Hébr., V
8. « ... et le faire vivre de la vie de la gloire » ; F. : t ... et le faire \i\T& spirituel de la vie, etc. »
PExNSEES SUR LA MORT 287
Christ, et consommé même en son corps par sa résurrection, où l'image de la chair du péché a été absorbée par la gloire, Jésus-Christ avait tout achevé de sa part ; et il ne restait plus sinon que le sacrifice fût accepté de Dieu, et que, comme la fumée s'élevait et portait l'odeur au trône de Dieu, aussi Jésds-Christ fût, en cet état d'immolation parfaite, offert, porté et reçu au trône de Dieu même : et c'est ce qui a été accompli en l'ascension, en laquelle il est monté, et par sa propre force et par la force de son Saint-Esprit, qui l'environnait de toutes parts. Il a été enlevé, comme la fumée des victimes, qui est la figure de Jésus-Christ*, était portée en haut par l'air qui la soutenait, qui est la figure du Saint- Esprit : et les Actes des Apôtres nous marquent expressément quil fut reçu au ciel, pour nous assurer que ce saint sacrifice accompli en terre a été accepté et reçu dans le sein de Dieu-.
Voilà l'état des choses en notre souverain Seigneur. Considérons-les en nous maintenant. Lorsque nous entrons dans l'Église ^, qui est le monde des fidèles et particulièrement des élus, où Jésus-Christ entra dès le moment de son incarnation par un privilège particulier au fils unique de Dieu, nous sommes offerts et sanctifiés. Ce sacrifice se continue par la vie et s'accomplit à la mort, dans laquelle l'àme, quittant véritablement tous les vices et l'amour de la terre, dont la contagion l'infecte toujours durant cette vie,
i. a. ... comme la fumée des victimes, qui est la figure de J.-C, etc. » ; F. : «... comme la famée des victimes, figures de J.-C, etc. » La correction de P. R. est importante. Est-elle heureuse ? Cela est douteux.
2. «... a été accepté et reçu dans le sein de Dieu > ; F. : « a été reçu et acceptable à Dieu, reçu dans le sein de Dieu, où il brîile de la gloire dans les siècles des siècles. »
3. 0 Lorsque nous entrons dans l'église, etc. » ; F. : c Dès le *noment que nous entrons, etc. »
elle achève son immolation et est reçue dans le sein de Dieu.
Ne nous affligeons donc pas de la mort des fidèles, comme les Païens qui n'ont point d'espérance. Nous ne les avons pas perdus au moment de leur mort. Nous les avions perdus pour ainsi dire dès qu'ils étaient entrés dans l'Église par le baptême. Dès lors ils étaient à Dieu. Leur vie était vouée à Dieu : leurs actions ne regardaient le monde que pour Dieu. Dans leur mort ils se sont entièrement détachés des péchés * ; et c'est en ce moment qu'ils ont été reçus de Dieu, et que leur sacrifice a reçu son accomplissement et son couronnement.
Ils ont fait ce qu'ils avaient voué ; ils ont achevé l'œuvre que Dieu leur avait donné à faire : ils ont accompli la seule chose pour laquelle ils avaient été créés. La volonté de Dieu s'est accomplie en eux, et leur volonté est absorbée en Dieu. Que notre volonté ne sépare donc pas ce que Dieu a uni; et étouffons ou modérons, par l'intelligence de la vérité, les sentiments de la nature corrompue et déçue, qui n'a que de fausses images, et qui trouble par ses illusions la sainteté des sentiments que la vérité de l'Évangile nous doit donner ^.
