QUELQUES AUTRES SUJETS
Contre l'Indifférence des Athées^
Que ceux qui combattent la Religion apprennent au moins quelle elle est avant que de la combattre. Si cette Reli-
1. Outre quelques éclaircissements qui nous ont paru indispensables, nous donnons en note les différences qui existent entre le texte de Port-Royal et la version originale des Pensées, telle que la présentent les éditions Faugère et Havet. Nous avons le plus souvent passé ces différences sous silence, comme ne méritant pas d'être signalées, quand elles se bornent à l'adjonction ou à la suppression d une conjonction, à des transpositions de mots, au changement de pas en point, d'en en dans, etc., etc., et vice versa. Dans bien des endroits nous nous sommes abstenus également, pour ne pas fatiguer l'attention, de présenter les modifications apportées par Port- Royal dans l'agencement des phrases, quand ces modifications nécessaires pour donner une forme définitive à des ébauches de notes, se sont bornées à des changements de temps des verbes ou a des substitions insignifiantes de mots. Nous n'avons pas davantage cru devoir indiquer les endroits où vieil a été remplacé par vieiur créance par croyance, Hiérusalem par Jéncsalern, etc., ni ceux oîî des citations de l'Ecriture ont été soit rectifiées, soit traduites.
Nous avons restitué autant que possible, d'après M. Faugère le commencement ou la fin des passage que Port-Roval n'a donnés qu'incomplètement. Quant aux chapitres ou fragments de chapitres qu'il a supprimés, il ne pouvait entrer dans notre plan de les rétabhr, puisque ces suppressions forment, à proprement parler, le cachet de l'édition que nous réimprimons.
P. R. désigne l'édition de Port-Royal. F. l'édition Faugère et H l'édition E. Havet.
2. Ce chapitre commence ainsi dans le texte F.: » ... Qn'ils apprennent au moins quelle est la religion qu'ils combattent avant que, etc. »
gion se vantait d'avoir une vue claire de Dieu, et de le posséder à découvert et sans voile, ce serait la combattre que de dire qu'on ne voit rien dans le monde qui le montre avec cette évidence. Mais puisqu'elle dit au contraire que les hommes sont dans les ténèbres, et dans l'éloignement de Dieu, qu'il s'est caché à leur connaissance, et que c'est même le nom qu'il se donne dans les Écritures, Deus absconditus : et enfin si elle travaille également à établir ces deux choses ; que Dieu a mis des marques sensibles dans l'Église pour se faire reconnaître à ceux qui le chercheraient sincèrement ; et qu'il les a couvertes néanmoins de telle sorte qu'il ne sera aperçu que de ceux qui le cherchent de tout leur cœur; quel avantage peuvent-ils tirer, lorsqy dans la négligence où ils font profession d'être de chercher la vérité, ils crient que rien ne la leur montre ; puisque cette obscurité où ils sont, et qu'ils objectent à l'Église ne fait qu'établir une des choses qu'elle soutient sans toucher à l'autre, et confirme sa doctrine bien loin de la ruiner?*
11 faudrait pour la combattre qu'ils criassent qu'ils ont fait tous leurs efforts pour chercher partout et même dans ce que l'Église propose pour s'en instruire, mais sans aucune satisfaction. S'ils parlaient de la sorte, ils combattraient à la vérité une de ses prétentions. 3Iais j'espère montrer ici qu'il n'y a point de personne raisonnable qui puisse parler de la sorte ; et j'ose même dire que jamais personne ne l'a fait. On sait assez de quelle manière agissent ceux qui sont dans cet esprit. Ils croient avoir fait de grands efforts pour s'instruire lorsqu'ils ont employé quelques heures à la lecture de l'Écriture, et qu'ils ont interrogé
4. t ... et confirme sa doctrine, bien loin de, etc. » ; F. : « ... établit sa doctrine, etc. » Port-Royal a voulu éviter une répétition de mot.
