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XLIII

Il est des agréments efféminés. On entend dans beau-

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coup de discours des voix de femmes plutôt que des voix d'hommes. Celle de la sagesse tient le milieu, comme une voix céleste qui n'est d'aucun sexe. Telle est celle de Fénelon et de Platon.

Le naturel! il faut que l'art le mette en œuvre, qu'il file et lisse cette soie.

Quand on écrit avec facilité, on croit toujours avoir plus de talent qu'on n'en a. Pour bien écrire, il faut une facilité naturelle et une difficulté acquise.

La facilité est opposée au sublime. Voyez Cicéron : rien ne lui manque, que l'obstacle et le saut.

L'élégance et le soin sont nécessaires l'un à l'autre, et plaisent l'un par l'autre. Quand le soin a produit l'élégance, il devient, par cet agrément, facilité. L'aisance est importante dans l'ouvrage, mais non pas dans l'ouvrier, si ce n'est pour son plaisir propre. Pour celui du lecteur, il suffit que la peine l'ait produite.

Quand on a fait un ouvrage, il reste une chose bien difficile à faire encore, c'est de mettre à la surface un vernis de facilité, un air de plaisir qui cachent et épargnent au lecteur toute la peine que l'auteur a prise.

Quand un ouvrage sent la lime, c'est qu'il n'est pas assez poli ; s'il sent l'huile, c'est qu'on a trop peu veillé.

11 ne faut qu'un moment à la sagacité pour tout apercevoir; il faut des années à l'exactitude pour tout exprimer.

DES QUALITÉS DE l'ÉCRIVALM. 311

La perfection se compose de minuties. Le ridicule n'est pas de les employer, mais de les mettre hors de leur place.

LU

Le génie commence les beaux ouvrages, mais le tra- \ail seul les achève.

LUI

L'oisiveté est nécessaire aux esprits, aussi bien que le travail. On se ruine l'esprit à trop écrire; on se rouille à n'écrire pas.

L'ignorance, qui, en morale, atténue la faute, est, elle-même, en littérature, une faute capitale.

Les études oubliées et négligées ne sont pas toujours les pires ; quelquefois même elles sont les meilleures.

On ne sait bien quoi que ce soit que longtemps après l'avoir appris.

Il est impossible de devenir très-instruit si on ne lit que ce qui plaît.

Ce ne serait peut-être pas un conseil peu important à donner aux écrivains que celui-ci : n'écrivez jamais rien qui ne vous fasse un grand plaisir; l'émotion se propage aisément de l'écrivain au lecteur.

Dans les travaux littéraires, la fatigue avertit l'homme de l'impuissance du moment.

Les jeunes écrivains donnent à leur esprit beaucoup ■d'exercice et peu d'aliments.

La conscience des auteurs tombés ou malades calomnie leur talent; ils sentent alors leur faiblesse, mais ils ne sentent plus leur force.

Rendre agréable ce qui ne l'avait pas encore été est une ôspèce de création.

Les lieux communs ont un intérêt éternel. C'est l'étoffe uniforme que, toujours et partout, l'esprit humain a besoin de mettre en œuvre quand il veut plaire. Les circonstances y jettent leur variété, 11 n'y a pas de musique plus agréable que les variations des airs connus.

Le mot de Léandre : « Ne me noyez qu'à mon retour, » est, au fond, le même que celui d'Ajax : « Faisnous périr à la clarté du jour. » Mais, par les circonstances, le mot d'Ajax est héroïque, et celui de Léandre n'est que galant. Les circonstances forment une espèce de lieu qui moule sur soi et rapetisse ou agrandit ce qui se passe ou ce qui se dit au milieu d'elles.

Il faut que l'ouvrier ait la main hors de son ouvrage, c'est-à-dire qu'il n'ait pas besoin de l'appuyer par ses explications, ses notes, ses préfaces, et que la pensée soit subsistante hors de l'esprit, c'est-à-dire hors des systèmes ou des intentions de l'auteur.

Vouloir se passer de ce qui est nécessaire, ou em-

ployer ce qui est inutile : sources de maux dans la composition.

Il est bon d'écrire ses vues, ses aperçus , ses idées, mais non pas ses jugements. L'homme qui écrit toujours ses jugements place partout devant ses yeux des Calpe et des Abila. Il en fait des nec plus ultra, et ne va pas plus loin.

Il ne faut jamais pousser hors de soi toute sa pensée, excepté celle dont il est bon de se débarrasser. Exhalez la colère tout entière, mais non pas l'amitié; l'injure, et non pas la louange. N'éteignez pas l'esprit ; ne le videz pas non plus. Retenez toujours une portion de ce qu'il a produit, et laissez un peu de son miel à cette abeille, afin qu'elle s'en nourrisse.

Celui qui fait tout ce qu'il peut s'expose au danger de montrer ses bornes. Il ne faut porter à ces extrémités ni son talent, ni sa force, ni sa dépense.

Il faut éviter, dans toutes les opérations littéraires, ce qui sépare l'esprit de l'âme. L'habitude du raisonnement abstrait a ce terrible inconvénient.