Ne considérons donc plus la mort comme des Païens, mais comme des Chrétiens, c'est-à-dire avec l'espérance, comme Saint Paul l'ordonne, puisque c'est le privilège spécial des Chrétiens. Ne considérons plus un corps comme une charogne infecte, car la nature trompeuse le figure de la sorte ^, mais comme le temple inviolable et éternel du Saint-Esprit, comme la foi l'apprend.
i. « ...ils se sont entièrement détachés, etc. » ; F. : « totalement. « 2. « ... que la vérité de l'Évangile nous doit donner » ; F. : que la
vérité et l'Evangile nous doit, etc. b o. € ... car la nature trompeuse le figure, etc. > ; F, .- « ... se le
figure, etc. >
Car nous savons que les corps des Saints*, sont habités par le Saint-Esprit jusqu'à la résurrection, qui se fera parla vertu de cet Esprit qui réside en eux pour cet effet. C'est le sentiment des Pères. C'est pour cette reuson que nous honorons les reliques des morts : et c'est sur ce vrai principe que l'on donnait autrefois l'Eucharistie dans la bouche des morts, parce que, comme on savait qu'ils étaient le temple du Saint- Esprit, on croyait qu'ils méritaient d'être aussi unis à ce Saint-Sacrement. M^is l'Eglise a changé cette coutume, non pas qu'elle croie que ces corps ne soient^ pas saints, mais par cette raison que l'Eucharistie étant le pain de vie et des vivants, il ne doit pas être donné aux morts.
Ne considérons plus les fidèles qui sont morts en la grâce de Dieu ^ comme ayant cessé de vivre, quoique la nature le suggère * ; mais comme commençant à vivre, comme la vérité l'assure. Ne considérons plus leurs âmes comme péries et réduites au néant, mais comme vivifiées et unies au souverain vivant : et corrigeons ainsi, par l'attention à ces vérités, les sentiments d'erreur qui sont si empreints en nous-mêmes, et ces mouvements d'horreur qui sont si naturels à l'homme.
• Dieu a créé l'homme avec deux amours, l'un pour Dieu, l'autre pour soi-même; mais avec cette loi, que l'amour pour Dieu serait infini, c'est-à-dire sans aucune autre fin
1. € Car nous savons que les corps des Saints, etc. « ; F. : « . que les corps saints, etc. »
2. « ... non pas qu'elle croie que ces corps ne soient pas saints, etc. » ; F. : «... non pas parce que ces corps ne soient pas saints, etc. »
3. Ne considérons plus les fidèles qui sent morts en la grâce de Dieu comme ayant cessé, etc. > ; F. : < Ne considérons plus un homme comme ayant cessé, etc. ^
4. * ... quoique la nature le suggère. » ; F. : « quoi que la nature suggère », c'est-à-dire « quelque chose que la nature suggère », quidr vis, et non çMamris.cûmme dit Cousin (Des Pensées, etc.J.
que Dieu même, et que l'amour pour soi-même serait fini et rapportant à Dieu.
L'homme en cet état non seulement s'aimait sans péché, mais il ne pouvait pas ne point s'aimer sans péché.
Depuis, le péché étant arrivé, l'homme a perdu le premier de ces amours ; et l'amour pour soi-même étant resté seul dans cette grande âme capable d'un amour infini, cet amour propre s'est étendu et débordé dans le vide que l'amour de Dieu a quitté ; et ainsi il s'est aimé seul, et toutes choses pour soi, c'est-à-dire infiniment.
Voilà l'origine de l'amour propre. Il était naturel à Adam, et juste en son innocence ; mais il est devenu et criminel et immodéré, ensuite de son péché.
Voilà la source de cet amour, et la cause de sa défectuosité et de son excès.
11 en est de même du désir de dominer, de la paresse, et des autres. L'application en est aisée à faire au sujet de l'horreur que nous avons de la mort*. Cette horreur était naturelle et juste dans Adam innocent; parce que sa vie étant très agréable à Dieu, elle devait être agréable à l'homme : et la mqrt eût été horrible, parce qu'elle eût fini une vie conforme à la volonté de Dieu. Depuis, l'homme ayant péché, sa vie est devenue corrompue, son corps et son âme ennemis l'un de l'autre, et tous deux de Dieu.
