‹ PenséesChapitre 15 sur 73 · Genèse · texte numérisé non relu

Genèse

i. € ... Moïse et d'autres voyaient celui, etc. » ; F. : « ... croyaient celui, etc. •

3. t ... les poètes ont fait diverses théologies » ; F. : t ... cent diverses théologies. »

choses; cette Église qui adore celui qui a toujours été adoré a subsisté sans iaterruption. Et ce qui est admirable, incomparable, et tout à fait divin, c'est que cette Religion qui a toujours duré a toujours été combattue. Mille fois elle a été à la veille d'une destruction universelle ; et toutes les fois qu'elle a été en cet état Dieu l'a relevée par des coups extraordinaires de sa puissance. C'est ce qui est étonnant, et qu'elle s'est maintenue sans fléchir et plier sous la volonté des tyrans.

* Les États périraient si on ne faisait plier souvent les lois à la nécessité. Mais jamais la Religion n'a souffert cela, et n'en a usé. Aussi il faut ces accommodements, ou des miracles. Il n'est pas étrange qu'on se conserve en pliant, et ce n'est pas proprement se maintenir ; et encore périssent-ils enfin entièrement : il n'y en a point qui ait duré 1500 ans *. Mais que cette Religion se soit toujours maintenue, et inflexible ; cela est divin.

î Ainsi le Messie a toujours été cru-. La tradition d'Adam était encore nouvelle en Noé et en Moïse. Les Prophètes l'on prédit depuis, en prédisant toujours d'autres choses, dont les événements qui arrivaient de temps en temps à la vue des hommes marquaient la vérité de leur mission, et par conséquent celle de leurs promesses touchant le Messie. Us ont tous dit que la loi qu'ils avaient n'était qu'en attendant celle du Messie ; que jusque-là elle serait perpétuelle, mais que l'autre durerait éternellement ; qu'ainsi leur loi ou celle du Messie dont elle était la promesse seraient toujours sur la terre. En effet elle a toujours duré; et Jéscs-

1. « ... Il n'y en a point (d'État) qui ait duré 1500 ans. » Il y avait mille mis dans le texte primitif : or, la monarcliie française comptait déjà plus de mille ans au xvir siècle, d'où la correction de P. R.

2. Ce paragraphe a été très augmenté par P, R., qui a ajouté depuis : « Ils ont tous dit que la loi, etc. », jusqu'à « ... et J.-C. est venu, etc. »

Christ est venu dans toutes les circonstances prédites. Il a lait des miracles, et les Apôtres aussi qui ont converti les Païens ; et par là les Prophéties étant accomplies le Messie est prouvé pour jamais.

^ La seule Religion contraire à la nature en l'état qu'elle est, qui combat tous nos plaisirs, et qui parait d'abord contraire au sens commun est la seule qui ait toujours été.

5 Toute la conduite des choses devait avoir pour objet l'établissement et la grandeur de la Religion : les hommes doivent avoir en eux-mêmes des sentiments conformes à ce qu'elle nous enseigne : et enfin elle doit être tellement l'objet et le centre où toutes choses tendent, que qui en saura les principes puisse rendre raison et de toute la nature de l'homme en particulier, et de toute la conduite du monde en général.

Sur ce fondement les impies prennent lieu de blasphémer la Religion Chrétienne, parce qu'ils la connaissent mal. Ils s'imaginent qu'elle consiste simplement en l'adoration d'un Dieu considéré comme grand, puissant, et éternel ; ce qui est proprement le Déisme presque aussi éloigné de la Religion Chrétienne que l'Athéisme qui y est tout à fait contraire. Et de là ils * concluent que cette Religion n'est pas véritable ; parce que si elle l'était il faudrait que Dieu se manifestât aux hommes par des preuves si sensibles qu'il fût impossible que personne le méconnût.

Mais qu'ils en concluent ce qu'ils voudront contre le Déisme, ils n'en concluront rien contre la Religion Chrétienne qui reconnaît que depuis le péché Dieu ne se montre

1. La fin de cet alinéa : « ... et de là ils concluent, etc. », a été remaniée par P. R. Pascal terminait ainsi (F.) : « Ils concluent que cette religion n'est pas véritable, parce qu'ils ne voient pas que toutes choses concourent à Vétablissemeni de oe point, que Dieu ne se manifeste pas aua: hommes a/cec toute l'évidence qu'il pourrait faire. »

point aux hommes avec toute l'évidence qu'il pourrait faire, et qui consiste proprement au mystère du Rédempteur, qui, unissant en lui les deux natures divine et humaine, a retiré les hommes de la corruption du péché pour les réconcilier à Dieu en sa personne divine.

