‹ Pensées. Éd. complèteChapitre 66 sur 85 · CLX VII · texte numérisé non relu

CLX VII

Kecherchons les écrits qui, participant aux plus exquises qualités des choses agréables, l'odeur, la saveur, les couleurs, donnent à la fois du plaisir aux trois

DES QUALITÉS DE l'ÉCRIVAÎN. 331

facultés de l'esprit qui correspondent à l'ouïe, à la vue et au goût : l'attention, l'imagination et le discernement.

OLXVIII.

Les beaux ouvrages n'enivrent pas, mais ils enchantent.

Le beau parfait exerce à la fois toutes les facultés de l'homme, développées dans toute leur étendue; il en résulte un plaisir que toute l'âme approuve.

Il résulte de tous les ouvrages bien faits une sorte de forme incorporelle qui s'attacha aisément à la mémoire.

Ce ne sont pas les opinions des auteurs, et la partie de leurs doctrines qu'on peut appeler des assertions, qui instruisent et nourrissent le plus l'esprit. Il y a, dans la lecture des grands écrivains, un suc invisible et caché; c'est je ne sais quel fluide inassignable, un sel, un principe subtil plus nourricier que tout le reste.

CLxxir.

Il est des poëmes et des tableaux où il n'y a pas précisément une belle poésie et une belle peinture, mais ils en donnent l'idée, et tout ce qui donne l'idée du beau charme l'esprit. On rencontre dans l'art et dans la nature des individus et des ouvrages qui plaisent plus qu'eux-mêmes en quelque sorte, par^e qu'ils appartiennent visiblement à un beau genre ; c'est l'espèce alors qui, belle par elle-même, embellit seule la personne oa la chose qui en est empreinte. Anacharsis, par exemple, donne l'idée d'un beau livre et ne l'est pas. Racine et Fénelon eux-mêmes donnent de leui

génie ou de leur âme une idée supérieure à ce qu'ils en laissent voir.

Il est des livres où l'on respire un air exquis.

CLxxfv.

Quand on lit un ouvrage bien fait, il y a toujours dans l'esprit une netteté de plus, ne fût-ce que pat l'idée ou le souvenir que l'on en garde.

Il faut, SI l'on veut lire avec fruit, rendre son attention tellement ferme qu'elle voie les idées comme les yeux voient les corps.

Entre l'estime et le mépris, il y a, dans la littérature, un chemin tout bordé de succès sans gloire, qu'on obtient aussi sans mérite.

Peu de livres peuvent plaire toute la vie. Il y en a dont on se dégoûte avec le temps, la sagesse ou le bon sens.

CLXXVIII

La vogue des livres dépend du goût des siècles. Même ce qui est ancien est exposé aux variations de la mode. Corneille et Racine, Virgile et Lucain, Sénèque et Cicéron, Tacite et Tite-Live, Aristote et Platon n'ont eu la palme que tour à tour. Que dis-je? Dans la wème vie, selon les âges, dans la même année, seion les saisons, et quelquefois dans le même jour, selon les heures, nous préférons un livre à l'autre, un style à un autre style, un esprit à un autre esprit.

Le talent va où est îa voix de la louange; c'est la syrène qui l'égaré.

DES QUALITÉS DE l'ÉCRIVAIiN. 333

L'esprit, dans nos ouvrages, s'évapore en passant à travers les siècles : il n'y a que ce qu'ils ont de vrai suc et de solidement substantiel qui puisse subsister longtemps. C'est là ce qui fait que les premières générations les recommandent aux suivantes, et que celles-ci s'accoutument successivement à les transmettre comme à les recevoir. Le mérite passé de nos livres leur fait, jusqu'à la fin, un bien présent.

L'esprit humain a, dans tous les siècles, les mêmes forces, mais non pas la même industrie, ni d'aussi heureuses directions. Il est des siècles où règne une température qui lui est plus favorable et lui fait produire de plus beaux fruits.

Il faut entrer dans les idées des autres, si l'on veut retirer quelque profit des conversations et des livres. Quand il y a, dans un ouvrage dogmatique, des clartés qui pourront nous plaire, il importe de souffrir les obscurités préliminaires qui pourraient nous rebuter.

CLXXXIII

Il faut se faire un lointain, se créer une perspective, se choisir un point de vue, quand on veut juger d'un ouvrage, même d'un ouvrage d'esprit, d'un mot, d'un livre, d'un discours.

En littérature, et dans les jugements établis sur les luteurs, il y a plus d'opinions convenues que de vérités. Que de livres, dont la réputation est faite, ne l'obtiendraient pas si elle était à faire !

Le médiocre est l'excellent pour les médiocres.

334 TITRE XXTII.

« Ton sort est d'admirer, et non pas de savoir. » Un pareil sort est un bonheur plus grand encore que celui de l'homme qui peut, à la fois, et savoir et admirer. Le savoir qui ôte l'admiration est un mauvais savoir : par lui la mémoire se substitue à la vue, et tout est interverti. Un homme devenu tellement anatomàste qu'il a cessé d'être homme, ne voit, dans la plus noble et la plus touchante démarche, qu'un jeu de muscles, comme un facteur d'orgues qui n'entendrait, dans la plus belle musique, que les petits bruits du clavier.

