LXVII
Il y a, dans la grande langue, une espèce de langue particulière et que j'appellerais volontiers langue historique, parce qu'elle n'exprime que des choses relatives à nos mœurs présentes, à nos gouvernements .actuels, à tout cet état de choses enfin qui change chaque jour, et qui doit passer. Quiconque veut se faire un style durable ne doit en user qu'avec une extrême sobriété.
LXVIII
Il est un style qui n'est que l'ombre, la vague image, le dessin de la pensée; un autre qui en est comme le corps et le portrait en sculpture. Le premier convient à la métaphysique, où tout est vague et étendu, et aux sentiments de piété, qui ont quelque chose d'infini. Le second convient mieux aux lois et aux maximes de morale. Le meilleur des deux est celui qui se montre le mieux assorti à ceux qui le parlent, et à ceux qui veulent exprimer. De même donc qu'il y a deux sortes de styles, il y a deux sortes d'écrivains; les uns qui dessiii-iit ou peignent leur pensée, la laissant, pour ainsi
dire, collée à leur papier, comme un tableau à la toile; les autres qui y gravent la leur, l'y enfoncent ou l'en détachent, en lui donnant un relief qui la fait nettement ressortir. Ces derniers sont particulièrement propres à exprimer les pensées qui doivent être connues de tous, offertes à tous, et exposées, comme en une place publique, à l'attention universelle; de cette espèce sont les lois, les inscriptions, les maximes, les proverbes; tout ce qui, chez les anciens enfin, pouvait être appelé nomes, et qui dépend, chez les modernes, du genre sentencieux.
On doit traduire largement les orateurs et les moralistes verbeux, et strictement les poètes et les écrivains sentencieux : leur nature le veut ainsi.
La logique du style exige une droiture de jugement et d'instinct supérieure à celle qui est nécessaire pour enchaîner avec perfection toutes les parties du système le plus vaste; car le nombre des mots et de leurs combinaisons est infini, et un système, quelque grand qu'on le suppose, ne saurait embrasser cette multitude d'innombrables détails. Ajoutez que les pensées offrent une certaine étendue , par conséquent une multitude de points, et qu'il suffit qu'elles se touchent par un point. Dans le style, au contraire, chaque chose est si déliée et si fine, qu'elle échappe, en que' que sorte, au conta et. Et cependant il faut que ce contact soit parfait, car il ne peut être qu'entier ou nul. Il n'y a qu'un seul point par lequel, selon l'occurrence, un mot corresponde avec un autre mot. Il faut, pour être un grand écrivain, une perspicacité d'esprit, uae finesse de tact plus grandes que pour être un grand philosophe.
L'art de grouper ses paroles et ses pensées exige que la pensée, la phrase et la période s'encadrent de leurs propres formes, subsistent de leur propre masse, et se portent de leur propre poids. La Bruyère, disait Boileau, s'était épargné la peine des transitions. Oui ; mais il s'en était donné une autre, celle des agroupements. Pour la transition, un seul rapport suffit; mais, pour l'agrégation, il en faut mille; car il faut une convenance entière, naturelle, unique.
Il y a une sorte de netteté et de franchise de style qui tient à l'humeur et au tempérament, comme la franchise du caractère. On peut l'aimer, mais on ne doit pas l'exiger. Voltaire l'avait; les anciens ne l'avaient pas. Ces Grecs inimitables avaient toujours un style vrai, convenable, aimable; mais ils n'avaient pas un style franc. Cette qualité est d'ailleurs incompatible avec d'autres qui sont essentielles à la beauté. Elle peut s'allier avec la grandeur, mais non avec la dignité. Il y a en elle quelque chose de courageux et de hardi , mais aussi quelque chose d'un peu brusque et d'un peu pétulant. Le seul Drames, dans Virgile, a le style franc; et en cela il est moderne, il est Français.
