SUR QUELQUES ROMANS DU TEMPS
Dans les romans, vus du côté de l'art, il s'agit d'une flamme à peindre, et l'on y peint un brasier. Réaliser, en effet, les destinées que ces dames imaginent , ce serait jeter une vie en enfer.
Pour être beau et pour intéresse]', il faut que le malheur vienne du ciel, ou que du moins il tombe de haut. Ici, il frappe d'en bas et de trop près : les malheureux l'ont dans le sang.
La tragédie a ses malheurs; mais ils sonl finement tissus; ils sont d'un autre temps, d'un autre monde, ils ont peu de poids, peu de corps , et ne durent qu'un moment ; ils intéressent. Ici, le malheur est présent; il est durable; il est de fer, et grossièrement fabriqué; il fait horreur.
On aime assez les catastrophes ; mais on n'aime pas les supplices. Or, on ne nous donne là que les martyrs de l'amour, les uns étendus sur le chevalet de l'attente, d'autres déchires
de remords, tous avec une passion qui leur
dévore leeœur. Malgré toutes les belles qualités dont on étale pompeusement les noms sur ces théâtres, il est très-vrai de dire qu'on y voit moins des événements déplorables que des personnages mal nés. Aussi on les plaint peu , ou, si on les plaint, on les plaint mal.
Quelques-uns ont dit : « La vie humaine est « une toile noire où se mêlent quelques fils « blancs » ; d'autres : « C'est une toile blan- « clic où se mêlent quelques fils noirs. » Dans ces romans, la vie humaine est une toile rouge et noire ; le mal y est seul , ou n'est mêlé que de mal.
Qu'on se représente une terre qui dévore ses habitants; un ciel sans astres, où l'on ne voit que des éclairs ; un sol brûlé, où ne tombe aucune rosée; enfin, un horizon d'airain, où les noms des plus belles choses retentissent en grondant , avec un son lugubre et creux : voilà le pays des romans. J'ai remarqué qu'un des plus beaux mots de la langue, le mot bonheur, y résonne comme sous les voûtes infernales; celui déplaisir y est affreux. 11 s'exhale de leurs pages une sensibilité malsaine et fausse. La jeunesse y apparaît comme un âge de feu , dévoré par sa propre flamme; la beauté, comme une victime toujours destinée aux couteaux;
la souffrance y est sans relâche, le délire perpétuel, ci la vertu elle-même, soi! par les choses qu'elle éprouve, soi! par les sentiments qu'elle inspire, y est incessamment souillée. Il n'est pas une héroïne de ces livres dont on ne puisse dire avec raison : C'est une rose sur laquelle on a marché.
J'ai vu les loges de la Sâlpêtrière et les fureurs de la révolution , et il me semble toujours, par une liaison d'idées dont je ne distingue que le nœud, apercevoir, au fond de ces scènes monstrueuses , la chemise des folles et la houppelande de Marat. Je crois même y respirer quelque chose de l'odeur de ce livre infect, qui porte un beau mot dans son titre et un cloaque dans son sein. Ces livres honnêtes et ce livre infâme , que je ne veux pas nommer, de peur que l'air n'en soit souille, sont nés visiblement sous la même atmosphère et dans le temps de la même peste; ces papiers-là se sont touchés : ils sont marqués des mêmes taches, mélanges d'amour et de sang. Que si cette comparaison indigne les âmes déli< airs , je leur dirai qu'elle m'indigne aussi ;
mais elle se fait malgré moi ; je l'écarté, et elle
me poursuit Tant l'abîme appelle l'abîme,
tant l'horreur appelle l'horreur !
Il y a des livres dont l'effet naturel et inévitable est de paraître pires qu'ils ne sont , comme l'effet naturel et inévitable de quelques autres est de paraître meilleurs qu'eux-mêmes ; ceux-ci , parce qu'ils donnent une idée de beauté, de bonté, de perfection, qui en devient comme inséparable; ceux-là, parce qu'ils nous transportent dans des régions où sont toutes les idées du laid, qui en deviennent inséparables aussi.
Quand la fiction n'est pas plus belle que le inonde, elle n'a pas droit d'exister. Aussi ces monstruosités existent dans la librairie; on les y voit pour quelques francs, et on en parle quelques jours ; mais elles n'ont pas de rang dans la littérature, parce que, dans la littérature, l'objet de l'art, c'est le beau. Au delà, est l'affreuse réalité. Si , oubliant l'ancien précepte : « Hors du temple et du sacrifice, ne « montrez pas les intestins », les arts tombent dans son domaine, ils sortent des limites et sont perclus.