Ce changement ayant infecté* une si sainte vie, l'amour de la vie est néanmoins demeuré ; et l'horreur de la mort
^. « L'application en est aisée à faire au sujet de l'horreur que nous avons de la mort. Cette horreur était naturelle et jtLsts dans Adam innocent, parce que, etc. » ; F. : L'application en est ai.sfte. Venons à notre seul sujet. L'horreur de la mort était naturelle à Adam innocent, parce que, etc. »
i. t Ce changement ayant infecté, etc. > -, F. : t Cet îiorrtble chaagement, etc. •
étant restée pareille, ce qui était juste en Adam est injuste en nous*.
Voilà l'origine de l'horreur de la mort, et la cause de sa défectuosité.
Eclairons donc l'erreurdela nature pjr la lumièrede lafoi.
L'horreur de la mort est naturelle*, mais c'est en l'état d'innocence, parce qu'elle n'eût pu entrer dans le Paradis qu'en finissant une vie toute pure. Il était juste de la haïr, quand elle n'eût pu arriver qu'en séparant une âme sainte d'un corps saint ^; mais il est juste de l'aimer, quand elle sépare une âme sainte d'un corps impur. Il était juste de la fuir, quand elle eut rompu la paix entre l'âme et le corps ; mais non pas quand elle en calme la dissension irréconciliable. Enfin, quand elle eut affligé un corps innocent, quand elle eut ôté au corps la Uberté d'honorer Dieu, quand elle eut séparé de l'àme un corps soumis et coopérateur à ses Tolontés, quand elle eut fini tous les biens dont l'homme est capable, il était juste de l'abhorrer; mais quand elle finit une rie impure, quand elle ôte au corps la liberté de pécher, quand elle délivre l'âme d'un rebelle très puissant et contredisant tous les motifs de son salut, il est très injuste d'en conserver les mêmes sentiments.
Ne quittons donc pas cet amour que la nature nous a donné pour la vie, puisque nous l'avons reçu de Dieu ; mais que ce soit pour la même rie pour laquelle Dieu nous l'a donné, et non pas pour un objet contraire.
1. « ... ce qui était juste en Adam est injuste en nous » ; F. : « injuste et criminel, etc. »
*. « Uhorreur de la mort, etc. » ; F. : t La mort, à la vérité, est horrible, mais c'est quand elle finit une vie toute pure. »
3. € quand elle n'eût pu arriver qu'en séparant une àme sainte, etc. » ; F. : « ... quand elle séparait une àme sainte, etc. » Dans les passages suivants, P. R. a également remplacé, par le passé, l'imparfait du texte primitif.
Et en consentant à l'amour qu'Adam avait pour sa vie innocente, et que Jésus-Christ même a eu pour la sienne, portons-nous à haïr une vie contraire à celle que Jésus- Christ a aimée, et à n'appréhender que la mort que Jésus- Christ a appréhendée, qui arrive à un corps agréable à Dieu ; mais non pas à craindre une mort qui, punissant un corps coupable et purgeant un corps vicieux, nous doit donner des sentiments tout contraires, si nous avons un peu de loi, d'espérance et de charité.
C'est un des grands principes du Christianisme, que tout ce qui est arrivé à Jésus-Curist doit se passer et dans l'àme et dans le corps de chaque Chrétien; que*, comme Jésus- Christ a souffert durant sa vie mortelle, est ressuscité d'une nouvelle vie, et est monté au ciel où il est assis à la droite de Dieu ^ son Père, ainsi le corps et l'âme doivent souffrir, mourir, ressusciter et monter au ciel.
Toutes ces choses s'accomplissent dans l'àme durant cette vie, mais non dans le corps.
L'âme souffre et meurt au péché dans la pénitence et dans le baptême. L'âme ressuscite à une nouvelle vie dans ces sacrements^. Et enfin l'âme quitte la terre et monte au ciel en menant une vie céleste, ce qui fait dire à Saint Paul : Conversatio nostra in cœlis est.