Pour produire une pensée, il ne faut que de la chaleur et du mouvement, je veux dire une conviction et un jugement. Mais une idée est le résultat, l'esprit, la pure essence d'une infinité de pensées. Pour la mettre au jour, il faut une notion exacte et claire, et des paroles transparentes. Or, on ne saurait y parvenir sans laisser longtemps fumer sa tête, afin que l'esprit soit plus net; sans donner à son premier aperçu le temps

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«le quitter sa lie, enfin sans polir ses mots, comme les verres se polissent.

Les beaux sentiments et les belles idées ({ue nous voulons étaler avec succès dans nos écrits doivent nous être très-familiers, afin qu'on sente dans leur expression la facilité et le cliarme de l'habitude.

Il y a pour le connaisseur des pensées remarquables partout, même dans la conversation des sots et dans les écrits les plus médiocres. Ces pensées sont en circulation comme les pièces d'or dont tout le monde fait usage et dont presque personne ne remarque l'éclat, la valeur intrinsèque et la beauté. On peut cependant en faire des joyaux; mais l'art est de savoir les mettre en œuvre.

Les pensées qui nous viennent valent mieux que celles que nous trouvons. Elles naissent sous nos pas, pendant le chemin de la vie, comme ces sources qu'en pressant la terre le pied fait jaillir sans qu'on y songe.

On devrait ne croire ce qu'on sent qu'après un long repos de l'âme, et s'exprimer, non pas comme on sent, mais comme on se souvient.

Ce n'est pas tant la ressemblance que l'essence de nos pensées, leur suc, leur extrait, leur vertu, qui doivent entrer dans nos discours.

LXXVU.

Il ne faut décrire les objets que pour décrire les sentiments qu'ils nous font éprouver, car la parole doit à la fois représenter la chose et l'auteur, le sujet et la

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pensée. Tout ce que nous disons doit être teint de nous, de notre ame. Cette opération est longue, mais elle immortalise tout.

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Il faut qu'un ouvrage de l'art ait l'air, non pas d'une réalité, mais d'une idée. Nos idées, en effet, sont toujours et plus nobles, et plus belles, et plus propres à toucher l'âme, que les objets qu'elles représentent, quand, d'ailleurs, elles les représentent bien.

Loin d'employer la réalité, c'est toujours avec des clartés qu'on doit représenter les ombres, et avec des beautés qu'il faut figurer les défauts.

L'esprit conçoit avec douleur; mais il enfante avec délices.

Trois choses sont nécessaires pour faire un bon livre: le talent, l'art et le métier, c'est-à-dire la nature, l'industrie et l'habitude.

Un ouvrage gai peut être l'œuvre de plusieurs, et non un ouvrage grave, parce que la gravité a besoin d'uniformité et d'harmonie, tandis que la gaieté se compose de saillies et de discordances.

On doit, en écrivant, songer que les lettrés sont là; mais ce n'est pas à eux qu'il faut parler.

Dans la pure région de l'art, il faut éclairer son sujet avec un rayon de lumière unique et partant d'un seul point.

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Par la nature de notre goût, par les qualités nécessaires à un sujet vrai ou feint, pour plaire à l'imagination et pour intéresser le cœur, enfin, par la condition donnée et l'immutabilité de la nature humaine, il est peu de sujets épiques, peu de tragiques, peu de comiques, et, par nos combinaisons pour en créer de nouveaux, nous tentons souvent l'impossible.

L'utilité ou l'inutilité essentielle de nos pensées est le seul principe constant de leur gloire ou de leur oubli.

Il ne faut qu'un sujet à un livre ordinaire; mais, pour un bel ouvrage, il faut un germe qui se développe de lui-même dans l'esprit comme une plante. Il n'y a de beaux ouvrages que ceux qui ont été longtemps, sinon travaillés, du moins rêvés.

LXXXVIII

Pour faire un grand ouvrage, il faut avoir eu plus d'une idée gigantesque; l'excès réduit à la juste mesura donne la grandeur dans ses proportions.

L'ordre littéraire et poétique tient à la succession naturelle et libre des mouveiuents. Le beau désordre dont parle Boileau est un désordre apparent et un ordre réel. L'esprit est conduit au but, après l'avoir désiré, et y parvient par un labyrinthe délicieux.

Il y a, dans le lucidus ordo d'Horace, quelque chose de sidéral. Notre sèche méthode est plutôt un ordo Hgneus vel ferreus; tout s'y tient par des crampons, ou s'y enchâsse par des mortaises.

DES QUALITÉS DE l'ÉCRIVAIN. 317

Je ne vois dans la plupart des livres que leur matière amoncelée, une distribution grossière et presque de hasard, aucun jeu d'architecture, et quelques constructions seulement qu'il a fallu au maçon pour distinguer ses matériaux.

Les meilleures pensées de certains écrivains ne me paraissent pas avoir occupé plus de place dans leur esprit qu'elles n'en occupent sur leur paf.ier. Je ne vois dans leurs idées que des points lumineux au centre et de l'obscurité autour. Il n'y a rien là de retentissant, rien qui se meuve librement dans un espace plus grand que soi.