La vérité dans le style est une qualité indispensable, et qui suffit pour recommander un écrivain. Si, sur toutes sortes de sujets, nous voulions écrire aujourd'hui comme on écrivait du temps de Louis XIV, nous n'aurions point de vérité dans le style, car nous n'avons plus les mêmes humeurs, les mêmes opinions, les mômes mœurs. Un écrivain qui voudrait faire des vers comme Boileau aurait raison, quoiqu'il ne soit pas
Boileàu, parce qu'il ne s'agit là que de prendre un masque : on joue un rôle plutôt qu'on n'est un person. nage. Mais une femme qui voudrait écrire comme madame de Sévigné serait ridicule, parce qu'elle n'est pas madame de Sévigné. Plus le genre dans lequel on écrit tient au caractère de l'homme, aux mœurs du temps, plus le style doit s'écarter de celui des écrivains qui n'ont été modèles que pour avoir excellé à montrer, dans leurs ouvrages, ou les mœurs de leur époque, ou leur propre caractère. Le bon goût lui-même, en ce cas, permet qu'on s'écarte du meilleur goût, car le goût change avec les mœurs, même le bon goût. Quant à ce qui ne peut être dit et peint que par le'mauvais goût, on doit s'abstenir toujours de le peindre et de le dire. Il est cependant des genres et des matières immuables. Les mœurs et les opinions ecclésiastiques, par exemple, ioivent toujours être les mêmes, car il ne s'agit point là d'humeurs; et je crois qu'un orateur sacré ferait bien d'écrire et de penser toujours comme aurait écrit et pensé Bossuet.
Tout son dans la musique doit avoir un écho; toute figure doit avoir un ciel dans la peinture; et nous qui chantons avec des pensées et qui peignons avec des paroles, nous devrions aussi, dans nojs écrits, donner à chaque mot et à chaque phrase leur horizon et leuf écho.
L'esprit du lecteur est charmé lorsque, par la contexture de la phrase, un des mots indique la cause dont un autre a marqué l'effet.
290 TITRE XXTI.
Dans le style, il faut que les tours se lient aussi bien que 1 3 mots.
Prendre garde, en écrivant, d'enfoncer tellement le
soc qu'on ne puisse plus le retirer d'un sillon, pour le
transporter dans un autre : c'est un principe important,
mais difficile à observer, pour peu qu'on écrive avec
force.
Lxxvm .
Le style littéraire consiste à donner un corps et une
configuration à la pensée par la phrase.
L'attention est d'étroite embouchure. Il faut y verser ce qu'on dit avec précaution, et, pour ainsi dire, ejoutte à goutte.
C'est un grand art que de savoir darder sa pensée et Venfoncer dans l'attention.
Il y a des sortes de styles agréables à la vue, harmonieux à l'oreille, soyeux au toucher, mais inutiles à l'odorat et insipides au goût.
Le plus humble style donne le goût du beau, s'il exprime la situation d'une âme grande et belle
Lxxxin.
Le style tempéré seul est classique.
Il en est des expressions littéraires comme des couleurs : il faut souvent que le temps les ait amorties , pour qu'elles plaisent universellement.
Une mollesse qui n'attendrit pas , une énergie qui ne fortifie rien, une, concision qui ne dessine aucune espèce de traits , un style dans lequel ne coulent ni sentiments, ni images, ni pensées, ne sont d'aucun mérite.
Les oppositions et les symétries doivent être extrêmement marquées, dans toutes les choses solides, comme dans l'architecture, et dans les pensées trèsdécidées, comme les maximes et la satire véhémente. Mais dans tout ce qui est épanchement, abandon, mollesse, il vaut mieux qu'elles soient indiquées seulement que parfaites.
Au plaisir de la suspension peut se comparer celui de l'attente trompée, mais trompée agréablement. Cette espèce de jeu est ordinairement produite par des symétries brisées, ou des pentes rompues^ comme on peut l'observer dans quelques airs champêtres, et dans le style de Fénelon ; pratique qui donne au chant une apparence naïve, et au style de la douceur.
LXXXVIII
Mêlez, pour bien écrire, les métaphores trop vives à des métaphores éteintes , et les symétries marquées à des symétries effacées.
Le style concis appartient à la réflexion. On moule ce qu'on dit, quand on l'a pensé fortement. Quand on ne songe pas, ou quand on songe peu à ce qu'on dit, rélocution est coulante et n'a pas déforme; ainsi ce qui est naïf a de la grâce et manque de précision.
292 ^^^m TITRE XXII.
Concision ornée, beauté unique du style.
Ceux qui ne pensent jamais au delà de ce qu'ils disent, et qui ne voient jamais au delà de ce qu'ils pensent, ont le style très-décidé.