PENSEES SUR LA RELIGiON 6S
quelque Ecclésiastique sur les vérités de la foi. Après cela ils se vantent d'avoir cherché sans succès dans les livres et parmi les hommes. Mais en vérité je ne puis m'empécher de leur dire ce que j'ai dit souvent, que cette négligence n'est pas supportable. Il ne s'agit pas ici de l'intérêt léger de quelque personne étrangère : il s'agit de nous-même et de notre tout.
L'immortalité de l'âme est une chose qui nous importe si fort, et qui nous touche si profondément, qu'il faut avoir perdu tout sentiment pour être dans l'indifférence de savoir ce qui en est. Toutes nos actions et toutes nos pensées doivent prendre des routes si différentes selon qu'il y aura des biens éternels à espérer ou non, qu'il est impossible de faire une démarche avec sens et jugement qu'en la réglant par la vue de ce point qui doit être notre dernier objet.
Ainsi notre premier intérêt et notre premier devoir est de nous éclaircir sur ce sujet d'où dépend toute notre conduite. Et c'est pourquoi, parmi ceux qui n'en sont pas persuadés, je fais une extrême différence entre ceux qui travaillent de toutes leurs forces à s'en instruire et ceux qui vivent sans s'en mettre en peine et sans y penser.
Je ne puis avoir que de la compassion pour ceux qui gémissent sincèrement dans ce doute, qui le regardent comme le dernier des malheurs, et qui n'épargnant rien pour en sortir font de cette recherche leur principale et leur plus sérieuse occupation. Mais pour ceux qui passent leur vie sans penser à cette dernière fin de la vie, et qui par cette seule raison, qu'ils ne trouvent pas en eux-mêmes des lumières qui les persuadent, négligent d'en chercher ailleurs, et d'examiner à fond si cette opinion est de celles que le peuple reçoit par une simplicité crédule, ou de celles qui quoique obscures d'elles-mêmes
ont néanmoins un fondement très solide*, je les considère d'une manière toute différente. Cette négligence en une affaire où il s'agit d'eux-mêmes, de leur éternité, de leur tout, m'irrite plus qu'elle ne m'attendrit ; elle m'étonne et m'épouvante : c'est un monstre pour moi. Je ne dis pas ceci par le zèle pieux d'une dévotion spirituelle. Je prétends- au contraire que l'amour-propre, que l'intérêt humain, que la plus simple lumière de la raison nous doit donner ces sentiments. Il ne faut voir pour cela que ce que voient les personnes les moins éclairées.
Il ne faut pas avoir l'àme fort élevée pour comprendre qu'il n'y a point ici de satisfaction véritable et solide, que tous nos plaisirs ne sont que vanité, que nos maux sont infinis, et qu'enfin la mort qui nous menace à chaque instant nous doit mettre dans peu d'années, et peut-être en peu de jours dans un état éternel de bonheur, ou de malheur, ou d'anéantissement. Entre nous et le ciel, l'enfer, ou le néant il n'y a donc que la vie qui est la chose du monde la plus fragile ; et le ciel n'étant pas certainement pour ceux qui doutent si leur âme est immortelle, ils n'ont à attendre que l'enfer ou le néant'.
Il n'y a rien de plus réel que cela ni de plus terrible.
1. « ... un fondement très solide » ; F. ajoute « et inébranlable ». P. R. a trouvé sans doute que l'une des deux épithètes affaiblissait l'autre.
2. « Je prétends au contraire que l'amour-propre, etc. » ; F. « Tentends au contraire qu'on doit avoir ce sentiment par un principe d'intérêt humain et par un intérêt d'amour-propre. » Amour-propre dans le sens d'égoisme.
3. La dernière phrase de cet alinéa est de P. R. 11 se termine ainsi dans F. : « ... et qu'enfin la mort... doit infailliblement nous mettre dans peu d'années dans l'horrible nécessité d'être éternellement ou anéantis ou malheureux. » P. R. a utilisé cette fin pour le 1" al. de la page 67, après l'avoir fait précéder d'une phrase : « C'est en vain qu'ils détournent, etc. »
Faisons tant que nous voudrons les braves, voilà la fin qui attend la plus belle vie du monde.
