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des ailes fort courtes et qui ne lui servent qu'à marcher mieux et plus vite.
M. de Bonald jette un filet sur les esprits, et ce filet a des couleurs ; mais il est tellement serré, qu'on ne peut rien voir au travers lorsqu'une fois on est dedans.
On rencontre quelquefois chez M. de Bonald de singulières conséquences. Il semble qu'on y tombe par un casse-cou, et l'esprit se sent quelque chose de démis.
Il n'y a souvent dans ce qu'écrit M. de Bonald que l'attitude et l'insistance d'un homme qui affirme résolument. Il se trompe avec une force!.... C'est un gentillatre de beaucoup d'esprit et de beaucoup de savoir, érigeant en doctrines ses premiers préjugés.
M. de Beausset a retrouvé le fil perdu de la narration continue, ce fil ductile qui se plie et se replie en mille manières sans se brouiller et sans se rompre. Une élégance simple, une facilité soignée, une modération vraie, rien de cherché, voilà ce qui est rare aujourd'hui, ou plutôt ce qu'on ne voit plus, et ce qui distingue éminemment cet écrivain. Dans Fénelon, il avait à enchâsser des perles, et il les a entourées plus richement. Dans Bossuet, il avait à montrer d*^,s blocs, et il les a isolés, cultivant les Muses sévères. Ses citations sont, dans le cours de son récit, comme des îles toutes pleines de monuments. En le lisant, on croit descendre un fleuve, par un beau temps, et au milieu d'un beau pays. Le siècle qu'il traverse, est montré à droite et à
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gauche. Il a rendu son caractère au gejire tempéré, le seul qui soit classique et propre à nous ramener aux beautés saines qui charment l'aine, sans en altérer la lumière, sans la troubler par des passions. Mais on dirait, hélas ! qu'il faut au siècle présent des vertus molles, où il puisse soupçonner quelques blessures, des Tertus malades, dont il puisse avoir pitié.
Pétrarque adora pendant trente ans, non pas la personne, mais l'image de Laure; tant il est plus facile de conserver ses sentiments et ses idées que ses sensations ! C'est ce qui faisait la fidélité des anciens chevaliers.
Pétrarque estimait peu ses poésies italiennes qui l'ont immortalisé; il leur préférait son latin. C'est que son siècle aimait le latin, et n'aimait pas encore l'italien.
Le die mihi, musa, manque aux nouvelles de Boccace. Il n'ajoute rien à ce qu'on lui a dit, et ses inventions ne dépassent jamais le champ formé par sa mémoire. Son récit finit où a fini le conte vulgaire; il le respecte comme il respecterait la vérité.
Le Tasse était sur son art un penseur profond, et ce
serait un service à rendre aux lettres que d'examiner ses ouvrages en prose et ses principes littéraires. Ce caractère de penseur, au surplus, se montre même dans ses vers ; ils ont la forme qui conviendrait à des sentences. Le poëte, par les tournures de son style, ne ressemble pas aux poêles anciens, mais il ressemble aux anciens sages.
Il y a cet inconvénient, dans les Lettres de Voiture, qu'il y montre son masque plutôt que son visage, ce qui les rend plus divertissantes d'abord, mais beaucoup moins longtemps intéressantes. Très-agréable et très-ingénieux, il ressemble cependant un peu à ces portraits qui rient éternellement.
Et souvent avec Dieu balance la victoire.
C'est là le vice impardonnable du poëme de Milton.
On reproche à Corneille ses grands mots et ses grands sentiments; mais pour nous élever, et ne pas être salis par les bassesses de la terre, il nous faut en tout des échasses.
Il peut y avoir dans l'âme un degré de hauteur inutile à la pratique des arts, à la beauté des ouvrages, mais non pas au respect que doit inspirer le mérite de l'auteur démontré par son œuvre. Beaucoup plus parfait que Corneille, et moins grand, Racine doit être moins révéré.
Racine eut son génie en goût, comme les anciens.
Son élégance est parfaite ; mais elle n'est pas suprême, comme celle de Virgile.
Racine est l'homme du monde qui s'entend le mieux à filer les mots, les sentiments, les pensées, les actions, les événements; et chez lui, les événements, les actions, les pensées, les sentiments et les paroles, tout est de soie. Pradon a quelquefois aussi des paroles de soie ; mais il ne faisait que brouiller.
Le talent de Racine est dans ses œuvres, mais Racine lui-même n'y est pas. Aussi s'en dégoûta-t-il.
Tibiis acta ludi's megalensibus : il me semble que je lis ces mots à la tête de toutes les tragédies de Racine.