Il faut se faire de l'espace pour déployer ses ailes. Si l'incohérence est monstrueuse, une cohésion trop stricte détruit toute majesté dans les beaux ouvrages. Je voudrais que les pensées se succédassent, dans un livre, comme les astres dans le ciel, avec ordre, avec harmo nie, mais à l'aise et à intervalles, sans se toucher, sans se confondre, et non pourtant sans se suivre, s'accorder et s'assortir. Je voudrais, enfin, qu'elles roulassent, sans se tenir, en sorte qu'elles pussent subsister indépendantes, comme des perles défilées.

Une pensée n'est parfaite que lorsqu'elle est disponible, c'est-à-dire lorsqu'on peut la détacher et la placer

à volonté.

Ce sont les pensées seules et prises isolément qui

caractérisent un écrivain. On a raison de les nommer

des traits et de les citer ; elles montrent la tête et le

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visage, pour ainsi dire; le reste ne fait voir que les mains.

Rien ne se groupe, ne se drape et ne se dessine dans l'esprit de certains écrivains. Leurs livres offrent une surface plane, sur laquelle roulent des mots.

XCYII.

Faire d'avance un plan exact et détaillé, c'est ôter à son esprit tous les plaisirs de la rencontre et de la nouveauté dans l'exécution; c'est se rendre cette exécution insipide, et par conséquent impossible, dans les ouvrages qui dépendent de l'entliousiasme et de l'imagination. Il n'en est pas de même dans les œuvres dont l'achèvement dépend de l'œil ou de la main. Les formes et les couleurs qui naissent à chaque instant, sous le ciseau du sculpteur ou "le pinceau du peintre, leur offrent une foule de ces rencontres indispensables au génie pour lui faire trouver du plaisir dans le travail. Mais il ne faut à Forateur, au poëte, au philosophe qu'un plan entrevu et non pas arrêté; il leur sufïit de connaître par avance le commencement, le milieu et la fin de leur ouvrage, de choisir leur diapason, leur repos et leur but.

L'ouverture, l'exorde, le prélude, servent à l'orateur, au poëte, au musicien, à disposer leur propre esprit, et aux auditeurs à préparer leur attentian. Il doit y régner je ne sais quelle lenteur, participant du silence qui précède et du bruit qui va suivre. L'artiste y doit faire montre de ses ressources, afin de donner des gages de sa capacité, mais avec la modestie et la réserve d'un homme dont les sens s'éveillent, pour ainsi dire, et l 'cnlrent en jeu que l'un après l'autre. Ce n'est que

lorsque l'esprit a pris son vol, et l'attention sa stab.lité, que l'opération commence et que le sujet S8 déploie.

Les épisodes rendent, par l'entrelacement, la trame plus solide et la fable plus vraisemblable. La seconde fable, en se mêlant h la première, accoutume l'esprit à y trouver plus de réalité, et semble, par une plus longue rlurée, lui donner plus d'existence.

Tl y a des citations dont il faut faire usage pour donner au discours plus de force, pour y ajouter des tons plus tranchants, en un mot, pour en fortifier les pleins. Il en est d'autres qui sont bonnes pour y jeter de l'étendue, de l'espace, et, pour ainsi dire, du ciel, par des teintes plus délayées. Telles sont celles de Platon.

En composant, on ne sait bien ce qu'on voulait dire

que lorsqu'on l'a dit. Le mot, en etfet, est ce qui achève

l'idée et lui donne l'existence. C'est par lui qu'elle vient

au jour, in lucem prodit .

Il faut que la fin d'un ouvrage fasse toujours souvenir

du commencement.

cm.

Que le dernier mot soit le dernier ; c'est comme une dernière main qui met la nuance à la couleur : on n'y peut rien ajouter. Mais aussi que de précautions à prendre pour ne pas dire le dernier mot le premier !

Ce qui fait qu'on cherche longtemps quand on compose ou qu'on crée, c'est qu'on ne clierche pas où il faut, et qu'on cherche où il ne faut pas. Heureusement, en s'égârant ainsi, on fait plus d'une découverte; on a

des rencontres heureuses, et l'on est souvent ' dédonamage de ce qu'on cherche sans le trouver par ce qu'on trouve sans le cherclier

De même que nous avons dans les mains des lignes qui sont des puissances, comme le levier, de même il y en a dans la rhétorique, dans la poétique, et jusque dans les opérations de l'esprit seul avec lui-même. Souvent, après s'être donné une idée inutile, il se la souffre et la manie, pour en faire venir une autre. C'est ainsi que, dans les écrits et dans les arts, certaines phrases et certaines couleurs ne sont là que pour en faire mieux apercevoir d'autres. Seules, elles ne seraient rien; mais elles deviennent puissances par leur effet, et cet effet n'est pas dû à leur nature ou à leur valeur propre, mais à la place qu'elles occupent, à l'application qu'on en fait. Leur voisinage en fait le prix, leur isolement le néant.

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