Elle enseigne donc aux hommes ces deux vérités, et qu'il y a un Dieu dont ils sont capables, ef qu'il y a une corruption dans la nature qui les en rend indignes. Il importe également aux hommes de connaître l'un et l'autre de ces points; et il est également dangereux à l'homme de connaître Dieu sans connaître sa misère, et de connaître sa misère sans connaître le Rédempteur qui l'en peut guérir. Une seule de ces connaissances fait ou l'orgueil des Philosophes qui ont connu Dieu et non leur misère, ou le désespoir des Athées qui conneiissent leur misère sans Rédempteur.

Et ainsi comme il est également de la nécessité de l'homme de connaître ces deux points, ii est aussi également de la miséricorde de Dieu de nous les avoir fait connaître. La Religion Chrétienne le fait ; c'est en cela qu'elle consiste.

Qu'on examine l'ordre du monde sur cela, et qu'on voie si toutes choses ne tendent pas à l'établissement des deux chefs de cette Religion.

î Si l'on ne se connaît plein d'orgueil, d'ambition, de concupiscence, de faiblesse, de misère, et d'injustice, on est bien aveugle. Et si en le connaissant on ne désire d'en être délivré, que peut-on dire d'un homme si peu raisonnable *? Que peut-on donc avoir que de l'estime pour une Religion qui connaît si bien les défauts de l'homme, et que du désir pour la vérité d'une Religion qui y promet des remèdes si souhaitables ?

1. € ... Que peut-on dire d'un homme si peu raisonnable ? » Ces derniers mots ont été ajoutés par P, R. ; F. : t Que peut-on dire d'un homme...? >

Véritable Religion prouvée par les contrariétés qui sont dans r homme et par le péché originel.

Les grandeurs et les misères de l'homme sont tellement visibles, qu'il faut nécessairement que la véritable Religion nous enseigne qu'il y a en lui quelque grand principe de grandeur, et en même temps quelque grand principe de misère. Car il faut que la véritable Religion conucusse à fond notre nature, c'est-à-dire qu'elle connaisse tout ce qu'elle a de grand et tout ce qu'elle a de misérable, et la raison de l'un et de l'autre. II faut encore qu'elle nous rende raison des étonnantes contrariétés qui s'y rencontrent. S'il y a un seul principe de tout, une seule fin de tout, il faut que la vraie Religion nous enseigne à n'adorer que lui et à n'aimer que lui. Mais comme nous nous trouvons dans j'impuissance d'adorer ce que nous ne connaissons pas et d'aimer autre chose que nous, il faut que la ReHgion qui instruit de ces devoirs nous instruise aussi de cette i "ipuissance, et qu'elle nous en apprenne les remèdes.

Il faut, pour rendre l'homme heureux, qu'elle lui montre qu'il y a un Dieu, qu'on est obligé de l'aimer, que notre véritable félicité est d'être à lui et notre unique mai d'être séparé de lui ; qu'elle nous apprenne que nous sommes pleins de ténèbres qui nous empêchent de le connaître et de l'aimer, et qu'ainsi nos devoirs nous obligeant d'aimer Dieu et notre concupiscence nous en détournant, nous sommes pleins d'injustice. Il faut qu'elle nous rende raison de l'opposition que nous avons à Dieu et à notre propre bien, îl faut qu'elle nous en enseigne les remèdes, et les moyens

d'obtenir ces remèdes. Qu'on examine sur cela toutes les Religions du monde, et qu'on voie s'il y en a une autre que la Chrétienne qui y satisfasse.

Sera-ce celle qu'enseignaient les Philosophes qui nous proposent pour tout bien un bien qui est en nous? Est-ce là le vrai bien ? Ont-ils trouvé le remède à nos maux ? Est-ce avoir guéri la présomption de l'homme que de l'avoir égalé à Dieu ? Et ceux qui nous ont égalé aux bêtes* et qui nous ont donné les plaisirs de la terre pour tout bien ont-ils apporté le remède à nos concupiscences ? Levez vos yeux vers Dieu, disent les uns ; voyez celui auquel vous ressemblez et qui vous a fait pour l'adorer. Vous pouvez vous rendre semblable à lui ; la sagesse vous y égalera si vous voulez la suivre. Et les autres disent : Baissez vos yeux vers la^ . terre, chétif ver que vous êtes, et regardez les bêtes dont . dont vous êtes le compagnon. Que deviendra donc l'homme? ^^ Sera-t-il égal à Dieu ou aux bêtes? Quelle effroyable dis- ;;; tance! Que ferons-nous donc? Quelle Religion nous ensei- ;' gnera à guérir l'orgueil et la concupiscence ? Quelle Religion , ' nous enseignera notre bien, nos devoirs, les faiblesses qui r nous en détournent, les remèdes qui les peuvent guérir, et l le moyen l'obtenir ces remèdes ? Voyons ce que nous dit sur i tout cela la Sagesse de Dieu * qui nous parle dans la Reli- 1 gion Chrétienne.

