‹ Pensées, essais, maximes et correspondance de J. Joubert (volume 2)Chapitre 63 sur 72 · XI · texte numérisé non relu

XI

H n'est pas bon de donner à certains mois une valeur qu'ils n'ont pas, et un sens qu'ils ne sauraient avoir, comme on l'a fait récemment du vers de La Fontaine :

Notre ennemi, c'est notre mattre,

en disant de Louis XIV :

Il craint même , étrange faiblesse !

L'Homère du peuple bêlant, Et mon La Fontaine le blesse D'un mot de son âne parlant.

La fable de l'Ane et du Vieillard est plus ancienne que l'histoire. Connue en Grèce sous le nom d'Ésope, elle l'est, en Orient et aux Grandes-Indes, sous ceux de Lokman et (\c Pilpay. Elle a, de temps immémorial , circuit'' dans le monde , sans y causer aucun désordre, et sans inquiéter les esprits les plus ombrageux. Ni Crésus, ni Cyrus, ni Aureng-Zeb, ni Cha-Abbas, ni aucun potentat connu, avant l'année 1700, ne s'en sont trouvés offensés. 11 ne nous paraît pas probable que Louis XIV en ait eu peur, cl que le naïf La Fontaine ait fait trembler ce monarque, pour un vers mal

interprété, lui qui ne put fâcher personne,

lorsqu'il le voulut faire, et qui, malgré les trois querelles célèbres dans sa vie , n'eut jamais un seul ennemi qui ne l'appelai le bonhomme , même après qu'il s'était vengé. Tant il se montra peu terrible, dans ses plus vifs ressentiments ! tant il eut un génie heureux ! tant sa bonté fut fortunée! On dénigre l'enfant des Muscs ,

Un enfant dos neuf sœurs , enfant à barbe grise ,

quand, pour lui faire honneur, sans doute, mais à tort et à contre-temps, on l'érigé ainsi tout à coup en épouvantai] politique. On dégrade un monarque illustre, en le frappant d'un tel effroi. On déguise l'esprit du temps , et on le fait méconnaître, lorsqu'on place, sous un tel règne, de pareils effarouchements. Le mot de l'âne n'attaque pas les empereurs plus que les patres, et les rois plus que les meuniers. En se l'appliquant à lui seul, Louis XIV eût commis une usurpation dont son grand sens le rendit toujours incapable. Tous les âniers de son royaume y avaient aillant de droits que lui ; il tombe sur Joui ce qui est maître; et qui ne l'est pas, dans ce monde0 L'aveugle est maître de son chien ,<■!,< omme

dit noire proverbe, charbonnier est maître chez lui. C'est, dans le monde, un mol d'humeur qu'exhale , dans ses lassitudes , la servitude impatientée, et qu'on lui pardonne aisément. C'est, en littérature, un mot comique par son genre, qui est subalterne. C'est, dans l'auteur français, un mot plaisant; car La Fontaine l'égaya avec un art qui lui est propre, lorsqu'il donna à l'animal qui profère cet apophthegme , et dont la bouche le décrie, il faut l'observer en passant, une épithète qui esl gaillarde, et la bonne humeur d'un gourmand. Ce mot sert de pendant à l'adage bourgeois : Nos valets sont nos ennemis. Ils se balancent et se contiennent l'un par l'autre. Le premier n'est pas plus un signe de rébellion , que le second un signe d'oppression et de tyrannie. Ce sont des mots de situation , et non pas de doctrine; mots très-abusifs, très-malsonnants , mais sans aucune conséquence. Lu leur donnant de l'importance et une sorte de dignité, on s'expose à les introduire dans la société par l'histoire, et à les mettre ainsi à la portée de deux sortes dVsprils , qui peuvent Être amusants, mais dont il ne faut pas entretenir la manie : je veux dire, ceux qu'une bile mal réglée rend frondeurs par tempérament , et

ceux dont la légèreté, comme a si bien <ln

Saint-Lambert :

Craint le pilote et non l'orage.