La nature a fait assez de passions. Le bien , et le seul bien des livres, est de rendre les bommes plus sages et mieux ordonnés; les romans mêmes doivent rendre l'amour parfait. On no peut aimer que follement des folles; ii. 15
les belles âmes, on les aime parfaitement : tout amour né de la perfection est, par luimême, une harmonie. Les livres causent beaucoup de mal quand , au lieu de nous tempérer, ils nous agitent ou nous dépravent, en jetant de l'éclat sur ce qu'il y a de pire, L'excès et le désordre, et de l'obscurité sur ce qu'il y a de meilleur, la modération et la régir. Chose remarquable que des femmes aient méconnu ces bienséances, et que ce soit par des femmes auteurs que ces règles aient pour la première fois été franchies! Il y a pourtant une morale littéraire, et elle est plus sévère que l'autre , puisqu'elle établit les règles du goût , faculté plus chaste que ne l'est la chasteté même.
i)\ m s PENSÉES, ESSA.IS ET HAXIMES.
Villcncuve-le-Roi , le 10 octobre 1788.
A M. le baron de J*, à Paris.
Monsieur, je veux vous parler de M. de Foiitanes.
Ses talents sont rares, son caractère élevé, sa naissance honorable. 11 est fait pour prétendre à tout. Son père, d'une très-ancienne famille protestante que la religion avait ruinée, est mort , dans la force de l'âge, inspecteur-général du commerce, et digne d'en être le ministre. Sa mère était une Fourquevaux , maison considérable du Languedoc , dont la splendeur subsiste encore. Il ne reste à M. de Fontanes que des sœurs, tilles de sa mère, qui tiennent à Niort, en Poitou, un rang distingué. C'est à Niort que M. de Fontanes est né.
Sa fortune est modique; ce n'est pas qu'il soit sans patrimoine; seulement il a le cœur trop grand pour ne pas s'y trouver resserré. Il a trente-et-un ans ; ses sentiments sont droits et forts; ses principes sont sains. Son seul défaut est une certaine mobilité d'opinions, trèsagréable en lui , et dont srs amis seraient bien fâchés
de le voir corrigé. Cependant il la perdra, dès qu'il verra son sort fixé.
M. de La Harpe et M. Ducis vous diront ce qu'ils pensent de son talent qu'ils connaissent , et que je connais mieux qu'eux , parce qu'il ne leur a montré que ses ouvrages , et qu'il m'a fait voir plus d'une fois tout son génie. Il sera certainement un des plus grands poëtes que notre siècle ait produits , et on peut le regarder comme un homme destiné à faire, un jour, le plus grand honneur à son pays. Quoique le Verger soit un poëme très-agréable , il ne faut pas le juger par le Verger ; comme il ne faudrait pas juger la voix de mademoiselle C*** par une ariette , quoiqu'elle chante les ariettes à merveille. Elle est faite pour les grande airs, et lui poulies grands sujets. Il fait les vers comme elle chante. C'est là l'époux qui lui conviendrait. Si j'ai bien su l'apprécier, en effet, il lui faut pour mari un homme célèbre, et si je connais bien les hommes célèbres qui existent en ce moment , M. de Fontanes est le plus digne d'elle , et le seul qui soit propre à remplir parfaitement toutes vos vues.
Il est jeune ; il est aux portes de l'Académie ; il a déjà de la gloire , et son mérite est de cette espèce verte et robuste qui ne fait que croître avec le temps. En le mariant, en lui donnant de la fortune et une fille charmante , propre à entretenir en lui un perpétuel enchantement , vous rendriez un grand service aux beaux arts et à la France : vous hâteriez l'achèvement d'un grand homme. Il faut que les grands talents , pour acquérir leur maturité , aient été battus par l'adversité passée, et qu'ils soient favorisés par la prospérité présente. Ce sont là leurs vents et leur soleil.
Ni les goûts ni les travaux de M. de Fontanes n'éloigneraient de vous mademoiselle C*** que vous aimez. Il pourrait demeurer six mois de l'année à Lyon. Quelques voyages à Paris lui suffiraient, pour y visiter ses amis. Sa société augmenterait tous vos plaisirs ; lui-même est charmé de la vôtre. Ni votre simplicité ni votre générosité ne le gêneraient. Il a un parler qui fait penser et qui réveille ; singulièrement aisé à vivre , il a toujours vécu noblement. Enfin il aime, comme vous, les arts, les artistes et toutes les sortes de mérite. C'est le dernier ami qui puisse vous être nécessaire.
