‹ Pensées. Éd. complèteChapitre 63 sur 85 · G VI · texte numérisé non relu

G VI

Il vient dans la tête beaucoup de phrases inutiles, mais l'esprit en broie ses couleurs.

Il faut dire ce qu'on pense, pour être content de soi et de ce qu'on dit; mais pour être éloquent, fécond, varié, abondant, pour être orateur, en un mot, il est peut-être nécessaire de n'avoir à dire que ce qu'on pense à demi, vaguement, depuis peu, à l'instant même. La chaleur des pensées, en effet, vient de leur nouveauté, et leur surabondance, des indécisions mêmes de l'esprit. Le sage, c'est-à-dire celui qui ne met au grand jour que ce qu'il a mûri, le sage peut être éloquent comme un oracle; mais il ne sera jamais disert comme Cicéron. Pour faire aisément de beaux discours, il faut opérer

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sur soi-même comme on veut opérer sur son auditeur, r est-à-dire se persuader, à proportion qu'on parle, dt la vérité de ce ou'on dit.

Il y a deux sortes d'éloquence : l'une tend à communiquer nos enthousiasmes, et l'autre nos passions. Dans la première, tout vise au repos et à la lumière; tout dans la seconde, au contraire, tend à l'ardeur et au mouvement.

Toute éloquence doit venir d'émotion, et toute émotion donne naturellement de l'éloquence.

ex.

L'orateur est occupé de sc-i sujet, et le déclamateur de son rôle; l'un agit, l'au^ce feint; le premier est une personne exposap^ dp gravides idées, et le second un personnage débitant de grands mots.

On ne persuade aux hommes que ce qu'ils veulent. Il ne s'agit donc, pour les dissuader, que de leur faire croire que ce qu'ils veulent, en effet, n'est pas ce qu'ils pensent vouloir.

ex II.

Beaucoup de choses sont des motifs, et ne sont pas des raisons; je veux dire que beaucoup de choses déterminent la volonté, et lui impriment son mouvement, qui ne déterminent pas /'intelligence et n'y portent point de clarté. L'orateur doit employer elles motifs et les raisons, car il tend plus à déterminer qu'à instruire mais le but où il se propose d'arriver et d'amener les autres doit être le plus sage et le plus juste, aux yeux de sa propre raison et de sa propre intelligance. Il faut

que son mobile unique soit l'équité, ou la légitimité de sa caifse préalablement démontrée à sa conscience.

CXJII.

Il y a un gran i charme à voir des faits à travers des mots, parce qu\ m les voit alors à travers une pensée.

Tout n'est pas grave et important dans l'histoire des peuples, et souvent on y rencontre avec plaisir des minuties qu'on se plaît à y regarder, et qui n'y sont point inutiles, soit parce qu'elles détendent et amusent l'attention, soit parce qu'elles entrent facilement dans l'esprit, et, s' attachant à la mémoire, y fixent les faits principaux, dont elles sont des dépendances. Quelques détails, après les masses, introduisent la variété. Les petits faits sont des traits excellents pour le signalement. Ils doivent leur existence aux mœurs du temps, à l'humeur d'un personnage, à ses goûts , à ses habitudes, à ses manies. C'est un fonds qui les a produits, un terrain où on les a vus. Les grands événements naissent des choses et de l'enchaînement des causes; mais les petits naissent de l'homme, productions spontanées dont la semence est dans le sol, et qui en décèlent la qualité.

La couleur qu'on nomme historique est d'autant meilleure qu'elle sert en quelque sorte de vêtement. Employez-la donc dans les figures nues; mais, dans les figures vêtues, peignez soigneusement la chair. Il faut que la nudité porte toujours son voile avec elle, et que jamais le vêtement ne cache toute la nudité. 11 faut, enfin, dans les œuvres de l'art, que le feint et le vrai jouent perpétuellement ensemble.

Les récits coupés et rapides, en entraînant le lecteur, le cahotent.

ex vil.

La description d'une bataille devrait être une leçon de morale, il faudrait n'en parler avec quelques détails que pour montrer l'empire que le sang-froid, les précautions, la prévoyance, ont sur la fortune, ou l'empire que la fortune a quelquefois sur tout le reste, afin que les audacieux soient prudents, et que les heureux soient modestes. Mais, au lieu de leçons de morale, on ne trouve guère, dans l'histoire, que des leçons de politique et d'art militaire.

lî ne faut mêler aux récits historiques que des réflexions telles que l'intelligence d'un lecteur judicieux ne suffirait pas pour les lui suggérer.

L'histoire a besoin de lointain, comme la perspective. Les faits et les événements trop attestés ont, en quelque sorte, cessé d'être malléables.

Il faut que l'auteur comique et le tragique se maintiennent méditatifs, celui-ci pour être égal à son ouvrage, et celui-là pour être supérieur au sien.

Le comique naît du sérieux du personnage ; le pathétique, de la patience ou du repos de celui qui souffre. 11 n'y a donc point de comique sans gravité, ni de pathétique sans modération. Celui qui fait rire doit oublier qu'il est risible, et celui qui pleure, ignorer ou retenir «es larmes.

Le plaisir propre de la comédie est dans le rire, et celui de la tragédie dans les larmes. Mais il faut, pour l'homieur du poëte, que le rire qu'il excite soit agréable, et que les larmes soient belles. Il faut, en d'autres termes, que la tragédie et la comédie nous fassent rire et pleurer décemment. Ce qui force le rire et ce qui arrache les larmes n'est pas louable.

Le vrai comique excite, non pas seulement de la gaieté, mais de la joie. C'est qu'il y a, dans le vrai comique, beaucoup de lumière et d'espace; les caractères y sont montrés dans un jour vrai et tout entiers ; l'attention en fait le tour.

La comédie ne corrige que les travers et les manières, et souvent elle les corrige aux dépens des mœurs.

La comédie doit s'abstenir de montrer ce qui est odieux.

Les théâtres doivent divertir noblement, mais ils ne doivent que divertir. Vouloir en faire une école de morale, c'est corrompre à la fois la morale et l'art. Une morale héroïque et poétique peut y avoir son utilité sans doute; mais la morale usuelle, quand on l'enseigne sur ces tréteaux, en contracte je ne sais quoi de comique ou de tragique, qui n'en fait plus qu'un verbiage 0.e comédien.

Pour être dramatiquement beau, l'homme flétri par le malheur doit l'être par un long malheur : tel Œdipe. Il faut qu'on découvre dans ses traits la destinée qui

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l'attend, comme on prévoit le sacrifice jusque dans l'arrangement des fleurs dont la victime est couronnée. Niobé doit conserver la trace, et, pour ainsi dire, la beauté de sa prospérité passée.

Avec la fièvre des sens, le délire du cœur et la faiblesse de l'esprit; avec les orages du temps et les grandi fléaux de la vie, la faim, la soif, le déshonneur, les maladies et la mort, .on fera tant qu'on voudra des romans qui feront pleurer; mais l'âme dit : « Vous me faites

« mal. »

« J'ai faim, j'ai froid, donnez. » Il y a là matière à

une bonne œuvre, mais non à un bon ouvrage.

Il ne suffît pas pour écrire d'attirer l'attention et de

la retenir; il faut encore la satisfaire.

Le talent a-t-il donc besoin de passions? Oui, de

beaucoup de passions réprimées.

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