C'est en vain qu'ils détournent leur pensée de cette éternité qui les attend, comme s'ils la pouvaient anéantir en n'y pensant point. Elle subsiste malgré eux, elle s'avance, et la mort qui la doit ouvrir les mettra infailliblement dans peu de temps dans l'horrible nécessité d'être éternellement ou anéantis, ou malheureux.
Voilà un doute d'une terrible conséquence ; et c'est déjà assurément un très grand mal que d'être dans ce doute; mais c'est au moins un devoir indispensable de chercher quand on y est. Ainsi celui qui doute et qui ne cherche pats est tout ensemble et bien injuste et bien malh-eureux. Que s'il est avec cela tranquille et satisfait, qu'il en fasse profession, et enfin qu'il en fasse vanité, et que ce soit de cet état même qu'il fasse le sujet de sa jote et de sa vanité, je n'ai point de termes pour qualifier une si extravagante créature.
Où peut-on prendre ces sentiments ? Quel sujet de joie trouve-t-on à n'attendre plus que des misères sans ressource ? Quel sujet de vanité de se voir dans des obscurités impénétrables ? Quelle consolation * de n'attendre jamais de consolateur.
Ce repos dans cette ignorance est une chose monstrueuse, et dont il faut faire sentir l'extravagance et la stupidité à ceux qui y passent leur vie, en leur représentant ce qui se passe en eux-mêmes, pour les confondre par la vue de leur folie. Car voici comment raisonnent les hommes quand ils choisissent de vivre dans cette ignorance de ce qu'ils sont, et sans en rechercher d'éclaircissement.
1. « ... quelle consolation de n'attendre jamais de consolateur?!; F. (Variantes): « ... quelle consolation dans le désespoir de tout consolateur 1 »
68 PENSEEvS SUR LA RELIGION
Je ne sais qui m'a rais au monde, ni ce que c'est que le monde, ni que moi-même. Je suis dans une ignorance terrible de toutes choses. Je ne sais ce que c'est que mon corps, que mes sens, que mon âme ; et celte partie même de moi qui pense ce que je dis, et qui fait réflexion sur tout et sur elle-même, ne se connaît non plus que le reste. Je vois ses effroyables espaces de l'Univers qui m'enferment, et je me trouve attaché à un coin de cette vaste étendue, sans savoir pourquoi je suis plutôt placé en ce lieu qu'en un autre, ni pourquoi ce peu de temps qui m'est donné à vivre m'est assigné à ce point plutôt qu'à un autre de toute l'éternité qui m'a précédé, et de toute celle qui me suit. Je ne vois que des infinités de toutes parts qui m'engloutissent* comme un atome, et comme une ombre qui ne dure qu'un instant sans retour. Tout ce que je connais c'est que je dois bientôt mourir; mais ce que j'ignore le plus c'est cette mort même que je ne saurais éviter.
Comme je ne sais d'où je viens, aussi je ne sais où je vais ; et je sais seulement qu'en sortant de ce monde, je tombe pour jamais ou dans le néant, ou dans les mains d'un Dieu irrité, sans savoir à laCiTielle de ces deux conditions je dois être éternellement en partage.
Voilà mon état plein de misère, de faiblesse, d'obscurité. Et de tout cela je conclus que je dois donc passer tous les jours de ma vie sans songer à ce qui me doit arriver, et que je n'ai qu'à suivre mes inclinations sans réflexion ef sans inquiétude, en faisant tout ce qu'il faut pour tomber dans le malheur éternel au cas que ce qu'on en dit soit véritable. Peut-être que je pourrais trouver quelque éclaircissement dans mes doutes ; mais je n'en veux pas prendre
i. t ... des infinités de toutes parts qui m'engloutissent, etc. » ; F.: f ... qui m'enferment, etc. »
la peine, ni faire un pas pour le chercher ; et en traitant avec mépris ceux qui se travailleraient de ce soin, je veux aller sans prévoyance et sans crainte tenter un si grand événement, et me laisser mollement conduire à la mort dans l'incertitude de l'éternité de ma condition future.