Je vous le propose : il n'en sait rien. Ce projet, que j'ai mûrement examiné , vient de moi seul ; je me suis cependant assuré qu'il ne me dédirait pas. Rien ne vous serait plus facile que de trouver , à Paris , des renseignements exacts sur tout ce que j'ai eu l'honneur de vous attester. Ne négligez pas cet avis. J'ose vous assurer que c'est ici une affaire digne de toute votre attention.
Vous avez, pour votre aimable filleule , dés sentiments bien honorables pour votre cœur , et dont elle paraît bien digne par sa candeur, ses grâces et sa modestie. C'est très-probablement son bonheur que je vous propose. II se présente à vous de lui-même , ou du moins offert par la main du hasard. Si vous m'en croyez , vous voudrez le prendre. Quelle convenance digne d'être désirée manquerait à ces heureux jeunes gens? L'inégalité même de leurs fortunes en est une très-grande. Si l'on veut être heureux par la fortune , en se mariant , il faut la donner ou la recevoir. On gagne en ceci tout ce qu'on perd , quand toutefois on choisit bien , ce qui n'est pas toujours facile.
Maintenant j'ai tout dit. Vous avez l'âme belle; ma-
dame de C*** a l'esprit observateur et pénétrant : ce que vous déciderez l'un et l'autre sera certainement le meilleur parti. Quant à moi, je vous aurai dit la vérité. Il y a dix ans que M. de Fontancs est mon intime ami. Je dois beaucoup à sos sentiments ; mais je n'ai rien payé qu'à son mérite. Certes il vaut plus d'un million; mais mademoiselle C*** le vaut lui-même. Je suis, etc.
Mootijnnc , 21 novembre 1702.
A mademoiselle Morcau de Bussy.
Il n'y a pas assez de douleurs pour vous plaindre, Mademoiselle. C'est à la raison et au temps que je. livre votre affliction : eux seuls peuvent vous consoler. Au nom du ciel , ne rejetez pas l'avenir et laissez couler le présent. Vous avez fait d'irréparables perles; mais vous n'avez pas encore atteint le milieu de voire carrière, et la vie , en son étendue , peut vous offrir des compensations inconnues. Ne faites pas à la Providence l'outrage de croire qu'elle est épuisée à votre égard et qu'elle n'a, dans ses trésors, rien qui puisse vous dédommager. De grands biens peuvent encore vous attendre. La nature , qui est pleine de douleurs, est pleine aussi de consolations. Vous ne seriez pas sage de les repousser. Jusqu'à ce qu'elles se présentent, acceptez du moins les distractions légères que vous offrent tous les objets dont vous êtes entourée. !l y a dans celle de nos facultés morales que nous appelons sensibilité, une disposition
;i l'excès, une sorte d'irritabilité qui a besoin d'être tempérée par les jouissances pures et paisibles des sens Quand ou tient ses sens dans l'inaction, dans la cou-
liainle et le néant, I âme devient aride comme une plante sans rosée. Mêlez , je vous en supplie , quelques sensations à vos sentiments; aimez quelques odeurs, quelques couleurs , quelques sons et quelques saveurs , ou vous ne serez point assez sage. Le ciel a fait des biens divers. Il en a créé pour l'âme ; il en a créé pour le corps. Oseriez-vous n'accepter que la moitié des dons que sa main vous offre , dédaigner et rejeter l'autre ? Certes, vous en seriez punie.
Pour moi , s'il m'est permis de me citer en exemple, je remplis de mon mieux, dans toutes les circonstances , l'obligation d'être heureux. Je le suis toujours autant que je le puis, et quand je le suis peu , je dis à Dieu : « Vous le voyez , Seigneur , je ne puis l'aire davantage ! « Pardonnez à mon infirmité et au cours des événe- « ments. »
Je ne prétends être insensible , en effet , a aucun des accidents de la vie , et je serais même bien fâché de 1 être. Mais, dans la multitude infinie de manières dont nous pouvons être affectés , il n'est pas un de ces événements , heureux ou tristes , qui ne soit capable de produire en nous un sentiment sublime et beau. C'est ce sentiment que je cherche. Je passe rapidement par tous les autres, pour ne m'arrèler qu'à lui. Lorsque mon âme a pu y parvenir, elle s'y tient, et pour toujours. Mes douleurs ainsi que mes joies sont éternelles. J'en éprouve chaque jour qui durent depuis mon berceau. Mais ces douleurs pures valent de la joie, et je sais, par mon propre exemple, que Paffiiclion même n'est pas ennemie du bonheur, c'est-à-dire, de l'état où l'àme goûte en soi une constante satisfaction. 11 importe peu qu'elle soit contente «les événements, pourvu que sa manière de les
sentir la rende conleiite il elle-même. Elle lest, par la perfection de cette sensibilité qui , bien apprise et bien menée , sait extraire du miel de tout, Il y en a jusque dans les peines.
