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purs doué, et dont je vous rélicite de tout mon cœur, vous auriez bientôt absorbé toute la pacotille , si l'on vous permettait d'en user, à votre faim , dans les liqueurs chaudes du déjeuner, où, dit-on , ces pains sont exquis. Laissez-en donc au moins quarante-six pour le chocolat de ces dames. C'est à leur intention que je les ai fait faire , par un boulanger allemand , le seul habitant du pays qui s'y entende, et qu'on ne peut cependant déterminer à allumer son four qu'une ou deux fois par an , dans les grandes circonstances. J'associe à vos dames M. l'abbé de Vitry, leur digne ami et mon ancien correspondant, à qui je voudrais procurer tous les petits plaisirs possibles. Quant à vous et à vos pareils, je vous exclus absolument de toute part à ces gâteaux.
11 me reste à vous dire, sur les livres et sur les styles, une chose que j'ai toujours oubliée. Achetez et lisez les livres faits par les vieillards, qui ont su y mettre l'originalité de leur caractère et de leur âge, J'en connais quatre ou cinq où cela est fort remarquable. D'abord le vieil Homère ; mais je ne parle pas de lui. Je ne dis rien non plus du vieil Eschyle ; vous les connaisse/, amplement, en leur qualité de poètes. Mais procurez-VOUS un peu Varron, Mur cul phi formula; (ce Marculphe était un vieux moine, comme il le dit dans .sa préface dont vous pourrez vous contenter); Connue. de la Vie sobre; j'en connais, je crois, encore un ou deux ; mais je n'ai pas le temps de m'en souvenir. Feuilletez ceux que je vous nomme, et vous médirez si vous ne découvrez pas \isiblement, dans leurs mots et dans leurs pensées, des esprits verts, quoique ridés, dis voix sonores et cassées, l'autorité des cheveux blancs.
enfin des tètes de \ieillards. Les amateurs de tableaux en mettent toujours dans leur cabinet. Il faut qu'un connaisseur en livres en mette dans sa bibliothèque.
J'ai froid et je vais me chauffer; portez-vous bien.
Je vous vois où vous êtes avec grand plaisir. Le temps permet enfin aux gens de bien de vivre partout où ils veulent. La terre et le ciel sont changés. Heureux ceux qui, toujours les mêmes, sont sortis purs de tant de crimes , et sains de tant d'affreux périls !
Villeneuve-sur-Yonne , t>4 novembre i~'.n. A M. de Fontanes , à Paris.
Conseillez à votre femme d'aller à Lyon, afin qu'elle vienne nous voir. Quant à vous , il vous faudra , en temps et lieu, hasarder un petit voyage ici pour passer dix jours avec moi. Il me paraît fort nécessaire que nous nous donnions le loisir de renouveler connaissance; car il me semble que nous nous sommes un peu oubliés.
Je mêlerai volontiers mes pensées avec les vôtres . lorsque nous pourrons converser; mais pour vous rien écrire qui ait le sens commun, c'est à quoi \<>us ne devez aucunement vous attendre. J'aime le papier blanc plus que jamais, et je ne veux plus me donner la peine d'exprimer avec soin que des choses dignes d'être écrites sur de la soie ou sur l'airain, .le suis ménager de mon encre; mais je parle tant que l'on \eul. .le me suis
prescrit cependant deux ou trois petites rêveries dont
la continuité m'épuise Vous verre/ . quelque beau jour, que j'expirerai au milieu d'une belle phrase, et plein
«rime belle pensée. Cela est d'aillant plus probable ([ne, depuis quelque temps, je ne travaille à exprimer que des choses inexprimables.
Je m'occupais , ces jours derniers , à examiner nettement comment était fait mon cerveau. Voici comment je le conçois. Il est sûrement composé de la substance la plus pure, et a de hauts enfoncements ; mais ils ne sont pas tous égaux. II n'est point du tout propre à toutes sortes d'idées. Il ne l'est point aux longs travaux.
