XL VI
Les Athéniens avaient l'esprit naturellement noble et ' uthétique, comme les Français l'ont naturellement plaisant.
vcs anciens n'avaient pas l'esprit dressé comme nous à la contention, à l'efïbrt. Ils en étaient d'autant plus propres à faire passer leurs idées dans les esprits vulgaires, incapables en général d'une attention très-soutenue, ou peu propres à soutenir une atter^ion pénible.
Le style pathétique, élevé, harmonieux, et propre à l'éloquence de la tribune, était aussi facile à un Grec ou à un Romain que le style spirituel et poli , vif eit court, badin et flatteur, est facile à un Français. Le génie de la vie intérieure et sociale domine parmi nous, comme celui de la vie publique dominait chez les anciens. Ils étaient instruits, dès l'enfance, et exercés, dès la jeunesse, à parler à la multitude; nous le sommes à parler aux individus. Ils avaient un langage abondant en figures et en paroles solennelles ; le nôtre abonde en mots à double face et en tournures ingénieuses. Il leur était aisé de faire longuement des discours graves et touchants , comme il nous l'est de dire longtemps des choses agréables. Les lettres de Cicéron sont extrêmement courtes, et il s'y trouve très-peu d'agréments. Ses oraisons , au contraire , en offrent une source inépuisable; son esprit s'y montre toujours varié, fécond, et semble n'être jamais las. Il eût été aussi difficile à Cicéron d'écrire une lettre comme Voltaire qu'à Voltaire de faire un discours comme Cicéron. Il aurait même fallu de grands efforts à un Romain, homme d'esprit, pour écrire une lettre telle que celles que Caraccioli prête à Clément XIV. Jamais une Romaine, Véturie, mère de Coriolan, par exemple, ne fût parvenue à contrefaire un billet digne de madame de Sévigné. Peut-être, pourtant, une bouquetière d'Athènes y aurait-elle réussi. Chaque langue, dit on fort bien, a son caractère; mais, comme toutes les autres richesses des peuples , les richesses de chaque langue proviennent du commerce que les hommes en ont fait entre eux.
Civilisation î grand mot dont on abuse, et dont l'acception propre est ce qui rend civil. Il y a donc civilisation par la religion, la pudeur, la bienveillance, la justice ; car tout cela unit les hommes ; et incivilisation, ou retour à la barbarie, par l'esprit de contestation, l'irréligion, l'impudence, l'audace, l'ambition de tous, l'amour constant de son bien-être, l'ardeur du gain; car tout cela désunit les hommes, et ne nous attache
qu'à nous-mêmes.
Nous vivons dans un siècle où les idées superflues surabondent, et qui n'a pas les idées nécessaires.
Quand je vois des jeunes gens tels que ceux de nos jours, je dis que le ciel veut perdre le monde.
Faire de son humeur la règle de ses jugements, et de ses fantaisies le mobile de ses actions, est une affreuse habitude du siècle.
216 TITRE XVITI.
La coutume et l'autorité étant détruites, chacun se fait des habitudes et des manières selon son naturel; grossières, s'il a le naturel grossier. Déplorables époques que celles où chaque homme pèse tout à son propre poids, et marche, comme dit la Bible, à la lumière de sa lampe 1
Peu d'idées et beaucoup d'appréhensions ; beaucoup d'émotions et peu de sentiments ; ou, si vous^ l'aimez mieux, peu d'idées fixes et beaucoup d'idées errantes; des sentiments très-vifs et point de sentiments constants; l'incrédulité aux devoirs et la confiance aux nouveautés; des esprits décidés et des opinions flottantes; l'assertion au milieu du doute; la confiance en soi-même et la défiance d'autrui; la science des folles doctrines 3t l'ignorance des opinions des sages : tels sont les maux du siècle.
Pourquoi sommes-nous tous si sensibles à l'impression des choses agréables ou pénibles ? Nos pères l'étaient moins. C'est que notre esprit est plus vide, et notre faiblesse plus grande. Nous sommes plus désoccupés de sentiments sérieux ou de solides pensées. L'homme qui n'n que son devoir en vue et qui y court prend moins garde à ce qui est sur son chemin.
L^s esprits propres à gouverner, non-seulement les grands Etats, mais même leur propre maison, ne se rencontrent presque plus. Aucun temps ne les vit si rares.
il n'y a plus aujourd'hui d'inimitiés irréconciliables^
parce qu'il n'y a plus de sentiments désintéressés ; c'est un bien né d'an mal.
On a aujourd'hui non-seulement la cupidité, mais l'ambition du gain.
Le même esprit de révolution a dirigé les hommes dans la littérature, dans l'Etat et dans la religion. Les philosophes ont voulu substituer leurs livres à la Bible, comme les jacobins leur autorité à celle du roi.
Chacun, dans ce siècle, a voulu se mêler de toutes choses, et la populace, partageant les ambitions de la philosophie, est venue faire avec les mains ce qu'il faut faire avec la tête. Pendant que les uns mettaient en avant leurs abstractions, les autres se servaient de leurs outils. Tout était renversé, jusque-là que l'instrument du supplice des innocents se forgeait d'après les dessins et sous l'inspection de la chirurgie.
Le siècle est travaillé de la plus terrible des maladies de l'esprit, le dégoût des religions. Ce n'est pas la liberté religieuse, mais la liberté irréligieuse qu'il demande.
On a rompu les chemins qui menaient au ciel et que tout le monde suivait; il faut se faire des échelles.
L'hérésie est moins à craindre aujourd'hui que l'irréligion, l'Eglise a changé d'ennemis et de dangers; elle doit changer de sollicitudes et de combats.
L'irréligion n'ost plus dans le monde qu'un préjugé,
su 8 TIIRE VVIII.
car s'il en est qui vieriiient des hommes et du temps, il en est d'autres qui naissent des livres et de la nouveauté.
La politique appartient à la prudence plutôt qu'à la science, à la faculté élective plus qu'à la ration atrice, %-j judiciaire plus qu'au démonstratif. Ams?i, dans la manière dont elle est traitée aujourd'hui, on se trompe sur sa nature, sur son genre, sur son classement, et l'on se sert d'une méthode et d'un instrument non convenables.
Le philosophe, chez les Grecs, était le métaphysicien ; en France, dans l'acception que l'on donne à ce mot, c'est le réformateur; c*est un homme qui aspire à se conduire par sa propre raison, et jamais par la raison d' autrui; qui érige, dans son esprit, un tribunal où il fait comparaître tout ce que les hommes respectent, et qui préfère ses pensées particulières et les règlements qu'il s'impose aux mœurs, aux lois et aux usages qu'il trouve établis.
L'esprit philosophique du dernier siècle n*a été qu'un esprit de contradiction appliqué aux mœurs et aux lois. L'esprit de contradiction éloigne de toute étude approfondie; il est commode, car il n'exige aucun travail; mais en même temps il est funeste, destructeur. L'esprit d'assentiment demande bien plus d'intelligence, d'examen et de savoir; il est pénible, mais bienfaisant, conservateur, réparateur.
Nos réformateurs ont dit à l'expérience : Tu radoteê, et au temps passé : Tu es un enfant.
Presque tout ce que nous appelons un abus fut un remède dans les institutions politiques.
Les salons ont perdu les mœurs. La plaisanterie a perdu le monde et le trône.
La commodité a détruit la religion, la morale et la politesse.