Aucune de ces choses n'arrive dans le corps durant cette vie, mais les mêmes choses s'y passent ensuite.
1. « ... que comme J.-C. a souffert durant sa vie mortelle... » ; F. ajoute : « est mort à cette vie mortelle. >
2. € ... où il est assis à la droite de Dieu » ; F. • « ... et sied à la droite du Père. ^ A la fin de cet alinéa, après « monter au ciel », F. ajoute : « ... et seoir à la dextre. »
3 • L'àme ressuscite à une nouvelle vie dans ces sacrements » ; F. : « ... dans le même ba^itême. » A la suite : « Et enfin l'âme quitte la terre et monte au ciel, en menant une vie céleste » ; F. : « ... l'âme quitte la terre et monte au ciel à l'heure de la mort, et sied à lu droite, au temps où Dieu l'ordonne. » La citation de saint l'uul {PhiUpp., m, 20 est une addition de P. R.
Car, à la mort, le corps meurt à sa vie mortelle; au Jugement, il ressuscitera à une nouvelle vie; après le Jugement, il montera au ciel*, et y demeurera éternellement.
Ainsi les mêmes choses arrivent au corps et à l'àme, mais en différents temps, et les changements du corps n'arrivent que quand ceux de l'àme sont accomplis, c'est-à-dire après la mort^ : de sorte que la mort est le couronnement de la béatitude de l'àme, et le commencement de la béatitude du corps.
Voilà les admirables conduites de la sagesse de Dieu sur le salut des âmes-'' : et Saint Augustin nous apprend sur ce sujet que Dieu en a disposé de la sorte, de peur que, si le corps de l'homme fût mort et ressuscité pour jamais dans le baptême, on ne fût entré dans l'obéissance de l'Évangile que par l'amour de la vie ; au lieu que la grandeur de la foi éclate bien davantage lorsque l'on tend à l'immortalité par les ombres de la mort.
î II n'est pas juste que nous soyons sans ressentiment* et sans douleur dans les afflictions et les accidents fâcheux qui nous arrivent, comme des Anges qui n'ont aucun sentiment de la nature ; il n'est pas juste aussi -que nous soyons sans consolation, comme des Païens qui n'ont aucun sentiment de la grâce ; mais il est juste que nous soyons affligés et consolés comme Chrétiens, et que la consolation de la grâce
1. « ... il montera au ciel et y demeurera étertiellement » ; F. : « ... il montera au ciel et sera (éd. H. : seoira) à la droite. »
2. « ... c'est-à-dire après la mort » ; F. : « c'est-à-dire à l'heure de la mort. » C'est bien ce que donnait primitivemeni le texte de P. R. Après est le résultat d'une rectification indiquée à Verrata de son édition.
3. t ... sur le salut des â-mes • ; F. : « ... sur le salut des saints. »
4. € Il n'est pas juste que nous soyons sa^is ressentiment et sans iouleuT dans les afflictions et les accidents fâcheux qui nous arrivent, comme des anges, etc. » Les mots soulignés ajoutés par P. R.
l'emporte par dessus les sentiments de la nature*; afin que la grâce soit non seulement en nous, mais victorieuse en nous; qu'ainsi, en sanctiûant le nom de notre Père, sa volonté devienne la nôtre-; que sa grâce règne et domine sur la nature; et que nos afflictions soient comme la matière d'un sacrifice que sa grâce consomme et anéantisse pour la gloire de Dieu; et que ces sacrifices particuliers honorent et préviennent le sacrifice universel où la nature entière doit être consommée par la puissance de Jésus- Christ.
Ainsi nous tirerons avantage de nos propres imperfections, puisqu'elles serviront de matière à cet holocauste; car c'est le but des vrais Chrétiens de profiter de leurs propres imperfections, parce que tout coopère en bien pour les élus.