En vérité il est glorieux à la Religion d'avoir pour ennemis des hommes si déraisonnables ; et leur opposition lui est si peu dangereuse qu'elle sert au contraire à l'établissement des principales vérités qu'elle nous enseigne. Car la foi Chrétienne ne va principalement qu'à établir ces deux choses, la corruption de la nature, et la rédemption de Jésus-Christ. Or, s'ils ne servent pas à montrer la vérité de la rédemption par la sainteté de leurs mœurs, ils servent au moins admirablement à montrer la corruption de la nature par des sentiments si dénaturés.
Rien n'est si important à l'homme que son état; rien ne lui est si redoutable que l'éternité. Et ainsi qu'il se trouve des hommes indifférents à la perte de leur être, et au péril d'une éternité de misère, cela n'est point naturel. Il sont tout autres à l'égard de toutes les autres choses : ils craignent jusqu'aux plus petites, ils les prévoient, ils les sentent ; et ce même homme qui passe les jours et les nuits dans la rage et dans le désespoir pour la perte d'une charge, ou pour quelque offense imaginaire à son honneur, est celui-là même qui sait qu'il va tout perdre par la mort, et qui demeure néanmoins sans inquiétude ^, sans trouble, et
1. t ... et qui demeure néanmoins sans inquiétude, sans trouble et sans émotion. » Les mots soulignés ont été ajoutés par P. R. Pour la suite « cette étrange insensibilité, etc., » jusqu'à la fin de l'alinéa, F. la donne ainsi: * C'est une chose monstrueuse de voir dans un même cœur et en même temps cette sensibilité pour les moindres choses, et cette étrange insensibilité pour les plus grandes. C'est un enchantement incompréhensible et un assoupissement surnatorel qui marque une force toute puissante qui le cause ».
sans «Jmotion. Cette étrange insensibilité pour les choses les plus terribles dans un coMir si sensible aux plus légères, est une chose monstrueuse ? c'est un enchantement incompréhensible, et un assoupissement surnaturel.
Un homme dans un cachot ne sachant si son arrêt est donné, n'ayant plus qu'une heure pour l'apprendre, et cette heure suffisant, s'il sait qu'il est donné, pour le faire révoquer, il est contre la nature* qu'il emploie cette heure-là non à s'informer si cet arrêt est donné, mais à jouer, et à se divertir. C'est l'état où se trouvent ces personnes, avec cette différence que les maux dont ils sont menacés sont bien autres que la simple perte de la vie et un supplice passager que ce prisonnier appréhenderait. Cependant ils courent^ sans souci dans le précipice après avoir mis quelque chose devant leurs yeux pour s'empêcher de le voir, et ils se moquent de ceux qui les en avertissent.
Ainsi non seulement le zèle de ceux qui cherchent Dieu prouve la véritable Religion 3, mais aussi l'aveuglement de ceux qui ne le cherchent pas, et qui vivent dans cette horrible négligence. Il faut qu'il y ait un étrange renversement* dans la nature de l'homme pour vivre dans cet état,
1. « ... il est contre la nature qu'il emploie cette heure-là... àjouer et à se divertir. » ; F. -. € à jouer au piquet. * La phrase qui suit: « C'est l'état, etc., » est de P. R. F. donne seulement ceci: *Ainsi il est surnaturel que l'homme, etc. C'est un appesantissem,ent de la main de Dieu. »
2. c ... cependant ils courent, etc. » ; F.: « ... nous courons, etc. » A la suite: a ... et ils se moquent de ceux, etc., » ajouté par P. R.
3. 0 Ainsi non seulement le zèle de ceux qui cherchent Dieu prouve la véritable religion, etc. » P.: « ... le zèle de ceux qui le cherchent prouve Dieu. ^ Dans la même phrase: t ... et qui vivent datu cette horHMe négligence • est une addition de P. R.
