‹ PenséesChapitre 72 sur 73 · Bcd., XI · texte numérisé non relu

Bcd., XI

rejaillit sur tout ce qui lui appartient ; et, s'il y a quelque tristesse mêlée, et surtout à l'entrée, c'est de nous qu'elle vient et non de la vertu : car ce n'est pas l'effet de la piété qui commence d'être en nous, mais de l'impiété qui y est encore. Otons l'impiété, et la joye sera sans mélange. Ne nous en prenons donc pas à la dévotion, mais à nousmêmes, et n'y cherchons du soulagement que par notre correction.

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Je suis bien aise de l'espérance que vous me donnez du bon succès de l'afTaire dont vous craignez de la vanité. Il y a à craindre partout : car si elle ne réussissoit pas, j'en craindrois cette mauvaise tristesse dont saint Paul dit qu'elle donne la mort, au lieu qu'il y en a une autre qui donne la vie.

II est certain que cette affaire-là étoit épineuse et que, si la personne en sort, il y a sujet d'en prendre quelque vanité, si ce n'est à cause qu'on a prié Dieu pour cela, et qu'ainsi il doit croire que le bien qui en viendra sera son ouvrage. Mais, si elle réussissoit mal, il ne devroit pas en tomber dans l'abattement par cette même raison qu'on a prié Dieu ^our cela et qu'il y a apparence qu'il s'est approprié cette iffaire : aussi il le faut regarder comme l'auteur de tous les iiens et de tous les maux, excepté le pécbé. Je lui répéterois là-dessus ce que j'ay autrefois rapporté de l'Écriture : Quand vous êtes dans les biens, souvenez-vous des maux que vous méritez, et, quand vcais êtes dans les maixx, souvenezvous des biens que vous espérez. Cependant je vous dirai sur le sujet de l'autre personne que vous sçavez, qui mande qu'elle a bien des choses dans l'esprit qui l'embarrassent, que je suis bien fâché de la voir en cet état. J'ai bien de la douleur de ses peines, et je voudrois bien l'en pouvoir soulager; je la prie de ne point prévenir l'avenir et de se souvenir que, comme dit Notre-Seigneur, à chaque jour suffit sa malice.

Le passé ne nous doit point embarrasser, puisque nous n'avons qu'à avoir regret de nos fautes; mais l'avenir nous

doit encore moins toucher, puisqu'il n'est point du tout à notre égard, et que nous i/y arriverons peut-être jamais. Le présent est le seul temps qui est véritablement à nous, et dont nous devons user selon Dieu. C'est là où nos pensées doivent être principalement comptées. Cependant le monde est .si inquiet qu'on ne pense jamais à la vie présente et à l'instant où l'on vit, mais à celui où l'on vivra. De sorte qu'on est toujours en état de vivre à l'avenir, et jamais de vivre maintenant. Notre-Seigneur n'a pas voulu que notre prévoyance s'étendît plus loin que le jour où nous sommes. Ce sont les bornes qu'il faut garder et pour notre salut et pour notre propre repos. Car, en vérité, les préceptes chrétiens sont les plus pleins de consolations ; je dis plus que les maximes du monde.

Je prévois aussi bien des peines et pour cette personne et pour d'autres et pour moy. Mais je prie Dieu, lorsque je sens que je m'engage dans ces prévoyances, de me renfermer dans mes limites; je me ramasse dans moi-même, et j'e trouve que je manque à faire plusieurs choses à quoi je sui£ obligé présentement pour me dissiper en des pensées inutiles de l'avenir, auxquelles, bien loin d'être obligé de m'arrêter, je suis au contraire obligé de ne m'y point arrêter. Ce n'est que faute de sçavoir bien connoître et étudier le présent qu'on fait l'entendu pour l'avenir. Ce que je dis là, je le dis pour moy et non pas pour cette personne qui a assurément bien plus de vertu et de méditation que moy; mais je luy représente mon deffaut pour l'empêcher d'y tomber. On se corrige quelquefois mieux par la veûe du mal que par l'exemple du bien ; et il est bon de s'accoutumer à profiter du mal, puisqu'il est si ordinadre, au lieu que le bien est si rare.

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Je plains la personne que vous sçavez, dans l'incpiiétiide où je sçai qu'elle est et où je ne m'étonne pas de la voir. C'est un petit jour du jugement qui ne peut arriver sans une émotion universelle de la personne, comme le jugement général en causera une générale dans le monde, excepté ceux qui se seront déjà jugés eux-mêmes, comme elle prétend faire : cette peine temporelle garantiroit de l'éternelle, par les mérites infinis de Jésus-Christ, qui la souffre et se la rend propre. C'est ce qui doit la consoler. Notre joug est aussi le sien ; sans cela il seroit insupportable. Portez, dit-il, ■■ mon joug sur vous. Ce n'est pas notre joug, c'est le sien, et "^ aussi il le porte. Sachez, dit-il, que mon joug est doux et léger. Il n'est léger qu'à luy et à sa force divine. Je luy voudrois dire qu'elle se souvienne que ces inquiétudes ne viennent pas du bien qui commence d'être en elle, mais du mal qui y est encore et qu'il faut diminuer continuellement; et qu'il faut qu'elle fasse comme un enfant qui est tiré n-i^ des voleurs d'entre les bras de sa mère, qui ne veut pas l'aban-j donner : car il ne doit pas accuser de la violence qu'il souffre la mère qui le retient amoureusement, mais ses injustes ravisseurs. Tout l'office de l'Avent est bien propre pour donner courage aux foibles, et on y dit souvent ce mot de l'Écriture ; Prenez courage, lâches et pusillanimes, voici votre rédempteur qui vient; et'on dit aujourd'hui à Vêpres : « Picnez de nouvelles forces et bannissez désormais toute crainte: voici notre Dieu qui arrive et vient pour nous secourir et nous sauver. »