Mais vous craignez , dites-vous , en acceptant des consolations , d'outrager et de blesser les chères ombres , les mânes sacrés de vos amis. Il y a là une exagération de sentiment et de langage que je ne saurais ménager.
Aucune affection honnête ne peut blesser des êtres bons. Si , dans notre imperfection terrestre, nous éprouvons des jalousies , elles cessent et se déposent avec le limon qui environne notre nature. Au-delà de cette vie, tout est clarté, tout est bonté. Eh! sur cette terre même , on ne trouverait pas dame grande qu'un sentiment doux put blesser, si , dans l'enveloppe grossière où nos cœurs sont cachés , et dans l'aveuglement où nous tient notre orgueil, nous ne supposions pas que les amours dont d'autres que nous sont l'objet, donnent une exclusion humiliante aux amours qu'on avait pour nous , et que toujours on nous ôtc ce qu'on accorde , on nous chasse quand on admet, on nous dépouille s'il y a partage. Nous voulons être aimés seuls, de peur de n'être point aimés.
Mais les intelligences célestes sentent bien différemment. Flattées uniquement de la partie spirituelle et pure de nos sentiments , elles nous permettent de disposer de tout le reste, llya, dans nos affections , une partie huileuse et grasse , si je puis dire , qui ressemble à la fumée de nos flambeaux : celle-là est pour les vivants. Il en est une autre subtile, excellente et céleste, qui peut être comparée à la lumière, à la flamme, et qu'on -aide en la communiquant : celle-là est pour les amis que nous ave/
perdus. C'est d'elle seulement qu'ils peuvent se soucier; car elle est seule digne d'eux. Ceux qui y participent ici-bas ne leur en dérobent rien. L'idée de partage qui , pour nous aveugles , est inséparable de l'idée de diminution , parce que l'un ne s'opère point sans l'autre , sur les objets matériels que nos mains tâtonnent sans cesse, n'offre à ces êtres clairvoyants qu'une impression d'étendue qui leur plaît et les réjouit.
Ah ! si nous devenons des anges , ( et que pouvonsnous devenir autre chose dans une meilleure vie?) sans doute alors nous désirons que ceux qui nous furent chers, puissent être assez semblables à nous-mêmes , pour aimer comme nous , d'un amour entier et parfait , tous les êtres sensibles et bons. Cela ne leur est pas possible, hélas ! leur cœur est trop borné. Mais du moins, la part de tendresse que nous exigeons d'eux, par un ressouvenir des impressions reçues au temps de la mortalité, estelle compatible avec toutes les affections qu'ils sont capables d'éprouver, dans leur prison passagère , et dont leur condition sur la terre leur fait un devoir autant qu'un plaisir.
Il n'y a là d'autre exaltation que celle qu'il faut pour s'élever au-dessus de la vie présente. Il vous en faut bien davantage pour vos ombres et vos mânes, mots qui, en enveloppant d'une espèce de corps vaporeux les esprits de vos chers amis , vous les représentent encore imbus des passions et des grossièretés humaines, et ne les laissent se peindre à votre imagination que sombres , et tristes et morts; idées injurieuses et fausses, si l'opinion de l'immortalité , qui est la vôtre et que je partage , est vraie, consolante cl belle....
Il m'est venu, pendant que j'écrivais ces vagues «on-
sa*
ceplions, une foule d'autres lueurs qui, dans leur course rapide, n'ont fait que passer devant ma vue, et dont l'apparition légère me pénétrait d'une lumière dont rien n'égale les douceurs. Elles ne me trompaient pas, assurément ; il me semblait y voir la vérité, la sentir et la toucher; il me semblait entrevoir ce qui est au ciel. Elles ne me trompaient pas, car il n'appartient point a l'erreur de donner sans effort, sans action, et par le seul effet de son approche , un contentement si complet et si calme k l'âme humaine : il n'y a pas entre elles assez d'analogie pour cela.
