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La force naît de l'exercice,' et l'exercice de l'obstacle. C'est ainsi que, dans les anciennes républiques, où les travaux étaient livrés aux esclaves , les citoyens , pour n'être pas énervés par la mollesse , introduisirent la lutte, le ceste, le pugilat. C'est ainsi que les Grecs, pour qui le passé était une table rase, hiventèrent leur versification, leur dialectique, leur rhétorique, c'està-dire des entraves à la raison , à l'esprit et à la parole, pour se rendre l'esprit agile, la raison pénétrante et le style parfait.
Il est étonnant combien les anciens avaient eu d'idées ingénieuses, combien même ils avaient découvert de vérités, en supposant, par exemple, qu'une chose avait toujours son contraire ou son opposé, et en le cherchant ; qu'elle était première, moyenne ou dernière, et en supposait deux autres qu'ils essayaient aussi de déterminer. Cette méthode leur ouvrait des voies qui souvent les ont conduits très-loin
Dans le styla des premiers écrivains de l'antiauité, les mots sont nets, nobles ou graves, et renferment chacun un sens complet. La phrase a peu de membres, peu de jointures, et se lit d'un coup d'œil, comme elle se comprend par un seul mouvement d'attention.
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Tout y est intelligible en soi. On dirait des gouttes lumineuses que l'œil pénètre d'un seul regard.
Les anciens se servaient ordinairement du mot vague le plus voisin du mot précis, alîn de causer plus de plaisir à l'attention. Ils interdisaient le style ennemi do l'ampleur, les traits vifs qui disent tout, et qui rendent ainsi une longue éloquence impossible.
Dieu, ne voulant pas départir la vérité aux Grecs, leur donna la poésie.
Les anciens ne savaient presque jamais bien nettement ce qu'ils pensaient; ils fouillaient ;peu dans leur esprit. Occupés du soin de bien dire, ils se contentaient du plaisii que leur faisaient leurs propres mots , ne cherchant dans la réflexion que ce qu'ils pouvaient se procurer de beauté par elle. On parle de leur imagination : c'est de leur goût qu'il faut parler; lui seul réglait toutes leurs opérations, en appliquant leur discernement à ce qui était beau et convenable. Leurs philosophes même n'étaient que de beaux écrivains , dont le goût était plus austère.
Les anciens disaient qu'un discours trop orné n'avait pas de mœurs , c'est-à-dire n'exprimait pas le caractère et les inclinations de celui qui parlait. Toutes nos recherches , en effet , ne peuvent montrer que nos richesses, notre art, nos habitudes littéraires.
Les Grecs se plaisaient à parler leur langue, et à la sentir couler ou sous leur plume ou de leur bouche; elle les charmait C'est que leur langue était aisée; et
elle était aisée, parce que les constructions élégantes y étaient triviales; le peuple et les auteurs la parlaient avec la même pureté. Aussi les allusions aux proverbes populaires sont-elles fréquentes dans les écrivains les plus polis -^ P.Hton en est plein. Or, les allusions sont ce qui donne le plus de magie au style et d'amusement à l'esprit. Il s'y égayé, s'y délasse et s'y ranime. En France, nous avons dit que les maximes étaient les proverbes des lionnôtes gens. A Athènes, les maximes des honnêtes gens et les proverbes de la halle étaient une même chose.
Le rhythme s'opère par des cadences, comme l'harmonie par des sons. C'étaient des cadences et non des sons, du rhythme et non de l'harmonie, qu'opéraient les accents et la mesure des syllabes longues ou brèves dans la langue des Grecs et des Latins.
Les Latins s'écoutaient parler, et les Grecs se regardaient dire, car ils voulaient que leurs paroles ressemblassent à leurs pensées. Les premiers aspiraient au nombre, à la pompe, à la dignité, à l'éloquence; les seconds, à la clarté et à la grâce.
Il y a de la rudesse dans les Latins. Une modération noble et de bon goût distingue les Grecs, et surtout les Athéniens.
Ces fiers Romains avaient une oreille dure, et qu'il fallait caresser longtemps pour la disposer à écouter les belles choses. De là ce style oratoire qu'on trouve même dans leurs plus sages historiens. Les Grecs , au contraire , étaient doués d'organes parfaits , faciles à
mettre en jeu, et qu'il ne fallait qu'atteindre pour les émouvoir. Aussi, la plus simple parure suffisait à une pensée élégante pour leur plaire, et la vérité pure les satisfaisait dans les descriptions. Ils observaient surtout la maxime : Rien de trop. Beaucoup de choix et de netteté dans les pensées, des paroles assorties et belles de leur propre harmonie, enfin, la sobriété nécessaire pour que rien ne retardât une impression, forment le caractère de leur bonne littérature. Ce n'est o'ie chez les Grecs gâtés par la vie romaine que vous trouverez cette abondance de discours opposée à la pureté. Jamais une expression oratoire ne se présente dans leurs meilleurs historiens, et l'éloquence, dans leurs grands orateurs, est plus voisine de l'histoire que, dans leurs bons conteurs, l'histoire n'est voisine de l'éloquence.