Et si nous y prenons garde do prè«, nous trouverons de grands avantages pour notre édification, en considérant la chose dans la vérité ; car, puisqu'il est véritable que la mort du corps n'est que l'image de celle de l'âme, et que nous bâtissons sur ce principe que nous avons sujet d'espérer du salut de ceux dont nous pleurons la mort, il est certain que si nous ne pouvons arrêter le cours de notre tristesse ^ et de notre déplaisir, nous en devons tirer ce profit que, puisque la mort du corps est si terrible qu'elle nous cause de tels mouvements, celle de l'âme nous en devrait bien causer de plus inconsolables. Dieu a envoyé la première à ceux que
1. t ... et que la consolation de la grâce l'emporte par dessus le» sentiments de la nature... »; F. ajoute: « ... que nous disiort comme les Apôtres : Nous sommes persécutés et nous bénissons. »
2. € ... sa volonté devienne la nôtre... » ; F. : » ... soit faite la nôtre... »
3. f ... Si nous ne pouvons arrêter le cours de notre tristesse et de notre déplaisir... » ; F. ; « ... le cours du déplaisir... »
BOUS regrettons * : nous espérons qu'il a détourné la seconde. Considérons donc la grandeur de nos biens dans la grandeur de nos maux, et que l'excès de notre douleur soit la mesure de celle de notre joie.
Il n'y a rien qui la puisse modérer, sinon la crainte que leurs âmes ne languissent pour quelque temps dans les peines qui sont destinées à purger le reste des péchés de cette vie ; et c'est pour fléchir la colère de Dieu sur eux que nous derons soigneusement nous employer.
La prière et les sacrifices sont un souverain remède à leurs peines. Mais une des plus solides- et plus utiles charités envers les morts est de faire les choses qu'ils nous ordonneraient s'ils étaient encore au monde, et de nous mettre pour eux^ en l'état auquel ils nous souhaitent à présent.
Par cette pratique, nous les faisons revivre en nous en quelque sorte, puisque ce sont leurs conseils qui sont encore vivants et agissants en nous ; et comme les hérésiarques sont punis en l'autre vie des péchés auxquels ils ont engagé leurs sectateurs, dans lesquels leur venin vit encore, ainsi les morts sont récompensés, outre leur propre mérite, pour ceux auxquels ils ont donné suite par leurs conseils et leur exemple.
5 L'homme est assurément trop infirme pour pouvoir juger sainement de la suite des choses futures. Espérons donc en Dieu, et ne nous fatiguons pas pour des prévoyan-
■1. * Dieu a envoyé la première à ceux que nous regrettons, nous espérons qu'il a détourné la seconde »;¥.:< Dieu a envoyé la première, Dieu a détourné la seconde. »
2. « Mais une des plus solides, etc. » ; F. : « Mais j'ai appris d'un saint homme, dans notre affliction, qu'âne des plus solides, etc. »
3. € ... et de nous mettre pour eux, etc. », précédé dans F. par « et de pratiquer les saints avis qu'ils nous ont donnés. »
'S indiscrètes et téméraires. Remettons-nous à Dieu pour la conduite de nos vies, et que le déplaisir ne soit pas dominant en nous.
Saint Augustin nous apprend qu'il y a dans chaque homrafe un serpent, une Eve et un Adam. Le serpent sont les sens et notre nature, l'Eve est l'appétit concupiscible, et l'Adam est la raison.
La nature nous tente continuellement ; l'appétit concupiscible désire souvent; mais le péché n'est pas achevé, si 1* raison ne consent.
Laissons donc agir ce serpent et cette Eve, si nous ne pouvons l'empêcher : mais prions Dieu que sa grâce fortifie tellement notre Adam, qu'il demeure victorieux, que Jésus-Christ en soit vainqueur, et qu'il règne éternellement en nous.