Gardon»- nous d'ôïer aux hommes un des plus grands plaisirs du bon sens et de la raison , celui d'admirer ce qu'il y a de plus beau dans les spectacles politiques, l'autorité supréme en des mains fortes et capables de la porter. Quand le xvuc siècle n'eut pas été éloigné , par sa morale et par ses mœurs , de l'aire servir la sagesse à blesser ceux qu'il respectait, il en eût été détourné par l'excellence de son goût. Tout ce que la disposition à l'insulte produit , n'est jamais beau que d'une sorte de beauté sombre , et qui ne peut donner un plaisir parfait, ni à l'écrivain qui l'a produit , ni au lecteur même qui l'admire. En faisant cet emploi de leur talent , les écrivains de ce temps n'auraient pu se contenter. Aussi évitaient-ils avec soin ce genre de mérite, que leurs successeurs ont tant recherché. Auteur aussi modeste, lorsqu'à la fin de son livre, i! disait de la leçon qui le termine :

Je la présente aux mis , je lu propose aux sages .

qu'habitant paisible du monde ci citoyen sou-

mis à la loi de tous les pays, lorsqu'à propos d'un autre âne et des deux voleurs , il écrivait :

L'une, c'est quelquefois une pauvre province;

Les voleurs sont tel et tel prince , Comme le Transylvain , le Turc et le Hongrois : Au lieu de deux, j'en ai rencontre trois.

La Fontaine fut , de tous les hommes de son temps , le moins enclin à tout attentat , même indirect, contre la majesté royale. Incapable de cet orgueil qui se repaît de sa propre audace et se sert à lui-même de spectacle, cl de ce courage qui n'est que la peur surmontée d'un danger créé à plaisir, il ne songeait qu'à exprimer l'utile et l'agréable, sans aucun retour sur lui-même , et sans aucune application directe. Lcfablicr se couvrit de ses fleurs, exhala ses parfums et porta ses fruits, sans blesser jamais d'aucune épine les mains qui s'empressaient à les cueillir.

Les vers deJ.-IL Rousseau sont trop penses, Leur harmonie est plus exacte qu'agréable. Il

(liante juste, mais non pas divinement.

Le talent <ie J.-B. Rousseau remplit Tinter

valle qui se lrouv(3 entre La Motlie et le vrai poète.

* Piron. C'est un poète qui jouait bien de sa guimbarde.

L'abbé Delille n'a dans la tète que des sons et des couleurs ; mais voyez l'usage qu'il en lait!

Delille moule assez fortement les vers , mais il ne les anime pas.

Les Géorgiques de Delille me semblent être les Géorgiques d'Ovide.

Des blasphèmes mielleux , ou plutôt des ordures vernissées, d'où le blasphème découle avec douceur, comme un miel empoisonné , voilà Parny. Le purilas impuritalis de Juste Lipse, est lait pour lui. Il a le cœur et l'àme eunuques. Son impuissance sans doute a quel-

que grâce; niais il ne se montre insinuant <|n<pàrce qu'il csi énervé.

La sophistique littéraire est l'art de farder

les pensées par des mois. Les mois fardent les pensées, quanti ils leur donnent de l'éclat, sans y ajouter de la beauté. 11 y a un lustre nécessaire à un bon style, qui n'est pas précisément du fard ; il n'est que de la propreté. Le style a quelquefois un éclat semblable à celui des métaux. Ceux qui l'emploient ne fardent pas. à proprement parler, mais ils dorent ee qu'ils disent. On croirait qu'ils écrivent avec une encre plus luisante, ou qu'ils ont jeté, sur leur encre encore fraîche, de la poudre de diamants ou de la poussière d'ailes de papillons. Tout cela ne va nia l'âme ni au goût, mais s'arrête aux yeux de l'esprit , qui , d'abord ébloui, en est insensiblement fatigué. Esméuard offre un exemple perpétuel de cette espèce d'artifice.

On dit que les Allemands mil excellé dans le

nie pastoral : cela n'est pas vrai. Ils s'y soûl

appliqués, l'ont affecté, l*onl contrefait; mais

'217 ils n'y onl point excellé. Dans leurs pastorales, il n'y a de pastoral que les mots. Leurs bergers sont plus grimaciers que ceux de Fontenelle; ils minaudent la vertu, l'innocence et les moeurs champêtres ; ils affectent la simplicité, bien plus que Fontenelle n'affectait la finesse et la galanterie ; ils parodient l'âge d'or. Je suis effrayé de dire , mais très-fondé à assurer, que jamais homme n'eut un esprit moins naturel et moins naïf que Gessner. Ses ouvrages sont de la mauvaise poésie , lardée avec de la morale. 11 n'a de naturel ni dans ses poèmes , ni dans ses lettres à son fils ; et malgré sa réputation de bonhomie, et sa physionomie un peu rustique, je suis sur que, même dans sa conversation familière et domestique, il y avait de l'affectation, l'affectation de cette bonhomie qu'on lui attribue à un degré supérieur: C'était un Suisse, un paysan, un Allemand précieux, un petit maître d'Arcadie.

