II. o
riode s'encadrent de leurs propres formes , subsistent de leur propre masse, et se portent de leur propre poids. La Bruyère, disait Boileau , s'était épargné la peine des transitions. Oui ; mais il s'en était donné une autre, eelle des aggroupements. Pour la transition, un seul rapport suffit; mais, pour l'agrégation, il en faut mille; car il faut une convenance entière, naturelle, unique.
Il y a une sorte de netteté et de franchise de style qui tient à l'humeur et au tempérament, comme la franchise du caractère. On peut l'aimer, mais on ne doit pas l'exiger. Voltaire l'avait; les anciens ne l'avaient pas. Ces Grecs inimitables avaient toujours un style vrai, convenable, aimable; mais ils n'avaient pas un style franc. Celte qualité est d'ailleurs incompatible avec d'autres qui sont essentielles à la beauté. Elle peut s'allier avec la grandeur, mais non avec la dignité. Il y a en elle quelque chose de courageux et de hardi, mais aussi quelque chose d'un peu brusque et d'un peu pétulant. Le seul Drancès, dans Virgile, a le style franc; el en cela il csi moderne, il est français.
LXXUI.
La vérité dans le style est une qualité indispensable , et qui suffit pour recommander un écrivain. Si, sur toutes sortes de sujets, nous voulions écrire aujourd'hui comme on écrivait du temps de Louis XIV, nous n'aurions point de vérité dans le style, car nous n'avons plus les mêmes humeurs, les mêmes opinions, les mêmes mœurs. Un écrivain qui voudrait faire des vers comme Boileau, aurait raison, quoiqu'il ne soit pas Boileau, parce qu'il ne s'agit là que de prendre un masque : on joue un rôle plutôt qu'on n'est un personnage. Mais une femme qui voudrait écrire comme madame de Sévigné, serait ridicule , parce qu'elle n'est pas madame de Sévigné. Plus le genre dans lequel on écrit tient au caractère de l'homme, aux mœurs du temps , plus le style doit s'écarter de celui des écrivains qui n'ont été modèles que pour avoir excellé à montrer, dans leurs ouvrages , ou les mœurs de leur époque , ou leur propre caractère. Le bon goût lui-même, en ce cas , permet qu'on s'écarte du meilleur goût , car le goût change avec les mœurs , même le bon goût. Quant à ce qui ne pcul
être dit et peint que par le mauvais goût , on doit s'abstenir toujours de le peindre et de le dire. Il est cependant des genres et des matières immuables. Les mœurs et les opinions ecclésiastiques, par exemple, doivent toujours être les mêmes , car il ne s'agit point là d'humeurs; et je crois qu'un orateur sacré ferait bien d'écrire et de penser toujours comme aurait écrit et pensé Bossuet.
LXXIY.
Tout son dans la musique doit avoir un écho ; toute figure doit avoir un ciel dans la peinture ; et nous qui chantons avec des pensées et qui peignons avec des paroles, nous devrions aussi, dans nos écrits, donner à chaque mot et à chaque phrase leur horizon et leur écho.
L'esprit du lecteur est charmé lorsque, par la contexture de la phrase, un des mots indique la cause dont un autre a marqué l'effet.
IAXVI.
Dans le style, il faut Que 1rs tours se lient aussi bien que les mots.
1AXV1L
Prendre garde , en écrivant , d'enfoncer tellement le soc , qu'on ne puisse plus le retirer d'un sillon , pour le transporter dans un autre : c'est un principe important, mais difficile à observer, pour peu qu'on écrive avec force.
LXXYIII.
Le style littéraire consiste à donner un corps et une configuration à la pensée par la phrase.
L'attention est d'étroite embouchure. Il faut y verser ce qu'on dit avec précaution, et, pour ainsi dire, goutte à goutte.
C'est un grand art que de savoir darder sa pensée et l'enfoncer dans l'attention.
11 y a des sortes de styles agréables à la vue, harmonieux à l'oreille, soyeux au toucher, mais inutiles à l'odorat et insipides au goût.
Le plus humble style donne le goût du beau, s'il exprime la situation d'une âme grande et belle.
Le style tempéré seul est classique.
11 en est des expressions littéraires comme des couleurs : il faut souvent que le temps les ait amorties , pour qu'elles plaisent universellement.
Une mollesse qui n'attendrit pas, une énergie qui ne fortifie rien, une concision qui ne dessine aucune espèce de traits, un style dans lequel ne coulent ni sentiments, ni images, ni pensées , ne sont d'aucun mérite.
LXXXM.
Les opposi lions et les symétries doivent être extrêmement marquées, dans toutes les choses solides, connue dans l'architecture, ei dans les pensées très-décidées, comme les
maximes et la satire véhémente. Mais dans tout ce qui est épanchemcnt, abandon, mollesse , il vaut mieux qu'elles soient indiquées seulement que parfaites.
Au plaisir de la suspension peut se comparer celui de l'attente trompée , mais trompée agréablement. Cette espèce de jeu est ordinairement produite par des symétries brisées, ou des pentes rompues, comme on peut l'observer dans quelques airs champêtres , et dans le style de Fénelon ; pratique qui donne au chant une apparence naïve , et au style de la douceur.