Pensées diverses.
A mesure qu'on a plus d'esprit, on trouve qu'il y a plus d'hommes originaux. Les gens du commun ne trouvent pas de différence entre les hommes.
î On peut avoir le sens droit * et n'aller pas également i toutes choses ; car il y en a qui, l'ayant droit dans un certain ordre de choses, s'éblouissent dans les autres. Les uns tirent bien les conséquences de peu de principes ; les autres tirent bien les conséquences des choses où il y a beaucoup de principes. Par exemple, les uns comprennent bien les effets de l'eau, en quoi il y a peu de principes, mais dont les conséquences* sont si fines qu'il n'y a qu'une grande pénétration qui puisse y aller ; et ceux-là ne seraient peut-être pas grands géomètres, parce que la Géométrie comprend un grand nombre de principes, et qu'une nature d'esprit peut être telle qu'elle puisse bien pénétrer peu de principes jusqu'au fond, et qu'elle ne puisse pénétrer^ les choses où il y a beaucoup de principes.
1. t On peut avoir le sens iroiX, et rV aller pas également à toutes choses, etc. » ; F. : « Diverses sortes de sens droit : les uns dans un certain ordre de choses, et non dans les autres ordres où ils extra^vaguent. » A la suite, après « Les uns tirent bien les conséquences de peu de principes », F. ajoute : « et c'est une droiture de sens. »
2. « ... mais dont les conséquences sont si fines qu'il n'y a qu'une grande pénétration qui puisse y aller. »; F. : t ... mais les conséquences en sont si fines qu'il n'y a qu'une extrême droiture d'esprit qui y puisse aller. »
3. t ... et qu'elle ne puisse pénétrer les choses, etc. »; F. : «... et qu'elle ne paisse pénétrer le moins du monde les choses, etc. »
II y a donc deux sortes d'esprits : l'un, de pénétrer vivement et profondément les conséquences des principes, et c'est là l'esprit de justesse ; l'autre, de comprendre un grand nombre de principes sans les confondre, et c'est là l'esprit de Géométrie. L'un est force et droiture d'esprit, l'autre est étendue d'esprit*. Or, l'un peut être sans l'autre, l'esprit pouvant être fort et étroit, et pouvant être aussi étendu et faible.
Il y a beaucoup de différence- entre l'esprit de Géométrie et l'esprit de finesse. En l'un, les principes sont palpables, mais éloignés de l'usage commun, de sorte qu'on a peine à tourner la tête de ce côté-là, manque d'habitude ; mais, pour peu qu'on s'y tourne, on voit les principes à plein ; et il faudrait avoir tout à fait l'esprit faux pour mal raisonner sur des principes si gros qu'il est presque impossible qu'ils échappent.
Mais, dans l'esprit de finesse, [les principes sont dans Tusage commun et devant les yeux de tout le monde. On n'a que faire de tourner la tête ni de se faire violoiice. II n'est question que d'avoir bonne \Tje ; mais il faut l'avoir bonne, car les principes en sont si déliés et en si grand nombre, qu'il est presque impossible qu'il n'en échappe. Or, l'omission d'un principe mène à l'erreur : ainsi il faut avoir la vue bien nette pour voir tous les principes; et ensuite l'esprit juste pour ne pas raisonner faussement sur de? principes connus.
Tous les géomètres seraient donc fins s'ils avaient la vue bonne, car ils ne raisonnent pas faux sur les principes
1. « ... l'autre est étetidue d'esprit »; F. .- « ... amplitude d'esprit. • Même correction à la fin de l'ai. : « ... et pouvant être aussi étendu et faible » ; F. ; « ample et faible. »
2. a iiy a beaucoup de différence entre, etc. » Dans F., ce coiamencement est à l'état de titre : « Différence entre, etc. »
qu'ils connaissent ; et les esprits fins seraient géomètres s'ils pouvaient plier leur vue vers les principes inaccoutumés de Géométrie.
