s'expliquer franchement qu'avec l'espoir d'être entendu, et l'on ne peut espérer d'être entendu quapar les gens qui sont moitié de notre avis.
LUI
Quelqu'un a dit plaisamment: « Quand on est par- « venu à s'entendre, on ne sait plus que se dire. » Oui: mais on est tenté de se quitter et de se fuir, quand on ne s'entend pas.
LïV.
Il faut savoir entrer dans les idées des autres et savoir en sortir, comme il faut savoir sortir des siennes et y rentrer.
Certaines gens, quand ils entrent dans nos idées, semblent entrer dans une hutte.
Que peut-on faire entrer dans un esprit qui est plein, et plein de lui-même?
L'huile coulant sur le marbre offre l'image d'un caractère impénétrable aux douceurs de la persuasion. Or est pressé dans la vie, et ces caractères décidés, tout faibles qu'ils sont en secret, ressemblent à ces bornes qu'on aime mieux tourner que franchir, quand on les rencontre sur son chemin; au lieu. d'assiéger leurs opinions dans les règles, on les bloque, ou l'on se détourne.
Les esprits intraitables s'exposent à être flattés. On
cherche naturellement à désarmer ceux qu'on ne peut pas vamcre, et qu'on ne peut pas combattre,
De toutes les monotonies, celle de l'affirmation est la pire.
Il faut toujours avoir dans la tôte un coin ouvert et libre, pour y donner une place aux opinions de ses amis, et les y loger en passant. Il devient réellement insupportable de converser avec des hommes qui n'ont, dans le cerveau, que des cases où tout est pris, et où rien d'extérieur ncDeut entrer. Ayons le cœur et l'esprit hospitaliers.
Écrire serait cent fois moins pénible que converser avec ces gens qui sont perpétuellement occupés à passer la pierre ponce sur tout ce que vous pensez et sur tout ce que vous dites ; ils vous font mal. Avec eux, on ne peut se délasser ; il faut jouter, ferrailler, combattre. La contrainte qu'ils vous imposent, sans but et sans nécessité, est le plus insupportable inconvénient de toutes les dépendances.
L'attention de celui qui écoute sert d'accompagnement dans la musique du discours.
Il faut porter en soi cette indulgence et cette attention qui font fleurir les pensées d' autrui. Tout genre d'esprit qui exclut de notre caractère la complaisance, l'indulgence, ia condescendance, la facilité de vivre et de converser avec les autres, de les rendre contents de nous et contents d'eux-mêmes, en en mot d'être aimable et d'être aimant, est un mauvais genre d'esprit.
Un entendement doux est patient ; il clierche à comprendre avec lenteur, se prête à se laisser convaincre, évite de s'opiniâtrer, aime mieux s'éclairer que dominer.
Il vaut niieux se faire agréer que de se faire valoir.
Il est des entretiens où Tâme ni le corps n'ont de part. J'appelle ainsi ces conversations où personne ne parle du fond de son cœur, ni du fond de son humeur; où il n'y a ni abandon, ni gaieté, ni épancliement, ni jeu ; où l'on ne trouve ni mouvement ni repos, ni distraction ni soulagement, ni recueillement ni dissipation ; enfin, où l'on n'a rien donné et rien reçu, ce qui n'est pas un vrai commerce.
Dans la société, on parle de ce qu'on effleure ; mais dans l'intimité, on ne parle guère que de ce qu'on approfondit. ,
Les véritables bons mots surprennent autant ceux qui les disent que ceux qui les écoutent; ils naissent en nous, malgré nous, ou du moins sans notre participation, comme tout ce qui est inspiré.
Lxvm.
Une conversation ingénieuse avec un homme est un unisson; avec une femme, c'est une harmonie, un concert. Vous sortez satisfait de l'une ; vous «ortez d^ l'autre enchanté.