C est en vain, ô homme, que vous cherchez dans vousmême le remède à vos misères. Toutes vos lumières ne peuvent arriver qu'à connaître que ce n'est point en vous que vous trouverez ni la vérité ni le bien. Les Philosophes vous

1. « ... Et ceux qui nous ont égalés aux bêtes. » ; F. ajoute : « et les Mahométayis. » A la suite : • les plaisirs de la terre pour tout bien... » ; F. : «... ^nême pendant l'éternité » (se rapportant aux Mahométans). 'V

2. « ... la sagesse de Dieu qui nous parle dans la Religion chré- /^ tienne » ; les mots soulignés ajoutés par P. R.

l'ont promis, ils ont pu le faire. Us ne savent ni quel est eotre véritable bien, ni quel est votre véritable état. Comment auraient-ils des remèdes à vos maux, puisqu'ils ne les snt pas seulement connus ? Vos maladies principales sont l'orgueil qui vous soustrait à Dieu, et la concupiscence qui vous attache à la terre ; et ils n'ont fait autre chose qu'entretenir au moins une de ces maladies. S'ils vous ont donné Dieu pour objet, ce n'a été que pour exercer votre orgueil. [Is vous ont fait penser que vous lui êtes semblable ^ par votre nature. Et ceux qui ont vu la vanité de cette prétention vous ont jeté dans l'autre précipice en vous faisant entendre que votre nature était pareille a celle des bêtes, et vous ont porté à chercher votre bien dans les concupiscences qui sont le partage des animaux. Ce n'est pas là le moyen de vous instruire de vos injustices -. N'attendez donc ni vérité ni consolation des hommes. Je suis celle qui vous ai formé, et qui puis seule vous apprendre qui vous êtes. Mais vous n'êtes plus maintenant en l'état où je vous ai formé. J'ai créé l'homme saint, innocent, parfait. Je l'ai rempli de lumière et d'intelUgence. Je lui ai communiqué ma gloire et mes men'eilles. L'œil de l'homme voyait alors la Majesté de Dieu. 11 n'était pas dans les ténèbres qui l'aveuglent, ni dans la mortalité et dans les misères qui l'affligent. Mais il n'a pu soutenir tant de gloire sans tomber dans la présomption. Il a voulu se rendre centre de lui-même et indépendant de mon secours. Il s'est soustrait de ma domination, et, s'égalant à moi par le désir de trouver sa félicité en luimême, je l'ai abandonné à lui; et, révoltant toutes les créatures qui lui étaient soumises, je les lui ai rendu ennemies;

1. • ... que vous lui êtes semblable » ; F. : « ... semblables et conformes. »

2. Ce n'est pas là le moyen de vous instruire de vos injustices « ; F. : « ... de vous guérir de vos injustices qtie ces sages n'ont point connues. »

en sorte qu'aujourd'hui l'homme est devenu semblable aux bètes, et dans un tel éloignement de moi qu'à peine lui reste-t-il quelque lumière confuse de son auteur, tant toutes ses connaissances ont été éteintes ou troublées. Les sens indépendants de la raison et souvent maîtres de la raison l'ont emporté à la recherche des plaisirs. Toutes les créatures ou l'affligent ou le tentent, et dominent sur lui ou en le soumettant pau* leur force, ou en le charmant par leurs douceurs, ce qui est encore une domination plus terrible et plus impérieuse.

^ Voilà Fétat ou les hommes sont aujourd'hui. Il leur reste quelque instinct impuissant du bonheur de leur première nature, et ils sont plongés dans les misères de leur aveuglement et de leur concupiscence qui est devenue leur seconde nature.

• De ces principes que je vous ouvre vous pouvez reconnaître la cause de tant de contrariétés qui ont étonné tous les hommes et qui les ont partagés *.