Les anciens, dans leurs compositions, avaient l'esprit plus à l'aise. que nous. Ils n'étaient pas embarrassés de mille égards auxquels nous sommes forcés envers une foule d'ouvrages que nos lecteurs connaissent , et que nous ne pouvons nous dispenser de combattre ou de rappeler perpétuellement. Obligés ainsi de nous tenir en harmonie ou de nous mettre en désaccord avec tous les livres qui existent, nous faisons notre partie au sein de la cacophonie; eux chantaient en paix leur solo.
C'est surtout du langage des anciens qu'il faut être scrutateur studieux.
Les livres des anciens sont une encyclopédie de style, où l'on trouve en exemples l'art de tout dire avec «délicatesse, avec bon gotat, avec beauté; car ils parlent de tout avec un accent doux et un beau langage. Leurs
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ouvrages, même les médiocres, sont tous empreints d'un beau type. Ils n'avaient pas plus de génie que nous, mais leur art valait mieux que le nôtre; il y avait dans leur pays un meilleur goût, et ils avaient hérité d'habitudes meilleures.
Il est oratoire d'employer dans le discours l'autorité des anciens, et moral de la respecter. La philosophie qui s'en sert dans ses raisonnements est plus douce , plus persuasive et plus propre à rendre meilleur. Un esprit de sagesse s'exhale de la lecture des anciens, et pénètre l'âme ravie.
La lie même delà littérature des Grecs, dans sa vieillesse, offre un résidu délicat
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Il faut lire les anciens lentement : on a besoin de beaucoup de patience, c'est-à-dire de beaucoup d'attention, pour avoir beaucoup de plaisir, quand on parcourt les beaux ouvrages.
L'antiquité ! J'en aime mieux les ruines que les reconstructions.
Les anciens avaient remarqué de la prolixité dans Euripide, et des inégalités dans Sophocle; mais ils ne s'étaient pas permis tle le leur reprocher, regardant, en quelque sorte, les fautes des grands écrivains comme un accident plutôt que comme un défaut. Leurs livres sont de beaux volumes où il n'y a que des taches d'eau
« Ce n'est pas l'auteur qui a fait la faute , c'est le « temps», disait Aristarque, on parlanigil^ ces beautés
des vieux écrits auxquelles les générations postérieures ne peuvent plus être sensibles; prétendant ainsi, et avec raison , que les mets et leurs saveurs n'avaient pas changé , mais les goûts.
Les anciens se laissaient plus éprendre que déprendre. Jamais leur esprit ne regimbait contre son plaisir, et ne contestait ce qui était ingénieux. Il semble que, chez eux, les lettres qu'ils appelaient humaines étaient en effet plus humaines que parmi nous. Leur critique était plus indulgente, plus douce, plus favorable quelanôtre; elle était plus disposée à approuver. Ils admettaient trois genres : le sublime, le simple et le tempéré. « Tous ceux, » dit Cicéron, « qui se sont distingués chez les Grecs , dans quelqu'un de ces genres , ont acquis un grand nom. » Ces hommes, qui faisaient de si grandes choses avec la parole, et pour qui l'art de parler était une si grande puissance, n'accordaient peu d'estime à aucun ouvrage où la parole était employée avec habileté. Ils admiraient l'art avant tout, et tout ouvrage dont ils pouvaient dire : L'art y surpasse la matière, était à leurs veux un chef-d'œuvre ; ils ne le mettaient au-dessous de rien, et le plaçaient à côté de tout. Et, en effet, pour la pratique et pour l'utilité, l'art, dans un ouvrage, est fort au-dessus du sujet. C't 31 Tart qui instruit ; c'est de lui qu'il est permis de s'en».'ichir. On peut enlever ses beautés et les placer ailleurs, sans rien ôter aux ouvrages où elles se trouvent. Les pots de terre des Étrusques nous ont appris ù modeler l'or etTargent.
Nous ne savons rien dire sans le brouiller et le chiffonner. Les anciens, au contraire, déplissaient et déployaient toi*^;
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Les anciens soutenaient que dans toute œuvre littéraire, même dans une harangue, il devait se trouver une gauche et une droite, un côté d'où partît le mouvement, un autre oii il allât aboutir et d'où il revînt, par une circulation qui s'étendît à tout et qui passât par tous les points.
Dans nos écrits, la pensée semble procéder par le mouvement d'un homme qui marche et qui va droit. Dans les écrits des anciens, au contraire, elle semble procéder par le mouvement d'un oiseau qui plane, et avance en tournoyant. Ils cherchaient plus la grâce, « quîd deceat, quid non, » que la force et l'exactitude, riemarquezla liberté d'esprit et d'imagination particulière aux Grecs. Nous avons, en comparaison, dans nos écrits, l'air de forçats attachés à la chaîne, d'esclaves à ia tâche, d'idiots en extase.
Les anciens avaient dans l'esprit beaucoup moins de mouvement et plus de dignité que nous. De là vient la modération de leurs discours et l'excellence de leur goût,