Ceux à qui Racine suffit sont de pauvres âmes et de pauvres esprits ; ce sont des âmes et des esprits restés béj aunes et pensionnaires de couvent. Admirable, sans doute, pour avoir rendu poétiques les sentiments les plus bourgeois etleé^'passions les plus médiocres, il ne tient lieu que de lui-même. C'est un écrivain supérieur, et, en littérature, c'est tout dire. Mais ce n'est point un écrivain inimitable. Pradon, lui-même, a fait beaucoup de vers pareils aux siens.
Boileau est un grand poëte, mais dans la demipoésie.
Racine et Boileau ne sont pas des eaux de source. Un beau choix dans rimitation fait leur mérite. Ce
sont leurs livres qui imitent des livres et non leurs âmes qui imitent des âmes. Racine est le Virgile des ignorants.
Alfieri n'est qu'un forçat condamné par la nature aux galères du Permesse italien.
Molière est comique de sang-froid ; il fait rire et ne rit pas; c'est là ce qui constitue son excellence.
Molière s'est joué dans Tartufe de la forme des affections religieuses, et c'est là, sans doute, un grand mal.
Regnard est plaisant comme le valet, et Molière comique comme le maître.
11 y a, dans La Fontaine, une plénitude de poésie qu'on ne trouve nulle part dans les autres auteurs français.
Il n'est pas bon de donner à certains mots une valeur qu'ils n'ont pas, et un sens qu'ils ne sauraient avoir, comme on l'a fait récemment du vers de La Fontaine :
Notre ennemi, c'est notre maître, en disant de Louis XIV :
(1 craint même, étrance faiblesse I L'Homère du peuple bêlant, Et mon La Fontaine le blesse D'un mot de son âne parlant.
La fable de l'Ane et du Vieillard 6st plus ancienne que riiistoire. Connue en Grèce sous le nom d'Ésope,
elle l'est, en Orient et aux grandes Indes, sous ceux de Lokman et de Pilpay. Elle a, de temps immémorial, circulé dans le monde, sans y causer aucun désordre, et sans inquiéter les esprits les plus ombrageux. Ni Crésus, ni Cyrus, ni Aureng-Zeb, ni Chah-Abbas, ni aucun potentat connu, avant l'année 1700, ne s'en sont trouvés offensés. Il ne nous paraît pas probable que Louis XIV en ait eu peur, et que le naïf La Fontaine ait fait trembler ce monarque pour un vers mal interprété, lui qui ne put fâcher personne lorsqu'il le voulut faire, et qui, malgré les trois querelles célèbres dans sa vie, n'eut jamais un seul ennemi qui ne l'appelât le bonhomme, même après qu'il s'était vengé. Tant il se montra peu terrible dans ses plus vifs ressentiments ! tant il eut un génie heureux ! tant sa bonté fut fortunée ! On dénigre l'enfant des Muses,
Un enfant des neuf Sœurs, enfant à barbe grise,
quand, pour lui faire honneur, sans doute, mais à tort et à contre-temps, on l'érigé ainsi tout à coup en épouvantait politique. On dégrade un monarque illustre en le frappant d'un tel effroi. On déguise l'esprit du temps, et on le fait méconnaître , lorsqu'on place sous un tel règne de pareils efiiarouchements. Le mot de l'âne n'attaque pas les empereurs plus que les pâtres, et les rois plus que les meuniers. En se l'appliquant à lui seul, Louis XIV eût commis une usurpation dont son granc sens le rendit toujours incapable. Tous les âniers de son royaume y avaient autant de droits que lui ; il tombe sur tout ce qui est maître; et qui ne l'est pas dans ce monde? L'aveugle est maître de son chien, et, comme dit notre proverbe, charbonnier est maître chez lui. C'est, dans le monde, un mot d'humeur qu'exhale,
dans ses lassitudes, la servitude impatientée, et qu'on lui pardonne aisément. C'est, en littérature, un mot comique par son genre, qui est subalterne. C'est, dans l'auteur français, un mot plaisant; car La Fontaine l'égaya avec un art qui lui est propre, lorsqu'il donna à l'animal qui profère cet apophthegme, et dont la bouche le décrie, il faut l'observer en passant, u^e épithète qui est gaillarde, et la bonne humeur d'un gourmand. Ce mot sert de pendant à l'adage bourgeois : Nos valets sont nos ennemis. Ils se balancent et se contiennent l'un par l'autre. Le premier n'est pas plus un signe de rébellion, que le second un signe d'oppressi(m et de tyrannie. Ce sont des mots de situation, et non pas de doctrine; mots très-abusifs, très-malsonnants, mais sans aucune conséquence. En leur donnant de l'importance et une sorte de dignité, on s'expose à les introduire dans la société par l'histoire, et à les mettre ainsi à la portée de deux sortes d'esprits, qui peuvent être amusants, mais dont il ne faut pas entretenir la manie : je veux dire, ceux qu'une bile mal réglée rend frondeurs par tempérament, et ceux dont la légèreté, comme a si bien dit Saint- Lambert :
Craint le pilote et non l'orage.
