‹ Pensées. Éd. complèteChapitre 65 sur 85 · CXXXVI · texte numérisé non relu

CXXXVI

Un goût sûr est celui qui sait distinguer la matière de la forme, et séparer les vices de la forme de l'excellence du fond, les vices du foLd de l'excellence de I3

forme.

Dans toutes les sortes d'ouvrages de goût et de génie, la forme est la partie essentielle, et le fond n'est qu'un accessoire.

Les choses littéraires sont du domaine intellectuel ; en parler avec les passions de celui-ci est contraire à la convenance, aux proportions, au bon esprit et au bon

sens. Le zèle amer de certains critiques pour le bon goût, leurs indignations, leurs véhémences, leurs flammes sont ridicules ; ils écrivent sur les mots comme il n'est permis d'écrire que sur les moeurs. Il faut traiter les choses de l'esprit avec l'esprit, et non avec le sang, la bile, les humeurs.

Où n'est pas l'agrément et quelque sérénité, là ne sont plus les belles-lettres. Quelque aménité doit se trouver même dans la critique. Si elle en manque absolument, elle n*est plus littéraire.

La critique sans bonté trouble le goût et empoisonne les saveurs.

La critique est un exercice méthodique du discernement.

La connaissance des esprits est le charme de la critique; le maintien des bonnes règles n'en est que le métier et la dernière utilité.

Les critiques de profession ne sauraient distinguer et apprécier ni les diamants bruts , ni l'or en barre. Ils sont marchands, et ne connaissent, en littérature, que les monnaies qui ont cours. Leur critique a des balances, un trébuchet; mais elle n'a ni creuset, ni pierre de touche.

Certains critiques ressemblent assez à ces gens qui, toutes les lois qu'ils veulent rire, montrent de vilaines dents.

Le goût est la conscience littéraire de l'âme.

Le goût sert plus souvent de mesure au plaisrr que dv3 discernement de ce qui est bien.

Que de gens , en littérature , ont l'oreille juste . et chantent faux 1

Le bon jugement en littérature est une faculté trèslente, et qui n'atteint que fort tard le dernier point de son accroissement.

L'homme raisonnable veut la solidité, l'homme d'esprit l'apparence, l'homme de goût la saveur. La matière suffit à l'un, la forme à l'autre; il faut au dernier les délices et la salubrité.

En littérature, ce sont les premières saveurs qui forment ou déforment le goût.

Ceux qui sont simples, par état et par nature, aiment peu la simplicité dans les arts; elle les étonne trop peu. De là vient que les rois et les grands ont un meilleur goût littéraire.

Dans les moments d'émotion universelle, il n'est pas un seul homme qui n'ait du goût. Voyez, aux spectacles, comuien les âmes émues ont le tact rapide et le discernement exquis I

Le mauvais goût consiste à aimer ce qui n'est pas

aimable, et le faux enthousiasme, à s'enflammer pour ce qui naturellement n'enflamme point.

Lorsqu'il naît, dans une nation, un individu capable de produire une grande pensée , il en naît un autre capable de la comprendre et de l'admirer.

Nous trouvons éloquent dans les livres, non -seule ment tout ce qui augmente nos passions, mais aussi tout ce qui augmente nos opinions.

Les écrivains qui ont de l'influence ne sont que des hommes qui expriment parfaitement ce que les autres pensent, et qui réveillent dans les esprits des idées ou des sentiments qui tendaient à éclore. C'est dans le fond des esprits que sont les littératures.

Ne réprouvons pas ce qui sort du bon goût pour entrer dans le grand goût. L'esprit a parfois de grands traits, des mouvements, des coups de maître qui ne dépendent pas de lui. Parfois se produisent de certaines beautés d'imagination ou de sentiment absolument nouvelles. On les remarque, elles étonnent, et leur nouveauté rend indécis ; on craindrait, en les approuvant, de hasarder son jugement, de compromettre l'honneur (.l«e son opinion; on n'ose donc les goûter, et on laisse l'épreuve se faire. Puis on est tout étonné, un jour, longtemps après qu'on les a vues pour la première fois, de se sentir charmé et subjugué par elles. C'est qu'il y a, dans les beautés littéraires , quelque chose qui vient du ciel et qui échappe aux efforts des hommes, quand ils veulerit le dépriscr.

330 TITRE XXIIL.

L'exception est de l'art aussi bien que la règle. L'une en défend et l'autre en étend le domaine,

Quand on se souvient d'un beau vers, d'un beau mot, d'une belle phrase, on les voit devant soi, et les yeux semblent les suivre dans l'espace. Un passage vulgaire, au contraire, ne se détache point du livre où on l'a lu, et c'est là que la mémoire le voit d'abord, quand on le cite.

La mémoire n'aime que ce qui est excellent,

Le je ne sais quoi^ en littérature, se moule à chaque esprit, à chaque goût; c'est comme un mets exquis où se trouvent réunies toutes les sortes de saveurs, et qui se change, au goût de ceux qui s'en nourrissent, en l'aliment que chacun d'eux préfère.

Ce qui étonne étonne une fois; mais ce qui est admirable est de plus en plus admiré.

La perfection ne laisse rien à désirer dès le premier coup d'œil;-'mais elle laisse toujours quelque beauté, quelque agrément, quelque mérite à découvrir.,

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