Montignae, le 1G janvier 1793.
A mademoiselle Moreau defiussij.
Aucune des lettres que vous m'avez écrites ne m'a autant afflige que la dernière. C'est là que je vois combien votre plaie est profonde, et, en quelque sorte irrémédiable. Votre esprit s'est mis du parti de votre déso lalion, et raisonne comme il plaît k celle-ci. Tout se change en douleur pour vous, et vos réflexions n aboutissent qu'à tirer de toutes choses quelque sujet d'accablement. J'ai pris une mauvaise route, .le vous ai trop occupée de votre malheur , en voulant vous le rendre plus léger. Toute votre àme est malade; mais, puisque je l'ai imprudemment provoquée k raisonner sur son mal, je ne veux pas laisser sans réponse quelques-unes de nos observations, ni sans explication celles dénies opinions que je n'ai pas assez développées.
Non , les amis «pie nous avons perdus ne sont point honores par ces douleurs excessives, qui n'honorent
personne, parce qu'elles supposent plus la faibles» l'entêtement des âmes qui les éprouvent, ({ne la grandeur des pertes qu'on a faites. Il y a telle femme dans le monde qui, pour la mort d'un enfant de quatre jours, s'est plus désolée, a plus pleuré, et s'est obstinée à se désoler plus longtemps qu'on ne le fait pour des êtres dont la vie avait un grand prix. Ce qui honore ceux qui ne sont plus, c'est une douleur modérée, à qui sa modération même permet d'être aussi durable que la vie de celui qui l'éprouve , parce qu'elle ne fatigue ni son âme ni son corps ; une douleur haute , qui permet aux occupations, et même aux délassements de la vie, de (tasser, en quelque sorte, sous elle ; une douleur calme, qui ne nous met en guerre ni avec le sort , ni avec le monde , ni avec nous-mêmes , et qui pénètre une âme en paix , dans les moments de son loisir, sans interrompre son commerce avec les vivants et avec les morts.
Qu'il me soit permis un moment de dire comment je voudrais être regretté. J'expliquerai ainsi comment je trouve beau de l'être.
Je voudrais que mon souvenir ne se présentât jamais a mes amis sans amener une larme d'attendrissement sous leurs paupières et le sourire sur leurs lèvres. Je voudrais qu'ils pussent penser à moi , au sein de leurs plus vives joies, sans qu'elles en lussent troublées, et qu'à table même, au milieu de leurs festins, et en se réjouissant avec des étrangers , ils lissent quelque mention de moi, en comptant parmi leurs plaisirs le plaisir de m avoir aime et d'avoir été aimes de moi. Je voudrais avoir eu assez de bonheur et assez de bonnes qualités, pour qu'il leur plût de eitei souvint , à leurs nouveaux amis, quoique trait de ma bonne humeur, ou de mou
bon sens , ou de mon bon cœur, ou de ma bonne volonté, et que ces citations rendissent tous les cœurs plus gais , mieux disposés et plus contents. Je voudrais que, jusqu'à la fin, ils se souvinssent ainsi de moi, qu'ils fussent heureux, et qu'ils eussent une longue vie, pour s'en souvenir plus longtemps. Je voudrais avoir un tombeau où ils pussent venir en troupe, dans un beau temps , dans un beau jour, pour parler ensemble de moi , avec quelque tristesse , s'ils voulaient , mais avec une tristesse douce , et qui n'exclût pas toute joie. Je voudrais surtout , et j'ordonnerais , si je le pouvais , que , pendant celte tendre cérémonie , pendant l'aller et le retour, il n'y eût, dans les sentiments et dans les contenances, rien de lugubre et rien de repoussant, en sorte qu'ils offrissent un spectacle qu'on fût bien aise d'avoir vu. Je voudrais , en un mot , exciter des regrets tels que ceux qui en seraient témoins ne craignissent ni de les éprouver, ni de les inspirer eux-mêmes. C'est l'image des regrets affreux que l'on doit laisser après soi. qui rend en partie la mort si amère ; ce sont les horreurs dont on a environné la mort qui rendent, à leur tour, les regrets des survivants si terribles. Ces deux causes agissent perpétuellement l'une sur l'autre, et bouleversent les âmes dans leurs sentiments les plus louables et les plus inévitables. Nos passions ont fait de notre dernière heure un sujet de désespoir et d'effroi , un moment liai , d'où la prévoyance et le souvenir se détournent également. Nos institutions et nos coutumes en ont fait , à leur tour, un événement dont on se hâte d'oublier, le plus vite qu'on peut, l'épouvantable appareil Au lieu de nous accoutumer des l'enfonce, par la peur sée et par les sens, à ne regarder cette séparation que
comme le moment du départ pour un voyage sans retour, voyage que nous ferons un jour nous-mêmes, sans doute pour nous réunir dans des régions invisibles , on n'a rien oublié de ce qui était propre à en faire un objet d'horreur. On nous l'a fait considérer comme un châtiment, comme le coup porté par un exécuteur tout puissant, comme un supplice, enfin ; et nos amis, nos proches, quand nous avons cessé de vivre, quittent notre lit de repos comme ils quitteraient l'échafaud où l'on nous aurait mis à mort.