4. « Il fant qu'il y ait un étrange renversement, etc. » Tonte cette fin d'alinéa est de P. R. ; F. donne seulement ceci: « Il faut qu'il y ait un étrange renversement dans la nature de l'homme pour faire gloire d'être dans cet état, dans lequel il semble incroyable qu'une seule personne puisse être. »
et encore plus pour en faire vanité. Car quand ils auraient une certitude entière qu'ils n'auraient rien à craindre après la mort que de tomber dans le néant, ne seréiit-ce pas un sujet de désespoir plutôt que de vanité ? N'est-ce donc pas une folie inconcevable, n'en étant pas assurés, de faire gloire d'être dans ce doute V
Et néanmoins il est certain que l'homme est si dénaturé qu'il y a dans son cœur une semence de joie en cela. Ce repos brutal * entre la crainte de l'enfer, et du néant semble si beau, que non seulement ceux qui sont véritablement dans ce doute malheureux s'en glorifient ; mais que ceux même qui n'y sont pas croient qu'il est glorieux de feindre d'y être. Car l'expérience nous fait voir que la plupart de ceux qui s'en mêlent sont de ce dernier genre; que ce sont des gens qui se contrefont, et qui ne sont pas tels qu'ils veulent paraître. Ce sont des personnes qui ont ouï dire que les belles mamères du monde consistent à faire ainsi l'emporté. C'est ce qu'ils appellent avoir secoué le joug; et la plupart ne le font que pour imiter les autres.
Mais s'ils ont encore tant soit peu de sens commun^, il n'est pas difficile de leur faire entendre combien ils s'abusent en cherchant par là de l'estime. Ce n'est pas le moyen d'en acquérir, je dis même parmi les persoimes du monde qui jugent sainement des choses, et qui savent que la seule voie d'y réussir c'est de paraître honnête, fidèle, judicieux, et capable de servir utilement ses amis ; parce que les hommes n'aiment naturellement que ce qui leur peut être utile. Or, quel avauitage y a-t-il pour nous à ouïr dire à un
4. t Ce repos hrutal, etc. » Toute cette phrase paraît être de P. R.
2. Cet alinéa offre quelques différences avec F. « S'ils ont encore tant soit peu de sens commun » est une addition de P. R. Plus loin: « La seule voie d'y réussir c'est de paraître, et«. » ; F.: « ... de se faire paraître, etc. »
homme qu'il a secoué le joug, qu'il ne croit pas qu'il y ait un Dieu qui veille sur ses actions, qu'il se considère comme seul maître de sa conduite, qu'il ne pense à en rendre compte qu'à soi-même? Pense-t-il nous avoir porté par là à avoir désormais bien de la confiance en lui, et à en attendre des consolations, des conseils, et des secours dans tous les besoins de la vie ? Pense-t-il nous avoir bien réjouis do nous dire qu'il doute si notre âme est autre chose qu'un peu * de vent et de fumée, et encore de nous le dire d'un ton de voix fier et content? Est-ce donc une chose à dire gaîment; et n'est-ce pas une chose à dire au contraire tristement, comme la chose du monde la plus triste?
S'ils y pensaient sérieusement ils verraient que cela est si mal pris, si contraire au bon sens, si opposé à l'honnêteté, et si éloigné en toute manière de ce bon air qu'ils cherchent, que rien n'est plus capable de leur attirer le mépris- et l'aversion des hommes, et de les faire passer pour des personnes sans esprit et sans jugement. Et en effet si on leur fait rendre compte de leurs sentiments et des raisons qu'ils ont de douter de la Religion, ils diront des choses si faibles et si basses qu'ils persuaderaient plutôt du contraire. C'était ce que leur disait un jour fort à propos une personne : c Si vous continuez à discourir ^ de
1. « Pense-t-il nous avoir bien réjouis de nous dire quHl doute si notre âme est autre chose qu'un peu, etc. » ; F. : « Prétendent-ils nous avoir bien réjouis de nous dire qu'ils tiennent nue notre âme n'est qu'un peu, etc. »
2. « ... que rien n'est plus capable de leur attirer le mépris, etc. » (jusqu'à la fin de la plirase) ; F. : « ... qu'ils seraient plutôt capables de redresser que de cor^'ompre ceux qui auraient quelque incUnatioti à les suivre. » Plus loin: « Et, en effet, si on leur fait rendre compte, etc. » ; F. : « Et, en effet, faites leur rendre compte, etc. » ; P. R., pour éviter le mauvais son, a sacrifié la vivacité du tour.