Gardons-nous d'ôter aux hommes un dos plus grands plaisirs du bon sens et de la raison, celui d'admirer ce qu'il y a de plus beau dans les spectacles politiques, l'autorité suprême en des mains fortes et capables de la porte. . Quand le dix-septième siècle n'eût pas été éloigné, par sa morale et par ses mœurs, de faire servir la sagesse à blesser ceux qu'il respectait, il en eût été détourné par l'excellence de son goût. Tout ce que la dis- Dosilion à l'insulte produit n'est jamais beau que d'une
sorte de beauté sombre, et qui ne peut donner un plaisir parfait ni à l'écrivain qui l'a produit , ni au lecteur même qui l'admire. En faisant cet emploi de leur talent, les écrivains de ce temps n'auraient pu se contenter, Aussi évitaient-ils avec soin ce genre de mérite, que leurs successeurs ont tant recherché. Auteur aussi mo-^ deste, lorsqu'à la fin de son livre il disait de la leçon qui le termine :
Je la présente aux rois, je la propose aux sages,
qu'habiiant paisible du monde et citoyen soumis à la loi de tous les pays, lorsqu'à propos d'un autre âne et des deux voleurs il écrivait :
L'âne, c'est quelquefois une pauvre province;
Les voleurs sont tel et tel prince, Comme le Transylvain, le Turc et le Hongrois :
Au lieu de deux, j'en ai rencontré trois.
La Fontaine fut, de tous les hommes de son temps, le moins enclin à tout attentat, même indirect, contre la majesté royale. Incapable de cet orgueil qui se repaît de sa propre audace et se sert à lui-même de spectacle, et de ce courage qui n'est que la peur surmontée d'un danger créé à plaisir, il ne songeait qu'à exprimer l'utile et l'agréable, sans aucun retour sur lui-même, et sans aucune application directe. Le fablier se couvrit de ses fleurs, exliala ses parfums et porta ses fruits, sans blesser jamais d'aucune épine les mains qui s'empressaient à les cueillir.
Les vers de J.-B. Rous&eau sont trop pensés. Leu^harmonie est plus exacte qu'agréable. Il chante juste, mais non pas divinement.
Le talent de J.-B. Rousseau remplit l'intervalle qui se trouve entre La Motte et le vrai poète.
Piron. C'est un poëte qui jouait bien de sa guimbarde.
L'abbé Delille n'a dans la tète que des sons et des couleurs; mais voyez l'usage qu'il en fait !
Delille moule assez fortement les vers, mais il ne les anime pas.
Les Géorgiques de Delille me semblent être les Géorgiques d'Ovide.
XX VIII
Des blasphèmes mielleux, ou plutôt des ordures vernissées , d'où le blasphème découle avec douceur, comme un miel empoisonné, voilà Parny. Le puritas impuritatis de Juste Lipse est fait pour lui. Il a le cœur et l'âme eunuques. Son impuissance sans doute a quelque grâce, mais il ne se montre insinuant que parce qu'il est énervé.
La sophistique littéraire est l'art de farder les pensées par des mots. Les mots fardent les pensées quand ils leur donnent de l'éclat, sans y ajouter de la beauté. Il y a un lustre nécessaire à un bon style qui n'est pas précisément du fard; il n'est que de la propreté. Le style a quelquefois un éclat semblable à celui des métaux. Ceux qui l'emploient ne fardent pas , à proprement parler, mais ils dorent ce qu'ils disent. On croirait qu'ils
écrivent avec une encre plus luisante, ou qu'ils ont jeté, sur leur encre encore fraîche, de la poudre de diamants ou de la poussière d'ailes de papillons. Tout cela ne va ni à l'âme ni au goût, mais s'arrête aux yeux de l'esprit, qui, d'abord ébloui, en est insensiblement fatigué. Esménard offc j un exemple perpétuel de cette espèce d'artifice.
