‹ Pensées, essais, maximes et correspondance de J. Joubert (volume 2)Chapitre 12 sur 72 · XX1IL · texte numérisé non relu

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Pour qu'une expression soit belle, il faut qu'elle dise plus qu'il n'est nécessaire , eu disant pourtant avec précision ce qu'il faut; qu'il y ait en elle abondance et économie; que Y étroit et le vaste, le peu et le beaucoup s'y confondent ; qu'enfin le son en soit bref, et le sens infini. Tout ce qui est lumineux a ce caractère. Une lampe éclaire à la fois l'objet auquel on l'applique, et vingt autres auxquels on ne songe pas à l'appliquer.

WIV.

Que de soin pour polir uu verre ! Mais ou voit clair et ou voit loin : image de ces mois de choix. Ou les place dans la mémoire, el on les y garde chèrement. Ils occupent peu de place devant nos yeux, mais ils en ont une grande dans l'esprit ; l'esprit en fait ses délices, et cette gloire est assez grande, ce sort est assez beau.

Les mots, comme les verres, obscurcissent tout ce qu'ils n'aident pas à mieux voir.

Nous devons reconnaître, pour maîtres des mots, ceux qui savent en abuser, el ceux qui savent en user; mais ceux-ci sont les rois des langues, et ceux-là en sont les tyrans.

Il faut assortir les phrases ri les mots à la voix, et la voix aux lieux. Les mots propres à être ouïs de tous, cl les phrases propres à ces mots, sont ridicules, lorsqu'on ne doit par-

1er qu'aux yeux et , pour ainsi dire, à l'oreille de son lecteur.

Il y a harmonie pour l'esprit, toutes les fois qu'il y a parfaite propriété dans les expressions. Or, quand l'esprit est satisfait , il prend peu garde à ce que désire l'oreille.

Quoi qu'on en dise, c'est la signification surtout qui fait le son et l'harmonie; et, comme, dans la musique, c'est l'oreille qui flatte l'esprit, dans l'harmonie (]u discours, c'est l'esprit surtout qui fait que L'oreille est flattée. Exceptez-en un petit nombre de mots trèsrudes et d'autres qui sont très-doux, les langues se composent de mots d'un son indifférent, et dont le sens détermine [agrément, même pour l'ouïe. Dans le vers de ï.oileau, par exemple,

« Traçât ii pas tardifs un pénible sillon, »

on remarque peu, ou même on ne remarque point le bizarre rapprochement de toutes ces syllabes : tra-çor-ta-pas-tar.... ; tant il est vrai que le sens lait le son!

« Moi, j'en étais liaïc et ne puis lui survivre! •

La douceur du son, dans le mot haie, en tempère le sens et adoucit ce qu'il a de rude. De ce mélange de la rigueur du sens et de la douceur du son , il ne résulte qu'un mot triste : et les mots tristes sont beaux.

Ce n'est pas tant le son que le sens des mots, qui tient si souvent en suspens la plume des bons écrivains. Bien choisis, les mots sont des abrégés de phrases. L'habile écrivain s'attache à ceux qui sont amis de la mémoire, et rejette ceux qui ne le sont pas. D'autres mettent leurs soins a écrire de telle sorte, qu'on puisse les lire sans obstacle , et qu'on ne puisse en aucune manière se souvenir de ce qu'ils ont dit ; ils sont prudents. Les périodes de certains auteurs sont propres et commodes à ce dessein. Elles amusent la voix, l'oreille, l'attention même, et ne laissent rien après elles. Elles passent, comme le son qui sort d'un papier feuilleté.

Il serait singulier que !<■ style ne lût beau

que lorsqu'il a quelque obscurité, c'est-à-dire quelques nuages ; et peut-être cela est vrai , quand cette obscurité lui vient de son excellence même , du choix des mots qui ne sont pas communs , du choix des mots qui ne sont pas vulgaires. 11 est certain que le beau a toujours à la fois quelque beauté visible et quelque beauté cachée. 11 est certain encore qu'il n'a jamais autant de charmes pour nous, que lorsque nous le lisons attentivement dans une langue que nous n'entendons qu'à demi.

XXXUI.

C'est un grand art de mettre dans le style des incertitudes qui plaisent.

Quelquefois le mot vague est préférable au terme propre. Il est, selon l'expression de Boileau , des obscurités élégantes ; il en est de majestueuses ; il en est même de nécessaires : ce sont celles qui font imaginer à l'esprit ce qu'il ne serait pas possible à la clarté de lui faire voir.

Bannissez des mots toute indétermination,

H faites-en des ( liill'rcs invariables : il n'y aura plus de jeu dans la parole, et dès lors plus d'éiu(]uence et plus de poésie. Tout ce qui est mobile et variable, dans les affections de l'àme, demeurera sans expression possible. Je dis plus : si vous bannissez des mots tout abus, il n'y aura plus même d'axiomes. C'est l'équivoque, l'incertitude, c'est-à-dire, la souplesse des mots qui est un de leurs grands avantages, <•! qui permet d'en faire un usage exact.

Le sens caché dans les mots dont ou l'ail usage, sens souvent très-élendu et très-important, mais d'une importance et d'une «'tendue qu'on sent et qu'on n'aperçoit pas , est comme une lueur dans un brouillard. C'est la lampe du ver luisant qui éclaire un point unique, mais qui l'éclairé sûrement. Elle est en lui . mais loin de ses yeux, et lui fait lout voir, sans qu'il la voie.

Il y a des mois qui sont à d'autres ce que le genre esl à l'espèce, ou ce (pic l'espèce csi au genre. Les mois genre oui un sens plus Large el plus vague; ils oui de l'ampleur <■! sont

(louants. C'est pour cela qu'ils conviennent mieux au style très-noble. Les mots espèce conviennent au style concis, parce qu'ils pressent le sens, le serrent et s'y ajustent. C'est le justaucorps , le vêtement d'utilité. Les autres sont loges et manteaux, habits de décence , de dignité et de parade.

Que le mot n'étreigne pas trop la pensée ; qu'il soit pour elle un corps qui ne la serre pas. Rien de trop juste! grande règle pour la grâce , dans les ouvrages et dans les mœurs.

Nous bégayons longtemps nos pensées , avant d'en trouver le mot propre, comme les enfants bégaient longtemps leurs paroles, avant de pouvoir en prononcer toutes les lettres.

Les mots qui ont longtemps erré dans la pensée, semblent être mobiles encore et comme errants sur le papier. Ils s'en détachent , pour ainsi dire, dès qu'une vive attention les fixe, et, accoutumés qu'ils étaient à se promener dans la mémoire de l'auteur, ils s'élancent

vers celle du lecteur, par une sorte dattraelion que leur imprima l'habitude.

Jamais les mots ne manquent aux idées ; ce sont les idées qui manquent aux mots. Dès que l'idée en est venue à son dernier degré de perfection, le mot éclot, se présente et la revêt.

Rejeter une expression qui ne blesse ni le son, ni le sens, ni le bon goût, ni la clarté . est un purisme ridicule, une pusillanimité.

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