3. « ... si vous continuez à discourir, etc. » C'est, par anticipation, le mot de Duclos: * Ils en diront tant qu'ils finiront par me faire aller à la messe. »
la sorte, leur disait-il, en vérité vous me convertirez. > Et il avait raison ; car qui n'aurait horreur de se voir dans des sentiments où l'on a pour compagnon des personnes si méprisables.
Ainsi ceux qui ne font que feindre ces sentiments sont bien malheureux de contraindre leur naturel pour se rendre les plus impertinents des hommes. S'ils sont fâchés, dans le fond de leur cœur de n'avoir pas plus de lumière qu'ils ne le dissimulent point. Cette déclaration ne sera pas honteuse. Il n'y a de honte qu'à n'en point avoir. Rien ne découvre davantage^ une étrange faiblesse d'esprit que de ne pas connaître quel est le malheur d'un homme sans Dieu. Rien ne marque davantage une extrême bassesse de cœur que de ne pas souhaiter la vérité des promesses éternelles. Rien n'est plus Jâche que de faire le brave contre Dieu. Qu'ils laissent donc ces impiétés à ceux qui sont assez mal nés pour en être véritablement capables : qu'ils soient au moins honnêtes gens, s'ils ne peuvent encore être Chrétiens : et qu'ils reconnaissent enfin qu'il n'y a que deux sortes de personnes qu'on puisse appeler raisonnables; ou ceux qui servent Dieu de tout leur cœur, parce qu'ils le connaissent; ou ceux qui le cherchent de tout leur cœur, pairce qu'ils ne le connaissent pas encore^.
C'est donc pour les personnes qui cherchent Dieu sincèrement, et qui reconnaissant leur misère désirent véritablement d'en sortir, qu'il est juste de travailler, afin de leur aider à trouver la lumière qu'ils n'ont pas.
Mciis pour ceux cpii rivent sans le connaître, et sans le
i. t Rien ne découvre davantage, etc. • ; F. : t ... n'accuse... » X la suite.- « Plien ne marque davantage une extrême bassesse de cœur. etc. » ; F. : « une mauvaise disposition du cœur. >
S. « ... parce qu'ils ne le connaissent pas encore. » Ce dernier mot ajouté par P. R.
chercher, ils se jugent eux-mêmes si peu dignes de leur soin, qu'ils ne sont pas dignes du soin des autres : et il faut avoir toute la charité de la Religion qu'ils méprisent pour ne les pas mépriser jusqu'à les abandonner dans leur folie. Mais parce que cotte Religion nous oblige de les regarder toujours tant qu'ils seront en cette vie comme capables de la grâce qui peut les éclairer, et de croire qu'ils peuvent être dans peu de temps plus remplis de foi que nous ne sommes, et que nous pouvons au contraire tomber dans l'aveuglement où ils sont; il faut faire pour eux ce que nous voudrions qu'on fit pour nous si nous étions en leur place, et les appeler à avoir pitié d'eux-mêmes, et à faire au moins quelques pas pour tenter s'ils ne trouveront point de lumière. Qu'ils donnent à la lecture de cet ouvrage quelques-unes de ces heures qu'ils emploient si inutilement ailleurs^. Peut-être y rencontreront-ils quelque chose, ou du moins ils n'y perdront pas beaucoup. Mais pour ceux qui y apporteront une sincérité parfaite et un véritable désir de connaître la vérité, j'espère qu'ils y auront satisfaction, et qu'ils seront convaincus des preuves d'une Religion si divine que l'on y a ramassées*.