Élevez-vous, je vous en conjure, au-dessus de ces sentiments vulgaires. Vous en êtes digne, et vous en avez besoin ; vous en êtes même plus capable que vous ne pensez, car votre douleur, en ce moment, calomnie votre raison.
En attendant que celle-ci prenne le dessus , agréez les assurances de l'estime d'un homme qui ne pourra jamais vous oublier, et qui sent plus vivement tout ce que vous valez, depuis qu'il y a sur la terre moins de cœafs pour vous aimer.
Montignac , le 1er mai 1793.
A mademoiselle Moreau de Bussy.
Je suis, hélas! et j'en gémis, votre ami le plus ancien , lorsque tant d'autres ne sont plus ; c'est du fond de mon cœur que ce titre vient se placer sous ma plume. Songez que vous m'êtes chère à bien des titres ; j'ai réuni sur vous tous les sentiments que m'inspirait la société dont vous viviez entourée. J'aime en vous, et vous, et votre frère, et votre amie , et ce pays qui m'a tant plu .
el des souvenirs que mon àmc gardera précieusement Vous êtes un dépôt que vos malheurs m*ont confie: un dépôt que je dois garder et conserver à tous les prix : un dépôt que je veux mettre à ma portée, pour veiller sans cesse sur lui. Oui , je vous veux auprès de moi , el je me veux auprès de vous. A quoi sert tout ce que je vous dis, et tout ce que je pourrais vous dire? Je répands de bonnes liqueurs dans un vase rempli de larmes ; il faudrait d'abord les détourner et les tarir, et nulle main ne peut le faire, si ce n'est peut-être la mienne. Je la consacre à cet emploi. Il dépend de vous de me faire perdre mon temps , ma santé , mon âme et mon corps , en soins , en efforts , en prières , ou de m'épargner tout cela et d'en laisser l'usage à ce qui en a besoin, en consentant les yeux fermés à ce qui ne peut manquer d'arriver, si vous vivez et si je vis. Consentez-y donc sur-le-champ : je ferai ensuite ce que vous voudrez; consentez-y de confiance : je la justifierai assez; consentez -y malgré vous et avec répugnance : je me moque maintenant de tout cela; la volonté aura sou tour. Si je n'avais que vingt-cinq ans , je vous donnerais dix années pour réfléchir et pour repondre. Je \ irns d'en avoir trente-huit; je ne vous donne donc pas un jour, une heure , une minute . et je m'opiniàlrerai. Épargnez-moi beaucoup de peines, et , terminant par un seul mot, dites-moi : Eh bien! j'y consens, en attendiuil que je le veuille.
Villoncuve-sur- Yonne , le ." février itmî. A M. l'abbé de Vitnj, à Lyon.
Monsieur, vous avez de l'âge; vous avez vu beaucoup d'années; vous perdîtes beaucoup d'amis. Je n'oserais être le vôtre : trop de respect nie l'interdit; mais j'aurai bientôt quarante ans, et j'ai le droit de vous chérir.
Si vous devenez mon voisin, il y aura près de vous un homme que flattera votre commerce , qu'occupera votre repos.
J'ai désiré de vous le dire; puissiez -vous aimer à l'apprendre !
P. S. 11 y a un petit presbytère où je voudrais bien vous loger. Ce presbytère a une cour en terrasse sur la rivière, un jardin sur la campagne, un appartement assez clos, entre bibliothèque et cuisine. Nous avons un forte-piano.
Je suis fort affairé à. distribuer tous ces biens, et je me dis souvent , en rêvant dans mes oiseuses promenades : Cette campagne est pour Fontanes ; le fortepiano pour Chantai ; la chambre close est pour sa mère : la cour pour sa petite Bile; le jardin pouf le bon parent.