Votre lettre m'a donné une extrême joye. Je vous aTOue que je commençois à craindre, ou au moins à m'étonner. Je ne sçai ce que c'est que ce commencement de douleur dont vous parlez; mais je sçai qu'il faut qu'il en vienne. Je lisois tantôt le treizième chapitre de saint Marc en pensant à vous écrire, et aussi je vous dirai ce que j'y ai trouvé. Jésus- Christ y fait un grand discours à ses apôtres sur son dernier avènement; et, comme tout ce qui arrive à l'Église arrive aussi à chaque chrétien en particulier, il est certain que tout ce chapitre prédit aussi bien l'état de chaque personne qui en se convertissant détruit le vieil homme en elle que l'état de l'univers entier, qui sera détruit pour faire place à de nouveaux cieux et à une nouvelle terre, comme dit l'Écriture-. Et aussi je songeois que cette prédiction de la ruine du temple réprouvé, qui figure la ruine de l'homme réprouvé qui est en chacun de nous, et dont il est dit qu'il ne sera laissé pierre sur pierre, marque qu'il ne doit être laissé aucune passion en nous ; et ces effroyables guerres civiles et domestiques représentent si bien le trouble intérieur que sentent ceux qui se donnent à Dieu qu'il n'y a rien de mieux peint.

Mais cette parole est étonnante : Quand vous verrez i'abomination dans le lieu où elle ne doit pas être, alors que chacun s'enfuie sans rentrer dans sa maison pour reprendre quoi que ce soit. Il me semble que cela prédit parfaitement le

i. Is., LXV, il, et LXVl, 29.

tems où nous sommes, où la corruption de la morale est aux maisons de sainteté et dans les livres des théologiens et des religieux, où elle ne devroit pas être. Il faut sortir après un tel désordre, et malheur à celles qui sont enceintes ou nourrices en ce teras-là, c'est-à-dire à ceux qui ont des attachemens au monde qui les y retiennent ! La parole d'une sainte est à propos sur ce sujet : t Qu'il ne faut pas examiner si on a vocation pour sortir du monde, mais seulement si on a vocation pour y demeurer, comme on ne consulleroit point si on est appelé à sortir d'une maison pestiférée ou embrasée. »

Ce chapitre de l'Évangile, que je voudrois lire avec vous tout entier, finit par une exhortation éveiller et à prier pour éviter tous ces malheurs; et en effet il est bien juste que !a prière soit continuelle quand le péril est continuel.

J'envoye à ce dessein des prières qu'on m'a d -'mandées; c'est à trois heures après midi, il s'est fait un m;racle depuis votre départ à une religieuse de Pontoise qui, sans sortir de son couvent, a été guérie d'un mal de teste extraordinaire par une dévotion à la sainte Épine. Je vous en manderai un jour davantage. Mais je vous diray sur cela un beau mot de saint Augustin, et bien consolatif pour de certaines personnes : c'est qu'il dit que ceux-là voyent véritablement les miracles auxquels les miracles profitent : car on ne les voit pas si on n'en profite pas.

Je vous ai une obligation que je ne puis assez tous dire du présent que vous m'avez fait; je ne savois ce que ce pouvoit être, car je l'ai déployé avant que de lire votre lettre, et je me suis repenti ensuite de ne luy avoir pas rendu d'abord le respect que je lui devois. C'est une vérité que le Saint-Esprit repose invisiblement dans les reliques de ceux qui sont morts dans la grâce de Dieu, jusqu'à ce qu'il y paroisse visiblement en la résurrection, et c'est oe qui rend

les reliques des saints si dignes de vénération. Car Dieu n'abandonne jamais les siens, et non pas même dans le sépulchre, où leurs corps, quoique morts aux yeux des hommes, sont plus vivans devant Dieu, à cause que le péché n'y est plus : au lieu qu'il y réside toujours durant cette vie, au moins quant à sa racine, car les fruits du péché n'y sont pas toujours; et cette malheureuse racine, qui en est inséparable pendant la vie, fait qu'il n'est pas permis de les honorer alors, puisqu'ils sont plutôt dignes d'être haïs. C'est pour cela que la mort est nécessaire pour mortifier entièrement cette malheureuse racme, et c'est ce qui la rend souhaitable. Mais il n'est pas nécessaire de vous dire ce que vous savez si bien ; il vaudroit mieux le dire à ces autres personnes dont vous parlez, maùs elles ne le croiroient pas.

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