II
Les vérités générales sont les vérités de Dieu. Les vérités particulières ne sont que des opinions de l'homme. Le nom de vérité devrait n'être donné qu'à ce qui regarde les natures, les essences, et n'appartenir à rien de ce qu'il est permis d'ignorer. Les vérités qui
éclairent le cœur et règlent les actions sont seules dignes de ce beau nom. Quand on l'applique aux choses matérielles, on en obscurcit la clarté. Tout ce qui n'est pas abstraction et maxime ne mérite que le
nom de fait.
La vérité ! Dieu seul la voit. Que dirait-on et que penserait-on là-haut? C'est en cela que consiste la vérité. Elle consiste à imaginer les choses comme Dieu et les saints les voient, comme on les voit au delà du monde, quand on y jette les yeux. On ne voit rien au vrai, si on ne le voit de haut. Il faut qu'on puisse dire : Cela est vrai sur la terre, cela est vrai dans le ciel.
La vérité ne vient pas et ne peut pas venir de nous. Dans tout ce qui est spirituel, elle vient de Dieu, ou des esprits amis Je Dieu auxquels sa lumière a lui, et, dans ce qui est matériel, des choses où Dieu l'a placée. Il faut doxic consulter Dieu d'abord, puis les sages et son propre esprit, pour tout ce qui est spirituel, et fouiller dans le fond des choses, pour ce qui est matériel.
Etudiez les sciences dans la vérité, c'est-à-dire en regardant Dieu, car elles doivent montrer la vérité, c'est-à-dire Dieu partout. N'écrivez rien, ne dites rien, ne pensez rien dont vous ne puissiez croire que cela est vrai devant Dieu.
Il y a dv'^s vérités inférieures qui servent à la vie et à ses usages ; des vérités moyennes qui exercent l'esprit, et qui lui donnent quelque satisfaction; enfin des vérités supérieures gui éclairent l'âme, la nourrissent et
font son bonheur. Il faut toujours lier les inférieures aux supérieures par les moyennes.
La vérité historique, hors des affaires, n'intéresse que l'érudit; la vérité physique n'intéresse que notre corps; mais la vérité morale intéresse toute notre âme, notre Yie et notre mort. Qu'importe doncla vérité historique, où est la vérité morale ? Si la première compromet la seconde, il faut s'en défier, et en attendre l'explication.
Les vérités suprêmes ont une si grande beauté, que les erreurs même qui nous occupent d'elles ont quelque chose de ravissant, et les ombres qui les voilent je ne sais quoi de lumineux.
Nos moments de lumière sont des moments de bonheur; quand il fait clair dans notre esprit, il y fait beau.
Cherchons nos lumières dans nos sentiments. Il y a là une chaleur qui contient beaucoup de clarté.
Nous aimons tellement le repos d'esprit, que nous nous arrêtons à tout ce qui a quelque apparence de vérité; et nous nous endormons sur les nuages.
Dans la lumière il y a deux points : le point qui éclaire et le point qui égare. Il faut s'en tenir au premier.
La vérité ressemble au ciel, et l'opinion à des nuages.
Ce qui est vrai à la lampe n'est pas toujours vrai au soleil.
Toute vérité a deux visages, toute règle deux surfaces, tout précepte deux applications.
« La vérité, » dit-on, « est toujours utile à la so- € ciété. » Il serait donc toujours permis de publier ce que l'on croit la vérité? C'est ce que prétendaient les sophistes, et ce que prétendent encore quelques philosophes. Ils font consister la vérité à ne rien dire qu'ils ne puissent prouver. Ils l'aiment et la considèrent comme une prérogative, une dignité, une sorte d'affranchissement personnel. Persuadés que tous leurs sentiments sont la vertu môme, et toutes leurs pensées la vérité, ils se croient magistrats nés, législateurs par nature, et, comme tels, non-seulement autorisés, mais obligés à répandre leurs opinions. Oui, la vérité de Dieu est toujours utile à la société, parce qu'elîe est toujours vérité ; mais la venté de l'homme n'est souvent qu'erreur, parce que l'esprit de l'homme est faillible. Tout honnête homme, s'il a des opinions nouvelles, ne doit se permettre de publier que celles qui, éprouvées par l'avis des esprits bien faits, sont évidemment innocentes et évidemment utiles par elles-mêmes. L'utilité surtout peut fixer son indécision, car elle est un des caractères de la vérité ; elle en est le corps, comme la clarté en est l'ombre.