Que tout cela tt'est-il à moi . on que ne vètrt-od me le revendre ce soir! Demain, vous rappelleriez voire.
VittenenTe-sur-Yonne , 7 février 1Ï94.
À madame de Foutants, à Lyon.
Je n'ai guère, dans ce bas inonde, pour tous meubles et presque pour tous biens, qu'un forte-piano qui
esl à ma nièce , deux estampes qui sont à moi , et la moitié d'un pain de sucre que nous consommons en commun.
Venez jouir de ces trésors ; je puis en disposer en maître , et vous les offre de bon cœur.
J'aurais bien voulu vous procurer, dans mon voisinage, une cabane au pied d'un arbre , et j'ai tout tente pour cela, jusqu'à me résoudre à en acheter une, moi qui bais la propriété ; je n'ai pas pu y parvenir.
Je serai réduit à vous loger dans une chaumière an pied d'un mur. Cela n'est pas bien magnifique ; mais fussions-nous déjà bien sûrs de disposer de ce taudis! C'est encore ce que le pays a de meilleur en ce moment. On s'y bat pour le moindre trou , tant les logements y sont rares. Fontanes n'a qu'à se presser; s'il attend, nous n'aurons plus rien. Cette chaumière, au pied d'un mur, est une maison de curé au pied d'un pont. Vous y auriez notre rivière sous les yeux , notre plaine devani vos pas , nos vignobles en perspective , et un bon quart de notre ciel sur votre tète. Cela est assez attrayant.
Une cour, un petit jardin dont la porte ouvre sur la campagne , des voisins qu'on ne voit jamais, toute une ville à l'autre bord, des bateaux entre les deux rives et un isolement commode, tout cela est d'assez grand prix ; mais aussi vous le paieriez : le site vaut mieux que le lieu.
Le lieu n'est qu'une habitation où l'on ne se mouillerait pas, où l'on ne gèlerait pas, où l'on pourrait même dormir, sans s'entasser dans un seul lit ; mais on n \ aurait pas non plus des appartements bien complets. Votre mère aurait une alcôve , un cabinet et de la vue ; vous auriez une grande chambre ; le bon parent une a
côté. J'ai fait les descriptions h Fontanes ; il dit que cela suffirait; moi je trouve cela fort peu; mais on ne trouve rien de mieux.
Armez-vous donc d'un grand courage , et si vous êtes résolue à ne pas vous trouver à plaindre , lorsque vous serez mal logée , préparez vite le chausson où vous mettrez vos équipages , et tenez-vous prête à partir, quand le signal sera donné.
Vous trouverez, en débarquant, un homme qui vous recevra avec un respect bien profond et une affection bien tendre.
P. S. J'ai écrit deux mots au bon parent et à madame votre mère. Veuillez bien les leur remettre.
Je vous prie, tous tant que vous êtes, d'être bien persuadés que les sentiments que je vous exprime si brièvement , et que j'ai pour vous avec tant d'étendue . je les éprouve et vous les paie , non pas à cause de Fontanes, quoique assurément cela pût me suflire, mais à cause de vous tout seuls. Je vous honore et vous aime , parce que je vous ai connus.
Je sens fort vivement le désagrément de n'avoir à vous offrir que de médiocres bons offices; il faut que je devienne grand terrien. Si j'avais seulement un petit palais, dans une île enchantée , voyez quel plaisir je trouverais à dire à votre mère : « Je suis fort aise. Madame , qu'il « ne vous reste pas pierre sur pierre, à madame voire « fille et à vous, puisque cela me procure l'occasion de « vous prouver que je suis votre serviteur, en vous loin géant sous mes lambris. »
On a tort de se moquer du médecin do la comédie, qui désire de bonnes fièvres à ceux qu'il aime . pour avoir le plaisir de les guérir. C'était un bon petit cœur ii. 16
d'homme, et je n'oserai plus rire de sa manie a, l'avenir, rar je sens que je la partage, ou peu s'en faut.
J'ai une compagne qui pense comme moi sur voire compte. Cela me fait un grand plaisir. Elle avait retire tous ses sentiments de la société , pour les renfermer dans sa chambre. Ils en sont tous sorlis, à la nouvelle de vos désastres , et ne cessent d'errer sur les ruines de vos maisons.
