XXXI
L'évidence a quelque chose de poétique, car elle descend des régions de la lumière. Son langage ne doit-il pas s'en ressentir?
Celui qui illumine une question dore et colore la
'érité.
xxxm.
Il y a des vérités qu'on a besoin de colorer pour les
rendre visibles. Tout ce qui tient à l'imagination surtout
ne peut avoir d'existence extérieure que par les formes
et les couleurs. Il faut en entourer la vérité afin qu'elU
soit regardée.
Ayez un esprit où la vérité puisse entrer nue, poui
en sortir parée.
La vérité prend le caractère des âmes où elle entre. Rigoureuse et rude dans les âmes arides, elle se tempère et s'adoucit dans les âmes aimantes.
La grâce ûe la vérité est d'être voilée. Les sagec ont toujours parlé en énigmes, et les énigmes d'un moment sont un grand moyen d'instruction ; nous aimons celle qui en résulte, parce que nous l'avons produite; le mot appartient au lecteur qui l'a cherché, comme à l'auteur qui Ta placé. Toute vérité nue et crue n'a pas
assez passé par Tâme, pas assez roulé dans notre tête ; l'intelligence ne l'a pas assez épurée, le cœur assez imbibée de ses sucs, l'imagination assez parée de ses livrées. L'esprit n'a fait que Téquarrir, comme une pièce de bois que la première main a dégrossie. La vérité, ou plutôt la matière où elle se trouve, doit être maniée et remaniée, jusqu'à ce qu'elle devienns clarté, air, lumière, forme, couleur.
Gardez-vous de traiter comme contesté ce qui doit être regardé comme incontestable. Ne rendez pas justiciable du raisonnement ce qui est du ressort du sens intime. Exposez et ne prouvez pas les vérités de sentiment. Il y a du danger dans les preuves ; car, en argumentant, il est nécessaire de supposer problématique ce qui est en question; or, ce qu'on s'accoutume à supposer problématique finit par paraître douteux. Dans ce qui est visible et palpable , ne prouvez jamais ce qui est cru; dans ce qui est certain et caché par sa grandeur et sa nature , faites croire et ne prouvez pas; dans ce qui est de pratique et de devoir, ordonnez et n'expliquez pas. « Crains Dieu » a rendu des hommes pieux ; les preuves de l'existence de Dieu ont fait beaucoup d'athées. Les défis font naître l'attaque ; tout plaidailleur rend chicaneur, et l'on passe presque toujours, du désir de contredire le docteur, au désir de contredire la doctrine. L'audace avec laquelle on défend la vérité excite une audace contraire ; les bravades de ses champions lui ont fait beaucoup d'ennemis. Parez-la et ne l'armez pas : on lui fera bien moins la guerre.
XXX VIII
il est d'imposantes maximes qui portent, dans leur propre sens, la raison de leur certitude, ce qui fait leur
autorité. Or, cette raison très-puissante, qui fait la force du précepte, n'en peut pas être séparée. Elle tourne, en quelque manière, dans ce cercle qu'elle remplit, sans en excéder les limites, s'y concentre et n'en sort jamais. On sent qu'elle y est répandue, mais on n'oserait l'en abstraire, ni la dégager de la place qu'elle occupe dans notre esprit, et de la vague profondeur qui semble être sa sûreté. Elle s'y maintient hors d'atteinte, et pour ainsi dire, hors de prise, élevée au-dessus du doute, et à la fois inaccessible aux objections et à la preuve : signes complets de transcendance qu'on n'a pas encore observés ou claireinent déterminés. Ainsi la terre et tous ces globes qui se balancent dans le vide , et roulent en nous éclairant , tiennent renfermés dans leur sphère leur gravitation tout entière et le principe qui la cause, sans en laisser rien déborder ; c'est là ce qui fait leur indépendance, et sert à leur conservation. On trouve aisément des exemples de ces vérités suprêmes qui se soutiennent sans appui , de ces vérités nécessaires qui se font croire de plein droit , de ces vérités éternelles qui ne peuvent pas être neuves , mais qui, pour paraître nouvelles, n'ont pas besoin d'être ignoréesc
L'illusion est une partie intégrante de la réalfté ; elle y tient essentiellement, comme l'effet tient à la cause.
L'illusion étant le seul point de contact par lequel la matière pût toucher l'âme, Dieu la créa. Il fit d'abord, pour l'opérer, une matière subtile, insaisissable à tous les sens, et qui cependant pût les pénétrer. Il la plaça entre les aliments et le palais, et il en naquit les saveurs; entre les fleurs et l'odorat, et il en naquit le