Ce qui fait donc que certains esprits * fins ne sont pas géomètres, c'est qu'ils ne peuvent du tout se tourner vers les principes de Géométrie : mais ce qui fait que des géomètres ne sont pas fins, c'est qu'ils ne voient pas ce qui est devant eux, et qu'étant accoutumés aux principes nets et grossiers de Géométrie, et à ne raisonner qu'après avoir bien vu et manié leurs principes, ils se perdent deins les choses de finesse, où les principes ne se laissent pas ainsi manier. On les voit à peine ; on les sent plutôt qu'on ne les voit ; on a des peines infinies à les faire sentir à ceux qui ne les sentent pas d'eux-mêmes : ce sont choses tellement délicates et si nombreuses, qu'il faut un sens bien délicat et bien net pour les sentir-, et sans pouvoir le plus souvent les démontrer par ordre comme en Géométrie, parce qu'on n'en possède pas ainsi les principes, et que ce serait une chose infinie de l'entreprendre. Il faut tout d'un coup voir la chose d'un seul regard, et non par progrès de raisonnement, au moins jusqu'à un certain degré. Et ainsi il est rare que les géomètres soient fins, et que les fins soient géomètres, à cause que les géomètres veulent traiter géométriquement les choses fines, et se rendent ridicules, voulant commencer par les définitions et ensuite par les principes, ce qui n'est pas la manière d'agir en cette sorte de raisonnement. Ce n'est pas que l'esprit ne le fasse ; mais il le fait tacitement, naturellement et sans art ; car l'expres-
i. « Ce qui fait donc que certains esprits, etc. » ; F. : < ... que de certains esprits, etc. >
2. « ... qu'il faut un sens bien délicat et bien net pour les sentir... »; F. ajoute : « etjuger droit et juste selon ce sentiment. »
sion en passe tous les hommes, et le sentiment n'en appartient qu'à peu.
Et les esprits fins, au contraire, ayant ainsi accoutumé de juger d'une seule vue, sont si étonnés quand on leur présente des propositions où ils ne comprennent rien, et où pour entrer il faut passer par des définitions et des principes stériles * et qu'ils n'ont point accoutumé de voir ainsi en détail, qu'ils s'en rebutent et s'en dégoûtent. Mais les esprits faux ne sont jamais ni fins ni géomètres.
Les géomètres qui ne sont que géomètres ont donc l'esprit droit, mais pourvu qu'on leur explique bien toutes choses par définitions et par principes ; autrement ils sont faux et insupportables, car ils ne sont droits que sur des principes bien éclaircis. Et les fins qui ne sont que fins ne peuvent avoir la patience de descendre jusqu'aux premiers principes des choses spéculatives et d'imagination, qu'ils n'ont jamais vues dans le monde et dans l'usage -.
5 La mort est plus aisée à supporter sans y penser, que la pensée de la mort sans péril.
î II arrive souvent^ qu'on prend pour prouver certaines choses des exemples qui sont tels, qu'on pourrait prendre ces choses pour prouver ces exemples ; ce qui ne laisse pas de faire son effet ; car, comme on croit toujours que la difficulté est à ce qu'on veut prouver, on trouve les exemples plus clairs *. Ainsi, quand on veut montrer une chose géné-
1. « ... des définitions et des principes stériles... » ; F. : t ... si stériles. >
2. f ... dans le monde et dans l'usage > ; F. : f ... dans le monde et tout à fait liors d'usage. »
3. « Il arrive souvent... qu'on pourrait prendre ces choses pour prouver ces exemples » ; F. : « Les exemples qu'on prend pour prouver d'autres choses, si on voulait prouver les exemples, on prendraut les autres choses pour en être les exemples. » A la suite : « Ce çvei ne laisse pas de faire soti effet », add. de P. R.