Si la moelle en est exquise , l'enveloppe n'en est pas forte, la quantité en est petite, et ses ligaments l'ont uni aux plus mauvais muscles du monde. Cela me rend le goût très -difficile, et la fatigue insupportable; cela me rend en même temps opiniâtre dans le travail , car je ne puis me reposer que quand j'atteins ce qui m'échappe. Mou âme chasse aux papillons , et cette chasse me tuera. Je ne puis ni rester oisif, ni suffire à mes mouvements. Il en résulte , pour me juger en beau , que je ne suis propre qu'à la perfection ; du moins, elle me dédommage, lorsque je puis y parvenir» et d'ailleurs elle me repose , en m'interdisant une foule d'entreprises : peu d'ouvrages et de matières, en effet, sont susceptibles de l'admettre. La perfection m'est analogue, car elle exige la lenteur autant que la vivacité. Elle permet qu'on recommence, et rend les pauses nécessaires. Je veux, vous dis-jc, être parfait. Cela seul me sied et peut me contenter. Je vais donc me faire une sphère un peu céleste et fort paisible , où tout me plaise et me rappelle, et dont la capacité, ainsi (pie la temperature, se trouve exactement conforme à l'étendue et a la nature de mon pauvre petit cerveau, .le prétends ne .plus rien écrire que dans l'idiome de ce lieu J'y veux
donner à mes pensées plus de pureté que d'éclat , s;ms pourtant bannir les couleurs, car mon esprit en est ami. Quant à ce qu'on nomme force, vigueur, nerf, énergie, élan, je prétends ne plus m'en servir que pour monter dans mon étoile. C'est là que je résiderai quand je voudrai prendre mon vol , et lorsque j'en redescendrai pour converser avec les hommes , pied à pied et de gré à gré , je ne prendrai jamais la peine de savoir ce que je dirai , comme je fais en ce moment, où je vous souhaite le bonjour.
Villcneuvc-sur- Yonne , 2<> décembre 1794. A madame de Beaumont, à Passy.
J'ose, Madame, être fort aise que vous ne soyez point partie, et fort impatient d'avoir l'honneur de vous revoir.
Votre chaumière couverte de neige aurait eu déjà mon hommage , si je n'avais craint d'effaroucher votre bonté par un trop grand empressement.
Je me suis un peu enrhumé , et je serais un téméraire d'aller tousser près de vous, par cet hiver de 1709. Ma politique est, Madame, de ne vous faire que des visites qui ne me coûtent rien , afin qu'en y prenant peu garde , vous les permettiez plus souvent.
Je ne tarderai sûrement pas à avoir besoin de braver tous les frimas , par un principe de santé , et je dirigerai tout naturellement mes promenades vers Passy : l 'air de de ce lieu m'est favorable.
Jusque là. Madame, agréez l'hommage du profond respect avec lequel j'approcherai toujours des lieux que vous habiterez
Villeneuve-sur-Yonne , le -29 mais iTO.'i. A madame de Beaumont , à Passy.
J'ai , Madame , l'honneur de vous envoyer le troisième volume, dont je suis si excessivement mécontent, que je n'ai pas voulu coucher avec lui dans la même chambre, et que je l'ai banni de moi toute la nuit.
Je me suis armé de résolution , pour rendre ce matin aux deux autres les entrées de mon appartement. Je me ferai effort pour les lire.
Dans ce que j'ai pu parcourir, le crime qui interroge garde une sorte de dignité , et semble avoir un peu raison , tandis que l'innocence qui répond et qui s'excuse, consent presque à avoir tort. C'est une histoire exécrable et menteuse , et si votre exemplaire existait seul dans l'univers, malgré le respect dont je suis pénétré pour tout ce qui vient de vos mains, je le brûlerais tout à l'heure.