1. * ... qu'ils donnent à la lecture de cet ouvrage quelques-unes de ces heures qu'ils emploient si inutilement ailleurs. » ; F. ajoute: a Quelque aversion qu'ils y apportent. >
2. « ... des preuves d'une Religion si divine que l'on y a ramassées »; F. : « que J'ai ramassées ici et dans lesquelles j'ai suivi à peu près cet ordre. » Ces derniers mots font pressentir des suppression.s faites par P. R., « mais, dit Cousin (Des Penséts, etc., 1843, p. 206), il faut avouer que les parties supprimées sont moins un développement qu'une répétition, une forme différente de ce qui précède. > F. les considère comme de simples va/riantes.
Marques de la véritable Religion
La Traie Religion doit avoir pour marque d'obliger à aimer t)ieu. Cela est bien juste. Et cependant aucune autre que la nôtre ne l'a ordonné. Elle doit encore avoir connu la concupiscence de l'homme, et l'impuissance où il est par lui-même d'acquérir la vertu*. Elle doit y avoir apporté les remèdes dont la prière est le principal. Notre Religion a fait tout cela; et nulle autre n'a jamais demandé à Dieu de l'aimer et de le suivre.
î II faut, pour faire qu'une Religion soit vraie ^, qu'elle ait connu notre nature. Car la vraie nature de l'homme, son vrai bien, la vraie vertu, et la vraie Religion sont choses dont la connaissance est inséparable. Elle doit avoir connu la grandeur et la bassesse de l'homme 3, et la raison de l'un et de l'autre. Quelle autre Religion que la Chrétienne a connu toutes ces choses?
î Les autres Religions, comme les Païennes, sont plus populaires; car elles consistent* toutes en extérieur; mais
1. < ... Elle (la vraie religion) doit avoir connu la concupiscence de l'homme et l'impuissance oft il est par lui-même d'acquérir la vertu. > Les mots soulignés ont été ajoutés par P. R. A la suite : « ... les remèdes, dont la prière est le principal... » ; F. : « ... les remèdes; l'un est la prière... »
2. « Il faut pour faire qu'une religion soit vraie, etc. » Faire, ajouté par P. R.
3. « ... la grandeur et la bassesse de l'homme, etc. » ; F. : «... et la, petitesse, etc. » A la suite , « ... et la raison de l'un et de l'autre. » c'est-à-dire du l'un et de l'autre état. ; F. : « de l'une et de l'autre. » De même dans les éditions Havet et Didot.
4. « ... elles consistent toutes en extérieur » ; F. : « ... elles sont en extérieur. »
elles ne sont pas pour les gens habiles. Une Religion purement intellectuelle serait plus proportionnée aux habiles; mais elle ne servirait pas au peuple. La seule Religion Chrétienne est proportionnée à tous, étant mêlée d'extérieur et d'intérieur. Elle élève le peuple à l'intérieur, et abaisse les superbes à l'extérieur, et n'est pas parfaite sans les deux. Car il faut que le peuple entende l'esprit de la lettre, et que les habiles soumettent leur esprit à la lettre, en pratiquant ce qu'il y a d'extérieure
5 Nous sommes haïssables; la raison nous en convainc*. Or, nulle autre Religion que la Chrétienne ne propose de se haïr. Nulle autre Religion ne peut donc être reçue de ceux qui savent qu'ils ne sont dignes que de haine.
î Nulle autre Religion que la Chrétienne n'a connu que l'homme est la plus excellente créature, et en même temps la plus misérable 3. Les uns qui ont bien connu la réalité de son excellence ont pris pour lâcheté et pour ingratitude les sentiments bas que les hommes ont naturellement d'euxmêmes. Et les autres qui ont bien connu combien cette bassesse est effective ont traité d'une superbe ridicule ces sentiments de grandeur qui sont aussi naturels à l'homme.
î Nulle Religion que la nôtre n'a enseigné que l'homme naît en péché. Nulle secte de Philosophes ne l'a dit. Nulle n'a donc dit vrai.
î Dieu étant caché, toute Religion qui ne dit pas que Dieu est caché n'est pas véritable; et toute Religion qui n'en rend pas la raison n'est pas instruisante. La nôtre fait toutcela.
i. t ... en pratiquant ce qu'il y a d'extérieur » ; résumé par P R. du texte primitif fjui étend cette pensée.