4. € ... on trouve les exemoles dIus clairs • ; F. ajoute : < et aidani à le montrer. »
raie, on donne la règle ' particulière d'un cas. Mais si on veut montrer un cas particulier, on commence par la règle générale. On trouve toujours obscure la chose qu'on veut prouver, et claire celle qu'on emploie à la prouver; car, quand on propose une chose à prouver, d'abord on se remplit de cette imagination qu'elle est donc obscure, et, au contraire, que celle qui la doit prouver est claire, et ainsi on l'entend aisément.
5 * Nous supposons que tous les hommes conçoivent et sentent de la même sorte les objets qui se présentent à eux ; mais nous le supposons bien gratuitement, car nous n'en avons aucune preuve. Je vois bien qu'on applique les mêmes mots dans les mêmes occasions, et que toutes les fois que deux hommes voient, par exemple, de la neige, ils expriment tous deux la vue de ce même objet par les mêmes mots, en disant l'un et l'autre qu'elle est blanche ; et de cette conformité d'application on tire une puissante conjecture d'une conformité d'idée ; mais cela n'est pas absolument convaincant^, quoi qu'il y ait bien à parier pour l'affirmative.
1. « ... on donne la règle particulière d'un cas. » ; F. : * ... Il faut en donner la règle, etc. » La phrase suivante présente une correction analogue; P. R. a mis: « ... on commence par la règle générale... », au lieu de t ... il faudra commencer par, etc. »
2. Le commencement de ce passage est ainsi dans F. : e Nous supposons que tous les conçoivent de la même sorte, mais nous le supposons bien gratuitement. » H. conjecture, d'après une phrase barrée qui précède et qui paraît se rapport-^r à l'écrit intitulé De l'Esprit géométrique, que Pascal a voulu désigner par les, le temps, l'espace, le mouvement, etc. ; P. R. aurait donc généralisé la pensée. A la suite, au lieu de l'exemple tiré de la neige, il y a dans F.: t ... toutes les fois que deux hommes voient un corps changer de place, ils expriment tous deux la vue de ce même objet, en disant l'un et l'autre qu'il s'est mû. »
3. « ... mais cela n'est pas absolument convaincant... » ; P. : « ... de la detmièrc conviction. » Le même texte termine l'ai, ainsi : ... puisqu'on sait qu'on tire souvent les mêmes conséquences des suppo- .sitions différentes. »
• Tout notre raisonnement se réduit à céder au sentiment. Mais la fantaisie est semblable et contraire au sentiment; semblable, parce qu'elle ne raisonne point * ; contraire, parce qu'elle est fausse ; de sorte qu'il est bien difficile de distinguer entre ces contraires. L'un dit que mon sentiment est fantaisie, et que sa fantaisie est sentiment : et j'en dis de même de mon côté". On aurait besoin d'un^ règle. La raison s'offre, mais elle est pliable à tous sens ; cl ainsi il n'y en a point.
• Ceux qui jugent d'un ouvrage par règle sont, à l'égard des autres, comme ceux qui ont une montre à l'égard de ceux qui n'en ont point ^. L'un dit : il y a deux heures que nous sommes ici *. L'autre dit : il n'y a que trois quarts d'heure. Je regarde ma montre : je dis à l'un : vous vous ennuyez ; et à l'autre : le temps ne vous dure guère ; car il y a une heure et demie ; et je me moque de ceux qui disent que le temps me dure à moi, et que j'en juge par fantaisie : ils ne savent pas que j'en juge par ma montre.
• Il y en a qui parlent bien et qui n'écrivent pas de même s. C'est que le lieu, l'assistance, etc., les échauffe et tire de leur esprit plus qu'ils n'y trouveraient sans cette chaleur.
5 C'est un grand mal de suivre l'exception ®, au lieu de la
1. « ... semblable, parce qu'elle ne raisonne point; contraire, parce qu'elle est fausse. » Cette explication a été ajoutée par P. R.