J'aurais trop à dire , et les raisons sur lesquelles ma manière de sentir est fondée sont encore dans une trop vive fermentation , pour que je n'en renvoie pas les détails au temps où j'aurai le bonheur de nous rerob.
agréez, Madame, les assurances des regrets que je donnerai toute ma vie à vos départs, toutes les fois que la destinée me fera votre voisin.
Villfiioiivc-sur-Yonno , i2« ; avril I7M.'. .1 madame de Jicaumont ', à Pari*.
Je dois bien des remerciments à vos récits et ii ceux de madame de Sérilly. Il y a longtemps que j'y pense et que je m'abstiens de vous les adresser, parce que , dans la pointe d'humeur que la médecine me donne , je ne saurais rien faire avec grâce.
Je me contenterai aujourd'hui d'avoir sonné la lettre de votre cousine. Si, dans votre bienfaisance , vous voulez augmenter ma reconnaissance et mon plaisir, sonne/ à toutes cloches l'histoire de sa détention.
Riouffe a trop allongé la sienne. Je n'aime point son Ibrascha, ni sa comparaison de Robespierre à Jésus- Christ. Il n'avait mis que sa raison et son mérite dans sa première édition. Il a mis, ce me semble, un peu trop de sa jeunesse et de ses défauts dans la seconde. Au surplus, je suis, comme Werther, ami exclusif de toutes les premières éditions possibles, quand elles m'ont plu. On ne doit jamais rien ajouter à ce qui a suffi.
J'avouerai cependant qu'il y a des traits admirables dans ces additions de Riouffe . Vous souvenez-vous de ce qu'il dit, en parlant de la nature humaine: • Sa « douleur lui échappe comme son plaisir » f Un mot pareil vaut tout un livre.
Madame de Staël en a fait un, dit-on . sur la necessiié de la paix. Si je n'ai pus le plaisir de le lire avant votre retour, c'est un bonheur que je devrai probablement a votre complaisance. De toute- les femmes qui ont imprimé, je n'aime qu'elle et madame de Sévigné
.le vois souvent madame de Sérilly , el je ?ous désin souvent dans son parc, non pas que je fasse à son mérite l'injustice de ne pas me plaire avec elle; mais vous ave/ des droits d'aînesse qui ne me permettront d'être souverainement heureux, à Passy, que lorsque je vous \ rencontrerai.
J'y vois M. de l'ange avec une grande utilité. Son esprit est austère et fort, et son rire même est profond. En m'en retournant , je pense volontiers à tout ce qu'il m'a dit ; mais , en allant , je me sens plus presse du désir de l'entendre, que de celui de lui parler.
Si vous étiez ici, .Madame, en grimpant la haute montagne , je me sentirais mû , poussé et soutenu par une douhle impatience.
Avec lui , mon imagination est un peu contrainte el n'ose pas se livrer à tous ses caprices. Avec vous, elle est plus à l'aise. Il veut qu'on marche , cl j'aime à voler ou tout au moins à voleter. Mes petites ailes de mouche me démangent , aussitôt que je pense à vous.
Agréez , Madame , les assurances de mon profond respect.
P. S. Souffrez que j'ajoute un mot pour vous parler de ce bon Durans. Il y a mille ans que je ne lui ai écrit Le pauvre malheureux! Je voudrais bien qu'il vous arrivât quelque grand bonheur, pour combler son âmede joie
Villeneiive-sur-Yonnc , 1795
.1 madame de Beaumont, à Passy.
(le n'est pas Desprez, .Madame, qui nous a calomniée dans mon esprit, c'esl vous-même.
Je suis bien aise de vous dire que je ne pourrai nous admirera mon aise, et vous estimer tant qu'il me plaira, que lorsque j'aurai mi en vous le plus beau de tous les courages, le courage d'être heureux.
H faudrait, pour y atteindre, avoir d'abord le courage de nous soigner, le désir de vous bien porter, et la volonté de guérir.