LXIXo
Il ne faut pas montrer une chaleur qui ne sera pas partagée ; rien n'est plus froid que ce qui n'est pas communiqué
liO TITRE Vlii.
Dans le discours, la passion, qui est véhémente, ne doit être que la dame d'atours de l'intelligence, qui est tranquille. Il est permis, il est même louable de parler avec son humeur; mais il ne faut penser et juger qu'avec sa raison.
LXXÎ.
Il vaut mieux remuer une question, sans la décider, que la décider, sans la remuer.
L'un aime à dire ce qu'il sait, et l'autre à dire ce qu'il pense.
Qui ne sait pas se taire n'obtient point d'ascendant. S'il faut agir, prodigue-toi; s'il faut parler, ménage-toi; en agissant, crains la paresse, et en parlant, crains l'abondance, l'ardeur, la volubilité.
La taciturnité est, dans quelques hommes, une qualité politique, espèce de charlatanisme qui a tous les effets des charlatanismes cachés
Si ijuelqu'un a deux noms, il faut l'appeler du plu» beau, du plus doux et du plus sonore
N'usez que de pièces d'or et d'argent dans le commerce de la parole.
On doit respecter la pudeur et la piété dans la légôreté de la conversation. Les exposer à rougir et les flétrir est un jeu grossier, un véritable attentat.
Se connaître est un devoir ; mais il ne nous est point
ordonné de connaître les autres. Observer leurs défauts, au delà du premier coup d'œil, est utile aux affaires, mais inutile, nuisible même à nos vertus.
Rendre risible ce qui ne l'est pas, c'est en quelque sorte rendre mauvais ce qui était bon.
Quiconque rit du mal, quel que soit ce mal, n'a pas le sens moral parfaitement droit. S'égayer du mal, c'est s'en réjouir.
Il faut haïr et mépriser avec esprit. Les gros mots blessent le bon goût; le sot rire est toujours le rire d'un sot; il rend haïssable celui qui l'a.
Dans les qualifications odieuses, les âmes douces restent toujours en deçà : elles ménagent et se ménagent.
Ne montrez pas le revers et l'exergue à ceux qui n'ont pas vu la médaille. Ne parlez pas des défauts des gens de bien à ceux qui ne connaissent ni leur visage, ni leur vie, ni leur mérite
La médisance est le soulagement de la malignité.
En prenant pour un travers d'esprit ce qui n'est qu'un travers d'opinion, ou pour un défaut de caractère ce qui n'est qu'un défaut d'humeur, en jugeant un homme d'après un propos, une vie d'après un fait, une âme d'après un mouvement, quand tout cela est irrégulier, on fait beaucoup de mal et beaucoup d'injustices.
fj2 TITRE VIII.
Pour dire du mal d'un homme illustre, il faut attendre qu'il en ait fait.
S'il est pardonnable de juger les vivants avec son humeur, il n'est permis de juger les morts qu'avec sa raison. Devenus immortels, ils ne peuvent plus être mesurés que par une règle immortelle, celle de la justice.
LXXXVIII
Le ciel punit souvent les fautes des gens de bien dans leur mémoire, en la livrant à la calomnie.
Dire d'un homme vain et bavard : c'est un bon père de famille, un bon voisin, un hôte affectueux, c'est le juger avec son âme. Dire, au contraire, du père de famille liomme de bien, du voisin officieux et du maître de maison hospitalier, qu'il est bavard, c'est le juger avec son esprit ; c'est oublier le visage pour la verrue, et le plan pour le point.
Attribuer à un galant homme le mérite qu'il n'a pas, c'est méconnaître celui qu'il a.
Repos aux bons! paix aux tranquilles !
Braver toujours les bienséances est d'une âme abjecte ou corrompue ; en être esclave dans toutes les occasions est d'une âme petite. Le devoir et les bienséances ne sont pas toujours d'accord.
La déférence pour l'âge, le mérite et la dignité, est une partie du devoir; pour les égaux, les étrangers et