Cervantes a, dans son livre, une bonhomie bourgeoise et familière , à laquelle l'élégance de Tlorian est antipathique. En traduisant Don Quichotte, Floriana changé le mouvement de l'air, la clef de la musique de l'auteur origi-

nal. Il a appliqué aux épanchements d'une veine abondante et riche, les sautillements et les murmures d'un ruisseau : petits bruits, petits mouvements , très-agréables sans doute , quand il s'agit d'un filet d'eau resserre', qui roule sur des cailloux , mais allure insupportable et fausse, quand on l'attribue à une eau large, qui coule à plein canal sur un sable très-fin .

On peut dire des romans de Le Sage, qu'ils ont l'air d'avoir été écrits dans un café, par un joueur de dominos , en sortant de la comédie.

Berquin excella dans un art où personne , avant lui, n'avait prétendu exceller, celui de parler aux enfants le langage le plus propre à leur plaire, et dont leur jeune esprit s'est fait secrètement un modèle. Cet âge , comme tous les autres, a son idiome, et cet idiome a ses élégances. Son caractère est d'être mêlé de justesse et de naïveté. Celle langue qui leur es! particulière, les enfants savent la trouver dans la langue commune , e( sont industrieux k l'en

extraire. C'est une chose à remarquer que le nombre de mois qui, dans les langues même les plus ingrates, servent à signifier les mêmes pensées ou les mêmes objets, surtout lorsqu'il s'agit des qualités et des sentiments. Chaque couleur n'a pas plus de nuances , que n'en a chaque manière d'exprimer une même chose. Observez les êtres humains, que l'éducation n'a pas soumis à l'uniformité , et vous verrez avec quelle variété, non-seulement chaque idiome, mais chaque dialecte est parlé. Les pauvres surtout et les enfants s'en forment un, composé d'expressions toutes très-connues, et qu'ils arrangent cependant d'une manière si nouvelle , que celles de l'enfant se ressentent toujours de son âge , comme celles du pauvre de sa fortune. Les uns et les autres, se plaisant à oublier leur misère et leur faiblesse , aiment quelquefois à entendre parler magnifiquement; mais si l'on entretient les enfants de leurs jeux, et les pauvres de leur misère , on ne les contente qu'en en parlant comme ils voudraient en parler eux-mêmes, c'est-à-dire, naïvement et pathétiquement. Encore faut-il , pour les satisfaire , être naïf et pathétique avec plus de raison et d'élégance qu'ils ne pourraient l'être eux-mêmes; il faut qu'on réalise à leur oreille

et à leur esprit , le modèle idéal que chacun (Veux porte secrètement en soi. C'est là ce que Berquin a fait pour ses petits amis. On a dit de lui avec beaucoup de vérité :

De l'enfance naïve observateur fidèle ,

Il parla son langage en s'exprimant mieux qu'elle ,

et ee n'est pas seulement son langage qu'il sait imiter; il peint, avec plus d'exactitude eneore et de perfection , ses manières et ses humeurs : eu sorte qu'il ofl're eu même temps aux enfants le tableau de ce qu'ils imaginent, et celui de ce qu'ils font. Il leur donne à la fois le plaisir du modèle et celui du miroir.

XXMV.

Madame de (ienlis a peint, en général, des ûgures humaines. Quelquefois cependant elle a fait des demi- monstres; mais je connais d'elle des demi-anges qui m'ont ravi. Si elle a suivi ou donné de fort mauvais exemples, elle ne l'a pas approuvé. Elle recommande la règle, peut-être même a ver aigreur. Enlin, maigre'' quelques écarts répréhensibles , qu'on peut ei qu'on doil reprocher à ses écrits, par habitude et par principes, s;i plume est prude, et son génie collet-monté.

xwv.

H y a dans le monde une femme d'une âme

vaste et d'un esprit supérieur Madame de

Staël était née pour exceller dans la morale; mais son imagination a été séduite par quelque chose qui est plus brillant que les vrais biens : l'éclat de la flamme et des feux l'a égarée. Elle a pris les fièvres de l'àme pour ses facultés , l'ivresse pour une puissance, et nos écarts pour un progrès. Les passions sont devenues à ses yeux une espèce de dignité et de gloire. Elle a voulu les peindre comme ce qu'il y a de plus beau, et, prenant leur énormité pour leur grandeur, elle a fait un roman difforme.

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