Je ne vous en croirai capable que lorsque vous aurez bien perdu votre belle fantaisie de mourir, en courant la poste, dans quelque auberge de village. Vous voyez que, dans ma colère même, je suis capable de bons procédés, puisque je n'ai rien dit de ce bel article dans ma lettre d'hier à madame de Sérilly, dont je savais d'avance l'opinion très-opposée à votre goût.
Je n'ai pas voulu laisser venir cet énorme grief au bout de ma plume; mais je l'ai gardé sur le cœur.
Tout cela, Madame, est extrêmement sérieux, et, pouF I honneur de l'esprit, de la raison, de l'humanité et de la vertu, je vous conjure, dès que vous serez arrivée à Paris , de consulter d'abord un bon médecin , et de faire ce qu'il vous dira. Vous n'avez pas seulement bcsoio de régime et de tranquillité; vous avez besoin de remèdes. Votre docteur de Sons est honnête homme cl beau joueur, a ce (pion dit ; mais c'est un pauvre gué risseur.
Je suis payé pour vous désirer de la santé , puisque je vous ai \uc; j'en connais l'importance , puisque je n'en ai pas. In événement de ma \ie m'a trop appris corn bien l'insouciance sur ce point peut devenir funeste pour (pic, je transige avec la vôtre.
Enfin, Madame, je suis tourmenté depuis trois mois de I inquiétude que VOUS me causez a cet égard a un
tel excès, que j'aimerais encore mieux vous .-avoir col été à Plombières qu'à Passy, et assurément c'est tout dire.
Un homme habile, bien consulte et bien écoulé, peut rendre ce voyage inutile; mais si vous tardez à prendre des précautions , votre éloignement nous deviendra indispensable , et ne produira peut-être aucun fruit.
« Cela , dites-vous , serait plus tôt fait. » Plus tôt, oui, mais non pas bientôt. On meurt longtemps, et si, brutalement parlant, il est quelquefois agréable d'être mort, il est affreux d'être mourant pendant des siècles. Enfin, il faut aimer la vie quand on l'a : c'est un devoir. Les pourquoi seraient infinis ; je m'en tiens à l'assertion. Elle vous fâchera peut-être; mais, fùt-cc pour vous plaire, je ne puis pas vous taire cette vérité.
Je n'avais pas eu le temps d'ouvrir la lettre de madame de Sérilly, quand votre envoyé m'a quitté. Elle me demande Louvct ; je l'ai tout neuf, tout frais arrivant , et n'ai nul besoin de le lire. Priez-la de le garder longtemps ; je l'envoie par une femme du village que j'ai sous ma main. Je ne puis rien ajouter, Madame , de tout ce que je voudrais vous dire, si ce n'est que je suis quelquefois tenté de me couper les deux oreilles.
P. S. La bonne femme est partie subitement, pendant que je relisais. Elle n'est point si bonne femme !
Villeneuve-sur-Yonne, \G janvier itmt.
A madame de Pange , à Passy.
On dit, Madame , que , depuis quatre ou cinq jours . vous êtes rentrée en possession de votre maison d l'ii gny. Celte maison vous serait-elle utile? Si elle vous
était inutile, Fondriez -vous la louer/ Si, on sage et prévoyante administratrice du bien de vos enfants, vous consentiez à la louer, me prendriez-Tons pour locataire?
J'avais d'abord songé à vous demander un recoin de Passy ; mais ma femme , qui a une bonne judiciaire , a décidé que nous ne pourrions former là l'établissement que j'avais dans la tète; j'en reviens donc à Étigny. Il offre bien quelques inconvénients ; mais j'y serais chez vous ; mais je ne l'habiterais que l'été ; mais il y a une allée de charmille, dans un assez vaste enclos; j'aurais à moi un jardin , un verger, une cour, une vache , des poules, et une chambre basse à deux lits, que je n'ai pas vue, mais dont, au bout du compte, un chanoine se contentait. Cela rappelle son penseur, quand il n\ a pas moyen d'être plus près de vous sans de graves inconvénients.
