LIV
On aime à pressentir, dans le son même des mots, la liaison qui se trouve entre les idées qu'ils expriment.
Il est beaucoup d'idées et de mots qui ne servent de rien pour s'entretenir avec les autres, mais qui sont excellents pour s'entretenir avec soi-même ; semblables à ces choses précieuses qui n'entrent point dans le commerce, mais qu'on est heureux de posséder.
Quand une fois il a goûté du suc des mots, l'esprit ne peut plus s'en passer; il y boit la pensée.
On dirait qu'il en est de nos pensées comme de nos fleurs. Celles qui sont simples par l'expression portent leur semence avec elles; celles qui sont doubles par la richesse et la pompe charment l'esprit, mais ne produisent rien.
Lvm.
Lorsque la forme est telle qu'on en est plus occupé que du fond, on croit que la pensée est venue pour la phrase, le fait pour le récit, le blâme pour l'épigramme, l'éloge pour le madrigal, et le jugement pour le bon mot.
Il y a, dans l'art d'écrire, des habitudes du cerveau, comme il y a des habitudes de la main dans l'art de
peindre; l'important est d'en avoir de bonnes. Un esprit trop tendu, un doigt trop contracté nuisent à la facilitéç à la grâce, à la beauté. L'habitude d'esprit est artifice l'habitude d'âme est excellence ou perfection.
11 y a des formes de pensées et des formes de phrases; celles-ci, quand elles sont seules, fomient les écrivains inférieurs; parmi les autres, il faut distinguer celles qui viennent de la mémoire seulement de celles qui viennent de Tâme. Ces dernières font les écrivains excellents,
Il y a un style qui ruine Tesprit, tant il consomme de pensées, tant il met de forces, en action, tant il nous cause de dépense, tant il faut, pour l'entretenir, souffrir de déperditions.
Chaque auteur a son dictioniiaire et sa manière. Il s'affectionne à des mots d'un certain son, d'une certaine couleur, d'une certaine forme, et à des tournures de style, à des coupes de phrase où l'on reconnaît sa main, et dont il s'est fait une habitude. Il a, en quelque sorte, sa grammaire particulière, sa prononciation, son genre, ses tics et ses manies.
Il est des mots saillants qui s'emparent de l'attention au point de la détourner de la pensée. Ils sont propres surtout à manifester les attitudes et les mouvements de l'esprit, opérations aussi agréables et aussi importantes à connaître que les pensées elles-mêmes.
On reconnaît souvent un excellent auteur, quoi qu'il ', au mouvement de sa phrase et à l'allure de son
style, comme on peut reconnaître un homme bien élevé à sa démarche, quelque part qu'il aille.
Quand votre phrase est faite, il faut lui ôter avec soin les coins et les autres empreintes de votre calibre particulier.. Il faut l'arrondir, afin qu'elle puisse entrer facilement dans les autres esprits, dans les autres mémoires.
Toutes les formes de style sont bonnes, pourvu qu'elles soient employées avec goût; il y a une foule d'expressions qui sont défauts chez les uns, et beautés chez les autres.