CLXXXVII

Naturellement, l'esprit s'abstient déjuger ce qu'il ne connaît pas. C'est la vanité qui le force à prononcer quand il voudrait se taire.

CLXXXVIII

Les esprits faibles demandent si le conte est\Tai; les esprits sains examinent s'il est moral, s'il est naïf, s'il se fait croire.

Ce qui est douteux ou médiocre a besoin de suffrages pour faire plaisir à l'auteur; mais ce qui est parfait porte avec soi la conviction de sa beauté.

On dit que les livres sont bientôt lus; mais ils ne sont pas bientôt entendus. Le point important est de les digérer. Pour bien entendre une belle et grande pensée, il faut peut-être autant de temps que pour la concevoir.

L'abeille et la guêpe sucent les mêmes fleurs ; mais toutes deux ne savent pas y trouver le même miel.

Même pour le succès du moment, il ne suffit pas

DES QUALITÉS DE l'ÉCRIVAIN. 335

qu'un ouvrage soit écrit avec les agréments propres au sujet; il faut encore les agréments propres aux lec« teurs. Il faut qu'un livre rappelle son lecteur, comm© on dit que le bon vin rappelle son buveur. Or, il no peut le rappeler que par l'agrément. Un certain agrément doit se trouver même dans les écrits les plus austères.

Décomposez un poëme excellent; désunissez-en toutes les .expressions, et faites-en un amas, un chaos. Donnez ce chaos à débrouiller à un écrivain médiocre, et, de ces parcelles éparses, dites-lui de créer, à sa fantaisie, un monde, un ouvrage : s'il n'ajoute rien, il est impossible qu'il fasse de tout cela quelque chose qui ne plaise pas^ De même, changez l'ordre de toutes les pensées d'un beau discours; mettez les conséquences avant les principes, et ce qui suit avant ce qui doit le précéder; démolissez, ruinez tant qu'il vous plaira : il y aura toujours, dans ces matériaux renversés, de quoi retenir et satisfaire les regards d'un observateur.

Il n'y a, dans la plupart des livres agréables, qu'un caquet qui n'ennuie pas.

Il est beaucoup d'écrits dont il ne reste, comme du

spectacle d'un ruisseau roulant quelqaes eaux clafres

sur de petits cailloux, que le souvenir des mots qui

ont fui.

Rien n'est pire au monde qu'un ouvrase médiocre

qui fait semblant d'être excellent.

CXCYII.

En quelques-uns, écrire est leur occupation, leur

336 TITUR XXIII.

affaire, leur vie; en quelques autres, leur amusement, leur distraction, leur jeu. En ceux-là, c'est magistra- *^ire, fonction, devoir, inspiration; en ceux-ci, tâche, métier, calcul, commerce, propos délibéré. T-es uns écrivent pour répandre ce qu'ils jugent meilleur à tous ; les autres pour étaler ce qu'ils estiment meilleur à eux. Aussi les uns veulent bien faire et les autres fa.^e à propos, se proposant pour fin, les premiers la vérité, et les seconds le profit.

Les vrais savants, les vrais poètes deviennent tels par le plaisir plus que par le travail. Ce qui les précipite et les retient dans leurs études, ce n'est pas leur ambition, mais leur génie.

Les savants fabriqués sont les eaux de Barèges faites à Tivoli. Tout y est, excepté le naturel. Elles ne valent que par l'emploi, et non par leur essence.

ce.

Les productions de certains esprits ne viennent pas de leur sol, mais de l'engrais dont il a été couvert.

Tous les hommes d'esprit valent mieux que leurs livres; les hommes de génie et peut-être les savants valent moins, comme le rossignol vaut moins que son chant, le ver à soie moins que son industrie, et l'instinct plus que la bête.

Il y a des fantômes d'auteurs et des fantômes d'ouvrages.

Évitez d'acheter un livre fermé.

La littérature, que M. de Bonald appelle l'expression de la société, n'est souvent que l'expression de nos études, de notre humeur, de notre personnalité; et cette ftonière est la meilleure. Il y a des livres tellement beaux que la littérature n'y est que l'expression de ceux qui les ont faits.

Il vaut cent fois mieux assortir un ouvrage à la nature de l'esprit humain qu'à ce qu'on appelle l'état de la société. Il y a quelque chose d'immuable dans i'homme; c'est pour cela qu'il y a des règles immuables dans les arts et dans les ouvrages de l'art, des beautés qui plairont toujours, ou des arrangements qui ne plairont que peu de temps.

C'est à la mode des portraits qu'on doit les Caractères de la Bruyère. Plus d'un mauvais genre a été, en littérature, l'origined'un chef-d'œuvre.

ce vil.

La littérature des peuples commence par les fables et finit par les romans.

CGVIII.

Hélas ! ce sont les livres qui nous donnent nos plus

grands plaisirs, et les hommes qui nous causent nos

plus grandes douleurs. Quelquefois même les pensées

consolent des choses , et les livres consolent des

hommes.