Voici , Madame , mes conditions. Je veux votre jardin pour ce qu'il vaut, et votre maison pour ce qu'en donnerait un amateur du jardinage. Je veux votre agent, l'honnête Dujeu, pour rien, c'est-à-dire, pardessus le marché du jardin et de la maison. A la vérité, si vous cédez gratuitement un si honnête homme, nous serez trop généreuse, et je serai trop bien traite; mais nous ne \oulons pas nous ruiner, et ma femme pense avec moi que, dans notre isolement et dans une telle demeure, un hôte pareil est sans prix.
Ce Dujeu trouverait en moi toutes les facilites cl tous les ponts qu'il pourrait désirer. Voici , à boule- \ue, le parti que je lui proposerais. Il serait, dans la maison, voire concierge, chargé de veiller au\ toits, clôtures ci BÛretés, et, comme tel. il aurait de plein droit le logement, en le choisissant où il lui plairait.
pourvu qu'il fût séparé des chambres les plus logeables
Il aurait communauté pleine dans les écuries, étables . fournils , etc. Ses volailles cl les nôtres pourraient jucher sur le même bois. 11 y a dans le clos une vigne dont il me paraît amoureux ; je la lui donnerais jusqu'au dernier cep, à l'exception des chasselas. Vous avez une luzerne dont je me réserverais in petio le plaisir de lui laisser part, en lui ofl'rant tous les malins le lait nécessaire à son ménage. Enfin , je lui ferais tous les autres avantages que vous jugeriez convenables.
Consultez dès aujourd'hui, s'il se peut, Madame, vos gens d'affaires , et faites-les s'expliquer net sur mes propositions. Nous ne pouvons nous livrer à aucune nouvelle délibération , qu'au préalable leur avis ne nous soit connu.
Ma femme est raisonnable : mais elle est un peu malade ; toutes les douleurs la tuent , comme moi tous les plaisirs.
Je me borne a. vous assurer de mon profond respect. Ce sentiment en moi est assez vaste pour contenir tous les autres ; ils s'y rangent , sans se gener, comme de petits ronds dans un grand cercle. Agréez tous mes dévouements.
Villeneuve-sur- Yonne , 29 janvier i~!>~
A madame de Pange, à Passy.
J'ose vous prier de mettre le comble à vos bontés. Madame, en me liant au plus tôt d'un nœud indissoluble, par un bail à long terme, et revêtu de toutes les clauses et formalités de style qui pourront le rendre
inattaquable. J'ai besoin d'avoir en poche un pareil roc pour l'opposer aux Ilots de propositions séduisantes dont mes beaux-frères commencent ii nous assaillir. Je erains la puissance du vœu commun; il a sur moi un irrésistible empire, quand je ne me suis pas prémuni. Je ne voudrais pas mécontenter l'amitié de ceux qui m'entourent; mais je veux pouvoir vivre quelque temps à l'écart, et y paraître comme forcé par quelque engagement , antérieur à la manifestation délinitive de leur bonne volonté. Si mes engagements sont clairs, mon beau- frère l'abbé trouvera tout simple qu'obligé de payer, je veuille gagner mon argent, en passant au moins six mois à votre campagne. Nous pourrons alors de temps en temps , venir jeter les yeux sur la maison commune, à Villeneuve, et consentir, sans inconu1nient , à y passer la mauvaise saison.
Je vous enverrai cette après-midi un petit commissionnaire qui me rapportera, si voulez bien l'en charger. I état de tout ce qui est à louer autour de la maison, avec l'estimation de chaque article. Nous choisirons, puisque vous nous le permettez, ce qui sera indispensable au bien-être de la vache , de l'âne, du cheval et des poules, dont j'espère que madame de Beaumont viendra quelquefois manger les œufs frais : je leur recommanderai de les faire bons.