La clarté dans une opinion est la manifestation visible de la vérité; l'utilité en est la manifestation palpable.
XYIll.
Toute vérité n*est pas bonne à dire, car dite seule et isolée, elle peut conduire à l'erreur et à de fausses conséquences ; mais toutes les vérités seraient bonnes à dire, si on les disait ensemble, et si l'on avait une égale facilité de les persuader toutes à la fois. Savez-vous, en effet, d'où vient qu'il y en a de pernicieuses? c'est qu'elles ne sont pas offertes à l'esprit avec celles qui pourraient leur servir de contre-poison. Aussi n'est-il sage de dire une vérité aux hommes que lorsqu'on peut leur en dire deux. Tant qu'on n'en a trouvé qu'une, il faut la tenir en réserve, et attendre que la vérité, sa compagne, vienne, en s'unissant à elle, produire l'utilité. Imitons cette intelligence amie des hommes qui, ayant, dit-on, imaginé le vin, ne voulut le leur faire connaître qu'après avoir aussi imaginé l'eau destinée à le tempérer Si nous faisons quelque découverte, ne la communiquons aux autres que lorsque nous pourrons leur offrir ensemble l'eau et le vin de la vérité.
Si ce qui est rigoureusement vrai, comme conséquence, n'a pas isolément et en soi une vérité qui conixWie l'esprit, cela n'est pas assez vrai, ou d'une vérité assez utile. Pour qu'une proposition ait une vérité bonne, il faut qu'elle soit vraie comme principe et comme conséquence.
Le temps et la vérité sont amis, quoiqu'il y ait beaucoup de moments contraires à la vérité.
Quand on aime le vrai, on a toujours quelque plaisir à entendre un homme dire ce qu'il pense, et quelque plaisir même à voir un homme faire ce qu'il a voulu.
DE LA VÉRITÉ. Hi
Il n'est pas toujours nécessaire que les accessoires de la vérité soient vrais ; il suffit qu'ils puissent l'orner et la rendre plus propre à toucher le cœur.
Quand on frappe inutilement à la porte de certaines, vérités, il faut essayer d'y entrer par la fenêtre.
Il est des préjugés naturels et non acquis qui précèdent le jugement, et le conduisent où il faut nécessairement qu'il aille, et par les chemins qu'il doit suivrp pour faire de justes progrès. On s'égare, si l'on se refuse à de tels guides. Le philosophe doit s'y conformer en exposant la vérité; il peut même emprunter quelquefois aux préjugés de son temps leur langage, pourvu qu'il ne leur emprunte jamais leur égarement.
Le soin de bien dire la vérité et d'apprivoiser l'attention est un devoir, une fonction du sage et une marque de sa bonté.
Éclaircir une vérité, la rendre plus intelligible, h montrer sous un jour plus beau et qui attire l'attention, lui donner enfin un lustre nouveau, c'est là répandre la lumière.
Une goutte de lumière vaut mieux à donner ou à recevoir qu'un océan d'obscurités.
On rend presque démontré ce qu'on parvient à rendre sensible, et presque sensible ce qu3 l'on rend imaginable. C'est donc un grand service à rendre aux vérités que de les rendre imaginables.
Ce qui est ingénieux est bien près d'être vrai.
La joie que causent la vérité et les belles pensées se fait sentir dans les paroles avec lesquelles on les exprime.