Il y a des livres plus utiles par l'idée qu'on s'en fait que par la connaissance qu'on en prend.

Une suffit pas qu'un ouvrage soit bon : il faut encore

qu'il soit fait par un bon auteur, et qu'on y voie, nonseulement la beauté qui doit lui être propre, mais encore l'excellence de la main qui l'a fait. C'est toujours l'idée de l'ouvrier qui cause l'admiration. La trace du travail, l'empreinte de l'art, si tout le reste est achevé, sont un agrément de plus. Le talent doit donc traiter tous les sujets , et disposer toutes ses œuvres de manière à pouvoir s'y montrer sans affe€^= tation : Simtd denique eluceant opus et artifex.

Il n'est rien de plus beau qu*un beau livre

On ne trouve guère dans un livre que ce qu'on y met. Mais dans les beaux libres, l'esprit trouve une place où il peut mettre beaucoup de choses.

Il faut être capable du trop et n'en être jamais coupable; car si le papier est patient, le lecteur ne l'est pas, et sa satiété est plus à craindre que son regret.

La prodigalité des paroles et des pensées décèle un esprit fou. Ce n'est pas l'abondance, mais l'excellence qui est richesse. L'économie en littérature annonce le grand. écrivain. Sans bon ordre et sans sobriété, point (\f' sagesse; sans sagesse point de grandeur.

Gardez-vous de trop étendre ce qui est très-clair. Ces explications inutiles, ces exposés trop continus n'offrent que l'uniforme blancheur d'une longue muraille et nou« en causent tout l'ennui. On n'edt pas architecte parce qu'on a construit un grand mur, et l'on n'a pas fait un ouvrage parce qu'on a écrit un gros Écrire un livre ou écrire un ouvrage sont deux

DES QUALITÉS DE l'ÉGUIVAIN, 339

choses. On fait un ouvrage avec l'art, et un livre avec de l'encre et du papier. On peut faire un ouvrage en deux pages, et ne faire qu'un livre en dix volumes in-folio.

L'étendue d'un palais se mesure d'orient en occident, ou du midi au septentrion; mais celle d'un ouvrage, d'un livre, se toise de la terre au ciel; en sorte qu'il peut se trouver autant d'étendue et de puissance d'esprit dans un petit nombre de pages , dans une ode , par exemple, que dans un poëme épique tout entier

QueUjues mots dignes de mémoire peuvent suffire pour illustrer un grand esprit. Il )Z' a telle pensée qui contient l'essence d'un livre tout entier; telle phrase qui a les beautés d'un vaste ouvrage; telle unité qui équivaut à un nombre ; enfin telle simplicité si achevée et si parfaite, qu'elle égale, en mérite et en excellence, une grande et glorieuse composition.

Être aigle ou fourmi, dans le monde intellectuel, me paraît à peu près égal ; l'essentiel est d'y avoir une place marquée, un rang assigné, et d'y appartenir distinctement à une espèce régulière et innocente. Un petit talent, s'il se tient dans ses bornes et remplit bien sa tâche, peut atteindre le but comme un plus grand. Il n'y a que les livres sacrés qui obtiennent un empire étendu e/ durable. Tous les autres ne font qu'occuper plus ou moins sérieusement les moments perdus de quelques désœuvrés. Habituer les hommes à des plaisirs qui ne viennent ni de la chair, ni de l'argent, en leur faisant goûter les choses de l'esprit, me paraît on effet le seul fruit que leur nature ait attaché à nos pro-

340 TITRE XXllI.

ductions littéraires. Quand elles ont d'autres effets, c'est par hasard, et c'est tant pis. Celles qui s'emparent de notre attention au point de nous dégoûter des autres livres sont véritablement pernicieuses. Elles n'introduisent dans la société que des singularités et des sectes; elles y jettent une plus grande variété de poids, de règles et de mesures ; elles y \roublent la morale et

la politique.

Le sage ne compose point. Entre ses idées, il en admet peu; il choisit les plus importantes, les livre telles qu'elles sont, et ne perd pohit son temps aux déductions. Triptolème, quand il donna le blé aux homnies, se contenta de le semer; il laissa à d'autres le soin ce le moudre, de le bluter et de le pétrir.

Ce qui est exquis vaut mieux que ce qui est ample. Les marchands révèrent les gros livres ; mais les lecteurs aiment les petits : ils sont plus durables et vont plus loin. Virgile et Horace n'ont qu'un volume. Homère, Eschyle, Sophocle, Euripide et Térence n'en ont pas davantage. Ménandre, qui nous charme, est réduit à quelques feuillets. Sans Télémaque, qui connaîtrait Fénelon? Qui connaîtrait Bossuet, sans ses Sraisons funèbres et son Discours sur l'histoire universelle? Pascal, la Bruyère, Vauvenargues et la Rochefoucauld ; Boileau, Racine et la Fontaine , n'occupent que peu de place, et ils font les délices des délicats. Les très-bons écrivains écrivent peu , parce qu'il leur faut beaucoup de temps pour réd'iire en beauté leur abondance ou leur richesse.

Page 1