J'ai à consoler ma femme de la mort de ma bellemère. Maigre la fermeté de son caractère , elle est toujours restée dans la timidité de l'enfance, a l'égard de la dorée de ses parents: son esprit n'avait jamais ose sa\oir qu'ib étaient mortels. « Il faut bien que je me désole ■ .
me disait-elle tout a l'heure : ■ sans moi . qui pleurerait « ma pauvremère? » — « Les pauvres ». lin ai je répondu:
et, en effet, celte excellente femme avait, sous une écoree de rudesse très -remarquable , le cœur le plus compatissant , et les mains les plus libérales , avec l'air le plus négatif.
Du reste , je ne trouve pas sa fille trop effarouchée des devoirs que lui imposera votre voisinage. Elle se souvient avec grand plaisir du temps qu'elle a passé auprès de vous. De toutes les absences qu'elle a faites hors de son ménage , depuis que nous sommes ensemble, c'est la seule qui ne lui ait coûté aucun regret. Vous et madame de Beaumont êtes plus fortes que ses dégoûts invétérés. Elle ne partagerait volontairement les plaisirs et les amusements de qui que ce fût; mais elle a partagé bien vivement toutes vos peines. Vos dernières pertes, surtout, n'ont pas trouvé d'àme plus empressée à les sentir. Elle sait à merveille, d'ailleurs, que vous n'êtes pas du monde; que vous êtes au-dessus de lui et par conséquent hors de lui ; c'est ce qui la dispose à violer sans scrupule , en votre faveur, son vœu de fuir les humains. En s'exposant au plaisir de vous voir fréquemment, elle est en paix, sa conscience ne lui reproche rien : je ne sais quelle séduction lui persuade qu'elle est toujours inébranlable dans ses résolutions de sauvagerie. Il est avec le ciel des accommodements; il en est aussi avec soi-même : elle l'éprouve à son insu. Je la compare à ce dévot qui avait promis à Dieu de ne jamais manger de sel, et qui se permettait le sucre. Quand vous l'aurez tout a fait apprivoisée , vous saurez si elle vous honore. Elle ne vous le dira pas, cependant; mais vous pourrez l'apercevoir. Je compte beaucoup sur votre discernement pour démêler des sentiments et un mérite qu'elle a la mauvaise habitude de ne pas étaler assez il. 17
Autrefois, quand je la rencontrais dans sa société , il dm semblait toujours voir une violette sous un buisson. Depuis , le destin a marché sur elle ; ses douleurs l'ont foulée aux pieds, et ses feuilles la cachent aux yeux.
Vous le voyez, Madame, cette maison est peuplée de cœurs qui sont d'accord avec le mien , et qui sont tout remplis de vous.
P. S. Je vous prie de dire à madame de Bcaumont que, dans tout ce que je vous donne, sa part d'aînesse est prélevée. Elle a , sur mes prédilections , un droit que rien au monde ne peut lui ôter , pas même l'ennui que pourrait lui causer Platon.
Villeneuve-sur- Yonne, mai \~<r, A madame de Bcaumont , à Theil.
Vos lettres m'ont fait un grand plaisir. Il y règne une liberté d'esprit et d'imagination qui plaît et qui rassure sur votre bonheur. Pour être heureuse et rendre les autres heureux , vous n'avez qu'à laisser faire à la nature, et consentir à être vous.