"Je lui connus du mérite et des agréments. Elle a perdu ses agréments; mais elle a gardé son mérite. Il se montre tout entier a mes regards dans cette grande circonstance. Tout son regret est de ne pouvoir vous être bonne à rien personnellement. Comme l'alouette de la fable, après avoir trop tarde à se rendre mère, elle est prête à le devenir, et h peine a-t-clle la force de suffire à faire son nid. Vous me rendrez un grand service, madame votre mère et vous , si , avec le temps et peu à peu , vous lui faites prendre a. votre société l'intérêt que lui inspirent si bien vos malheurs. Au reste, personne ne la voit ici , et tout le monde vit tout seul , comme nous faisons en vous attendant.
Yillriicuve-Mir-YoïiiU' , 5 novembre 1794.
A M de Fontanes, à Paria.
Vous avez sans doute déjà, vu mon jeune frère, et il nous aura remis les pelotons que vous demandez. Il aura pu vous dire aussi combien nous avons été sensibles à la perte de Notre pauvre enfant. Nous nous étions amusés à faire, pour le recevoir, de petits prépart tifs dignes de .--on âge. Ces soins d'un luomeiil oui
été cruellement trompés. Ils nous avaient donné avec elle une espèce de liaison el de société qui a fort augmenté nos regrets.
Votre femme et vous , vous êtes jeunes et bien portants. Celui qui console, le temps, ne vous manquera pas. Employez-le promptement à réparer le vide que cette affreuse petite vérole a si tôt fait dans votre famille. Ces êtres d'un jour ne doivent pas être pleures longuement comme des hommes; mais les larmes qu'ils font couler sont amères. Je le sens, quand je songe que votre malheur peut à chaque instant devenir le mien, et je vous remercie d'y avoir pensé comme moi. Je ne doute point qu'en pareil cas, vous ne fussiez prêt à partager mes sentiments, comme je partage les vôtres. Les consolations sont un secours que l'on se prête, et dont tôt ou tard chaque homme a besoin à son tour. Je m'adresserai à vous avec confiance , quand le jour de ce besoin viendra.
Je vous écris bien rarement. C'est que vos diables de lettres me fournissent toujours à traiter des matières qui excitent dans mon esprit une si grande activité, que je suis las et tout recru de la fatigue de penser, quand il est temps de vous répondre. Je prends le parti de me taire et de vous oublier tout net, pour reprendre un peu de vigueur.
Ma santé n'en a point du tout. J'ai le cœur, le poumon , le foie et tous les organes de la vie fort sains ; je vis avec une régularité et une sagesse dont l'inutilité m'ennuie excessivement; je ne perds rien, et rien ne me répare. Mon esprit me maîtrise assez souvenl . à la vérité , et la faiblesse de mon corps le rend tout à fait intraitable ; mais souvent aussi . après I avoir
désarçonné . je nio mets dans mon écurie , me couche sur ma litière, et vis des mois entiers en bête, sans en être plus délassé. Vous voyez que mon existence ne ressemble pas tout à fait à la béatitude et aux ravissements où vous me supposez plongé. J'en ai quelquefois cependant, et si mes pensées s'inscrivaient toutes seules sur les arbres que je rencontre , k proportion qu'elles se forment, vous trouveriez , en venant les déchiffrer dans ce pays , après ma mort , que je vécus , par-ci par-là . plus Platon que Platon lui-même, Plalonc platonior. Je trouve que cela même démontre que je me sépare du monde, et que je deviens pur esprit. En tout cas, si je tiens trop peu à la vie par ces liens gros et solides , la santé et les appétits , dont je fais un cas infini , quoique assez rigide en morale , jusque à mon dernier moment , je tiendrai à tous ceux que j'aime , par le désir de leur bonheur, qui ne pourra s'éteindre en moi qu'avec la pensée et le soufile. Comptez-y bien pour votre part. Tout ceci au reste est mon secret. Ne m'en parlez point dans vos lettres. Je veux épargner à ceux qui m'ai-» ment autour de moi, des peurs qui seraient un grand mal. 11 ne faut tout dire qu'aux hommes, lorsque l'on parle de ses maux.
Je vous ai envoyé quatre douzaines de petits pains ; c'est, à mon grand regret , tout ce que j'ai pu. Mon intention , au surplus , est d'empêcher, autant que mes forces peuvent s'étendre, que vous n'en fassiez mauvais usage, et je vous défends à vous-même, par toute l'autorité que votre complaisance peut me donner suivons, d'en employer plus d'un ou deux . en manière d'essai, il votre usage personnel. A\ee lu capacité (\\^lomae dont mon frère m'a assure que \ous étiez ton-