On dit que les Allemands ont excellé dans le genre pastoral : cela n'est pas vrai. Ils s'y sont appliqués, l'ont atfecté, l'ont contrefait ; mais ils n'y ont point excellé. Dans leurs pastorales, il n'y a de pastoral que les mots. Leurs bergers sont plus grimaciers que ceux de Fontenelle; ils minaudent la vertu, l'innocence et les mœurs champêtres ; ils affectent la simplicité, bien plus que Fontenelle n'affectait la finesse et la galanterie; ils parodient l'âge d'or. Je suis effrayé de dire, mais très-fondé à assurer, que jamais homme n'eut un esprit moins naturel et moins naïf que Gessner. Ses ouvrages sont de la mauvaise poésie, fardée avec de la morale. Il n*a de naturel ni dans ses poëmes, ni dans ses lettres à son fils ; et malgré sa réputation de bonhomie et sa physionomie un peu rustique, je suis sûr que, même dans sa conversation familière et domestique, il y avait de l'affectation, l'affectation de cette bonhomie qu'on lui attribue à un degré supérieur. C'était un Suisse, un paysan , un Allemand précieux , un petit maître d'Arcadie.
Cervantes a, dans son livre, une bonhomie bourgeoise et familière, à laquelle l'élégance de Fiorian est antipathique. En traduisant Don Quichotte , Fiorian a changé le mouvement de l'air, la clef de la musique
de l'auteur original. Il a appliqué aux épanchemerifs d'une veine abondante et riche les sautillements et les murmures d'un ruisseau : petits bruits, petits mouvements, très-agréables sans doute quand il s'agit d'un filet d'eau resserré qui roule sur des cailloux, mais allure insupportable et fausse quand on l'attribue h une eau large qui coule à plein canal sur un sable très-fin.
On peut dire des romans de Lesage, qu'ils ont i'air d'avoir été écrits dans un café, par un joueur de dominos, en sortant de la comédie.
Berquin excella dans un art où personne, avant lui, n'avait prétendu exceller, celui de parler aux enfants le langage le plus propre à leur plaire, et dont leur jeune esprit s'est fait secrètement un modèle. Cet âge, comme tous les autres, a son idiome, et cet idiome a ses élégances. Son caractère est d'être mêlé de justesse et de naïveté. Cette langue qui leur est particulière, les enfants savent la trouver dans la langue commune, et sont industrieux à l'en extraire. C'est une chose à remarquer que le nombre de mots qui , dans les langues même les plus ingrates, servent à signifier les mêmes pensées ou les mêmes objets, surtout lorsqu'il s'agit des 'qualités et des sentiments. Chaque couleur n'a pas plus de nuances que n'en a chaque manière d'exprimer une même chose Observez les êtres humains que l'éducation n'a pas soumis à l'uniformité, et vous verrez*' avec quelle variété, non-seulement chaque idiome, mais chaque dialecte est parle. Les pauvres surtout et les enfants s'en forment un, composé d'expressions toutes très-connues, et qu'ils aiTangent cepen-
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dant d'une manière si nouvelle, que celles de l'enfant se ressentent toujours de son âge, comme celles du pauvre de sa fortune. Les uns et les autres, se plaisant à oublier leur misère et leur faiblesse, aimeift quelquefois à entendre parler magnifiquement; mais si l'on entretient les enfants de leurs jeux, et les pauvres de leur misère, on ne les contente qu'en en parlant comme ils voudraient en parler eux-mêmes, c'est-à-dire naïv ment et pathétiquement. Encore faut-il, pour les satisfdire, être naïf et pathétique avec plus de raison et d élégance qu'ils ne pourraient l'être eux-mêmes; il faut qu'on réalise à leur oreille et à leur esprit le modèle idéal que chacun d'eux porte secrètement en soi C'est là ce que Berquin a fait pour ses petits amis. On a dit de lui avec beaucoup de vérité :
De l'enfance naïve observateur fidèle,
Il parla son langage en s'exprimant mieux qu'elle,
et ce n'est pas seulement son langage qu'il sait imiter ; il peint, avec plus d'exactitude encore et de perfection, ses manières et ses humeurs : en sorte qu'il offre en même temps aux enfants le tableau de ce qu'ils imaginent, et celui de ce qu'ils font. Il leur donne à la fois le plaisir du modèle et celui du miroir.
Madame de Genlis a peint, en général, des figures humaines. Quelquefois cependant elle a fait des demimonstres; mais je connais d'elle des demi-anges qui m'ont ravi. Si elle a suivi ou donné de fort mauvais exemples, elle ne l'a pas approuvé. Elle recommande la règle, peut-être même avec aigreur. Enfin, malgré quelques écarts répréheusibles, qu'on peut et qu'on doit