Nous n'avons pas à nous plaindre ici. Àlcxandrinc est guérie , et descendra demain au salon; ma femme va son train ordinaire ; l'abbé est parti hier pour aller dîner aujourd'hui , à trois lieues d'ici , chez un confrère où il soupçonne quelque pâté; Victor n'a d'autre embarras dans la vie que l'incertitude où il est , depuis une heure . de savoir si certain animal qu'il m'a montré dans la Maison rustique , et que je lui ai dit être un renard, est un renard en effet, ou ne serait pas une fouine : car vous lui ave/ dit (pie c'était une fouine, à ce qu'il m'a avoue
un peu trop tard pour sou repos. Vous voyez qu'il se souvient de vous et de vos dires. Pour moi , je suis enfoncé dans Aristote. Après avoir achevé ses Morales, me voilà jeté à corps perdu dans ses Métaphysiques; il faudra le lire tout entier. Il me tuera ; mais je ne puis plus m'en défendre.
Ne vendez pas votre Voltaire à Sens ; vous n'en auriez rien. Je vous en tirerai un meilleur parti à Paris. Quant à moi , je vous en remercie. Dieu me préserve d'avoir jamais en ma possession un Voltaire tout entier !
Si vous aimez mieux voir madame de Staël ici qu'à Sens, votre chambre verte est à votre service. Je serai , je crois , assez fort pour ne pas céder au désir de la voir, et pour fuir le danger de l'entendre; ainsi, consultez votre commodité.
Soignez-vous bien ; portez-vous bien ; gardez mes livres, et écrivez-moi. Ma femme vous recommande de vous rendre agréables les derniers jours que vous passerez dans votre Theil. Si nous étions au printemps, elle consentirait, dit-elle, volontiers, à vous y aller soigner en famille, pendant une quinzaine de jours. Passer quinze jours hors de son ménage ! j'ai trouvé cela trèsgalant de sa part. Mais vous faites ici des miracles. Bonjour.
P. S. Ayez soin de faire resserrer la gourmette du petit cheval, et vous en ferez un mouton. Vart de tomber , dont vous êtes douée , a son mérite assurément ; mais il y aurait quelque avantage d'obliger vos gens à mettre en pratique l'art de brider.
XM.
Sens, 2G juin 1797.
A madame de Panye , à Paris.
Je ne suis pas digne de vous remercier, Madame: j'ai une extinction d'esprit et de voix.
Je n'en suis pas moins pénétré de reconnaissance pour tous les envois dont vous avez bien voulu m'honorcr. Ils m'ont été remis un peu tard par votre pape à cheveux gris. Il ne m'a apporté que le 1er floréal votre lettre du 20 germinal. Je l'accuse pour m'excuser. Sans celte triste nécessité, son âge, et la candeur de sa barbe, auraient fait expirer ma plainte dans le silence du respect.
J'avais eu l'honneur de vous écrire , le jour de votre départ, en vous renvoyant le Don Quichotte espagnol. Un page de mon choix , et qu'on prendrait à sa mine pour l'arrière-petit-fils du vôtre , partit d'ici à sept heures du matin , pour revenir, à midi , m'assurer qu'il était arrivé trop tard. Je m'imaginai qu'il s'était amusé ;i jouer à la fossette tout le long du chemin. On ne sait plus à qui se fier. Tout le monde est trop jeune ou trop vieux, et je vois bien que les vrais milieux, même en messagerie, sont aussi difliciles à reconnaître qu'a garder.
Je suis en conscience obligé de démentir le docteur, ce qui me fâche, et je suis encore plus fâché qu'il se trompe. Il a beau me voir éteint, gisant, maigre , muet . et incapable de souffrir le moindre travail et même le moindre plaisir, sans en être épuisé, il me croit en fort bon état. le De sais comment ses yeux se sont fascinés; mais, depuis qu'il n'a plus de nouveau remède à m'ordnnner.