Remarquez comme, dans la dispute, chacun donne à son opinion un tour sentencieux. C'est que, de toutes les formes du discours, c'est la plus solide. Elle répond à la forme carrée en architecture. Et comme, dans la dispute, chacun cherche à se fortifier, chacun assoit son opinion de la manière que l'instinct lui indique être la plus propre à résister à l'attaque. Quant aux choses d'une vérité reconnue, et qui n'ont à craindre aucune contradiction, aucune hostilité, si j'ose ainsi dire, on leur donne ordinairement une certame rondeur, une expression à contours, forme qui réunit la grâce à la solidité, et la simplicité à la richesse. Or, dans le style, il faut établir les vérités comme si elles étaient universellement reconnues.
L'urbanité sérieuse est le caractère du style académique ; c'est le seul qui convienne à un homme de lettres parlant à des hommes de lettres.
Il est un style Livrier^ qui sent le papier et non le monde, les auteurs et non le fond des choses.
Le style oratoire a souvent les inconvénients de ces opéras dont la musique empêche d'entendre les paroles : ici les paroles empêchent de voir les pensées. 11 entraîne celui qui écrit, et le lait se mentir à lui-même,
comme il entraîne celui aui lit, et le dispose à se laisser tromper.
Défiez-'^ous des piperies du style.
Le vrai caractère du style épistolaire est l'enjouement et l'urbanité.
Le style familier est ennemi du nombre, et i V faut rompre celui-ci pour que celui-là paraisse naturel.
C'est par les mots familiers que le style mord et pénètre dans le lecteur. C'est par eux que les grandes pensées ont cours et sont présumées de bon aloi, comme l'or et l'argent marqués d'une empreinte connue. Ils inspirent de la confiance pour celui qui s'en sert à rendre ses pensées plus sensibles ; car on reconnaît à un tel emploi de la langue commune un homme qui sait la vie et les choses, et qui s'en tient rapproché. De plus, ces mots font le style franc. Ils annoncent que l'auteur s'est depuis longtemps nourri de la pensée ou du sentiment exprimé, qu'il se les est tellement appropriés et rendus habituels, que les expressions les plus communes lui suffisent pour exprimer des idéer<?devenues vulgaires en lui par une longue conception. Enfin , ce qu'on dit en paraît plus vrai ; car rien n'est aussi clair, parmi les mots , que ceux qu'on nomme familiers, et la clarté est tellement un des caractères de la vérité que souvent on la prend pour elle.
Les idiotisme» semblent, par leur familiarité môme, témoigner une plus grande sincérité. Us plaisent parce qu'ils montrent encore plus Thomme que l'auteur. Mais
294 TITRE xxn.
ils doivent se placer dans le style, comme des plis dans une draperie; des largeurs autour d'eux peuvent seules les excuser.
Le style boursouflé fait poche partout ; les pensées y sont peu attachées au sujet , et les paroles aux pensées. Il y a entre tout cela de l'air, du vide, ou trop d'espace. L'épithète boursouflé , appliquée au style , est une des plus hardies , mais des plus justes métaphores qu'on ait jamais hasardées. Aussi tout le monde l'entend, et personne ne s'en étonne. Le style enflé est autre chose. Il a plus de consistance que l'autre, il est plus plein; mais sa plénitude est difforme, ou du moins excessive. Il est trop gros, ou trop gras, ou même trop grand.
Il est tel auteur qui commence par faire sonner son style, pour qu'on puisse dire de lui : Il a de l'or.
cm.
Il n'y a point de beau et bon style qui ne soit rempli de finesses, mais de finesses délicates. La délicatesse et la finesse sont seules les véritables indices du talent. Tout s'imite, la force, la gravité, la véhémence, la légèreté même; mais la finesse et la délicatesse ne peuvent être longtemps contrefaites. Sans elles, un style sain n'annonce rien qu'un esprit droit.
Ce n'est pas assez de faire entendre ce qu'on dit , il faut encore le faire voir: il faut que la mémoire, l'intelligence et l'imagination s'en accommodent également!*
Si l'on veut rendre apparent ce qui est très fin, il faut le colorer.
Les images et les comparaisons sont nécessaires, afin de rendre double l'impression des idées sur l'esprit, en leur donnant à la fois une force physique et une force intellectuelle.
Il faut, dans les comparaisons, passer du proche au loin, de l'intérieur à l'extérieur, et du connu à l'inconnu. Il ne suiTit pas, en eiïct, qu'elles soient justes, il faut encore qu'elles soient claires, et elles ne peuvent le devenir que lorsque l'objet auquel on compare est plus familier, plus apparent que rol)jet comparé.