2. « ... nous sommes haïssables ; la raison nous en convainc, i Addition de P. R. A la suite : « ... ceux qui savent qu'ils ne sont dignes que de haine » ,- F. : « ceux qui se haïssent et qui cherchent un être véritablement aimable ».
3. « ... la plus excellente créature et en même temps la plus misérable, » les mots soulignés ajoutés par P. R.
« Cette Religion qui consiste à croire que l'homme est tombé d'un état de gloire et de communication avec Dieu en un état de tristesse, de pénitence et d'éloignement de Dieu, mads qu'enfin il serait rétabli par un Messie* qui devait venir, a toujours été sur la terre. Toutes choses ont passé, et celle-là a subsisté pour laquelle sont toutes choses. Car Dieu voulant se former un peuple saint qu'il séparerait de toutes les autres nations, qu'il délivrerait de ses ennemis, qu'il mettrait dans un lieu de repos, a promis de le faire, et de venir au monde pour cela ^, et il a prédit par ses Prophètes le temps et la manière de sa venue. Et cependant pour affermir l'espérance de ses élus dans tous les temps, il leur en a toujours fait voir des images et des figures, et il ne les a jamais laissés sans des assurances de sa puissance et de sa volonté pour leur salut. Car dans la création de l'homme, Adam en était le témcin, et le dépositedre de la promesse du Sauveur qui devait naître de la femme. Et quoique les hommes étant encore si proches de la création, ne pussent avoir oublié leur création, et leur chute, et la promesse que Dieu leur avait faite d'un Rédempteur, néanmoins comme dans ce premier âge du monde ils se laissèrent emporter à toutes sortes de désordres, il y avait cependant des Saints, comme Enoch, Lamech, et d'autres qui attendaient en patience le Christ promis dès le commencement du monde. Ensuite Dieu a envoyé Noé, qui a vu la malice des hommes au plus haut degré ;
1. € ... mais qu'enfin il serait rétabli par un Messie, etc. » ; F. : « mais qu'après cette vie nous serotis rétablis par un Messie, etc. »
2. « ... a promis de le faire et de venir au monde pour cela », les mots soulignés ajoutés par P. R. Plus loin, « ... fait voir des images et des figures. « Ces derniers mots sont également de P. R. La fin de cet alinéa a été arrangée par lui. Avant « Dieu fit ses promesses à Abraham, » Pascal avait mis : « lorsque Sein vivait encore. » P. R. a fait disparaître cet anachronisme.
et il l'a sauvé en noyant toute la terre par un miracle qui marquait assez, et le pouvoir qu'il avait de sauver le monde, et la volonté qu'il avait de le faire, et de faire naître de la femme celui qu'il avait promis. Ce miracle suffisait pour affermir l'espérance des hommes ; et la mémoire en étant encore assez fraîche parmi eux, Dieu fit ses promesses à Abraham qui était tout environné d'Idolâtres, et il lui fit connaître le mystère du Messie qu'il devait envoyer. Au temps d'Isaac et de Jacob l'abomination était répandue sur toute la terre ; mais ces Saints vivaient en la foi ; et Jacob mourant, et bénissant ses enfants s'écrie par un transport qui lui fait interrompre son discours : c J'attends, 6 mon Dieu, le Sauveur que vous avez promis, » salutare tuum expectabo, Domine^.
Les Egyptiens étaient infectés et d'idolâtrie et de magie ; le peuple de Dieu même était entraîné par leurs exemples. Mais Cependant Moïse et d'autres voyaient ^ celui qu'ils ne voyaient pas, et l'adoraient en regardant les biens éternels qu'il leur préparait.
Les Grecs et les Latins ensuite ont fait régner les fausses divinités; les Poètes ont fait diverses théologies 3; les Philosophes se sont séparés en mille sectes différentes ; et cependant il y avait toujours au cœur de la Judée des hommes choisis qui prédisaient la venue de ce Messie qui n'était connu que d'eux.
Il est venu enfin en la consommation des temps : et depuis, quoiqu'on ait vu naître tant de schismes et d'hérésies, tant renverser d'États, tant de changements en toutes