• Observez maintenant tous les mouvements de grandeur et de gloire que ce sentiment de tant de misères ne peut étouffer -, et voyez s'il ne faut pas que la cause en soit une autre nature.

5 Connaissez donc, superbe, quel paradoxe vous êtes à vous-même. Humiliez-vous, raison impuissante; taisez-vous, nature imbécile; apprenez que l'homme passe infiniment l'homme ; et entendez de votre Maître votre condition véritable que VOUS ignorez.

î Car enfin, si l'homme n'avait jamais été corrompu il

1. « ... et qui les ont partagés • ; F. ajoute -. a en de si divers sentiments, t

2. « ... que ce sentiment de tant de misères ne peut étouffer »; F, : € ... que l'épreuve de tant de misères, etc.

jouirait de la vérité * et de la félicité avec assurance. Et si l'homme n'avait jamais été que corrompu il n'aurait aucune idée ni de la vérité ni de la béatitude. Mais malheureux que nous sommes, et plus que s'il n'y avait aucune grandeur dans notre condition, nous avons une idée du bonheur, et ne pouvons y arriver; nous sentons une image de la vérité, et ne possédons aue le mensonge; incapables d'ignorer absolument, et de savoir certainement ; tant il est manifeste que nous avons été dans un degré de perfection dont nous sommes malheureusement tombés.

5 Qu'est-ce donc que nous crie cette avidité et cette impuissance, sinon qu'il y a eu autrefois en l'homme un Téritable bonheur dont il ne lui reste maintenant que la marque et la trace toute vide, qu'il essaie inutilement de remplir de tout ce qui l'environne, en cherchant dans les choses absentes le secours qu'il n'obtient pas des présentes, et que les unes et les autres sont incapables de lui donner, parce que ce gouffre infini ne peut être rempli que par un objet infini et immuable ^ ?

5 Chose étonnante cependant, que le mystère le plus éloigné de notre connaissance, qui est celui de la transmission du péché originel 3, soit une chose sans laquelle nous ne pouvons avoir aucune connaissance de nous-mêmes. Car il est sans doute qu'il n'y a rien qui choque plus notre raison que de dire que le péché du premier homme ait rendu coupables ceux qui étant si éloignés de cette source semblent incapables d'y participer. Cet écoulement ne nous paraît pas seulement impossible, il nous semble même très injuste.

1. « ... il jouirait de la vérité, etc. » : F. : ... il jouirait dans son innocence, etc. >

2. « ... que par un objet infini et immuable » ; F. ajoute : c c'està-dire que par Dieu 'rr^éme. »

3. f ... la transmission do pècbé originel, etc. > Ce dernier mot l'est pas dans F.

Car qu'y a-t-il de plus contraire aux règles de notre misérable justice que de damner éternellement un enfant incapable de volonté pour un péché où il paraît avoir eu si peu de part qu'il est commis six mille ans avant qu'il fût en être? Certainement rien ne nous heurte plus rudement que cette doctrine. Et cependant, sans ce mystère le plus incompréhensible de tous, nous sommes incompréhensibles à nousmêmes. Le nœud de notre condition * prend ses retours et ses plis dans cet abîme. De sorte que l'homme est plus inconcevable sans ce mystère, que ce mystère n'est inconcevable à l'homme.

î Le péché originel est une folie devant les hommes; mais on le donne pour tel. On ne doit donc pas reprocher' le défaut de raison en cette doctrine, puisqu'on ne prétend pas que la raison y puisse atteindre. Mais cette folie est plus sage que toute la sagesse des hommes, Quod stultum est Dei sapientius est hominibus^. Car sans cela que dira-t-on qu'est l'homme? Tout son état dépend de ce point imperceptible. Et comment s'en fùt-il aperçu par sa raison, puisque c'est une chose au dessus de sa raison ; et que sa raison bien loin de l'inventer par ses voies, s'en éloigne quand on le lui présente ?

î Ces deux états d'innocence ■*, et de corruption étant

1. « Le nœud de notre condition prend ses retours et ses plis. etc. » ; F. : « ses replis et ses tours •. Cette altération a été très vivement reprochée à P. R. par les éditeurs modernes, et cela non sans raison, car retours, ne veut rien dire ici.

2. t On ne doit donc pas reprocher, etc. » ; F. : « Vous ne me devez donc pas, etc. » Plus loin : t . . puisqu'on 7i€ prétend pas que la raison y puisse atteindre » ; F. : « ... puisque je le donne pour être sans raison. »

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