il me voit guéri , le croit de bonne loi , et le dit à tout le monde. La vérité est que je suis toujours également malade , mais avec plus de variété , ce qui est au moins un agrément. Je suis aussi un peu plus accoutumé à mes maux , et je vois plus clair dans ma maladie. Ce sont là , si l'on veut , des mieux dont je sens vivement le prix; mais je ne puis pas convenir que j'en éprouve d'autres. Pourtant, je me suis bien trouvé de l'air de Sens. J'y habite un petit tertre qui m'enchante. J'ai sous les yeux, dans le lointain , la verdure la plus riante et la plus riche. Mes ruelles (vous ne savez pas ce que c'est) sont bordées de maisons où le bonheur semble habiter, derrière des haies et sous des treilles. Un peuple poli m'environne, et il n'a pas l'airmalaisé. Rien de ce qui me touche, rien de ce que je contemple ici ne me déplaît , et je souhaite souvent que vous et madame de Beaumont puissiez m'y voir. C'est vous dire que tout semble concourir à me faire porter en ce moment aussi bien qu'il est possible , et cependant je suis malade , quoi que prétende le docteur. Les vents, à la vérité, en sont un peu la cause ; mais quand on a une santé qui dépend éternellement du beau temps et de la pluie, on est coudamné à se porter mal partout et toute la vie.
Si telle est ma destinée , je m'y résignerai , Madame; je rendrai même grâce k la Providence, si, dans la situation où je serai réduit, elle me laisse toujours la capacité d'être heureux par des idées et des sentiments tort doux , qui me remplissent assez souvent de leurs delices, et si à ce bienfait elle ajoute celui de me laisser disposer librement, une fois par mois, de ma main et de ma pensée, pour écrire à votre cousine et a vous, quand je ne pourrai pas \<ms voir. Sans œ dernier
point, tous mes biens auraient des épines, et tous les plaisirs de mon àme seraient gâtés par un remords.
Quiconque chante pouilles a Benjamin Constant, semble prendre une peine et se donner un soin dont j'étais chargé : je me sens soulagé d'autant. Je crois donc vous devoir de la reconnaissance, à madame de Beaumont et à vous ; à elle, de tout le mal qu'elle m'en dit, et à vous, Madame, de celui que vous en pensez Cet homme est pour moi
Comme un \iolon faux qui jure sous l'archet,
tout ce qu'il dit me blesse l'esprit. D'abord il écrit mal, très-mal, et en vrai suisse à prétentions. Il exprime avec importance, et avec une sorte de perfection travaillée, des pensées extrêmement communes , signe de médiocrité le plus grand que je connaisse. Ensuite je ne crois pas qu'il y ait rien au monde de plus insupportable et de plus révoltant que le faux dans l'erreur. Or, Madame , examinez les erreurs de Benjamin Constant , et dites-moi si vous croyez qu'elles soient en lui un effet de la bonne foi , et une simple méprise de l'esprit. On seul qu'elles lui viennent du cœur , et que son ambition les a fabriquées de toutes pièces. J'avais lu déjà plusieurs passages de son livre , quand madame de Beaumont a eu la bonté de me le faire parvenir. J'avais trouvé et je trouve le choix de ses expressions et de ses tournures mauvais ou déplacé , et le choix de ses opinions encore plus insoutenable. Dans cet ouvrage , tout repousse l'indulgence; tout y tend à détruire l'humanité. Vous voyez a ma colère que je dois m'interdira d'en parler. Je lui préfère mille fois la bonne gouvernante de madame de Betumont, dont je no parle pas. mais que j'ai \uea\e«
grand plaisir. Je lui ai fait une \isite expresse, introduit par Saint-Germain, et paré de toutes les fleurs du jardin. Notre inoculé se porte fort bien ; mais sa mère m'a bien fait enrager. Figurez-vous que ce qu'il y a de plus problématique au monde , c'est qu'elle ait eu la petitevérole , et que ce qu'elle a le moins pu se résoudre à faire , malgré sa parole donnée , a été de laisser toucher son fils par d'autres mains que par les siennes. J'ai vécu dans de grandes transes; mais j'en suis revenu. Pour elle , elle s'est entêtée a ne rien craindre , et actuellement, elle persiffle ma prudence, avec une insolence que je serais bien fâché qu'elle n'eût pas. Cette insolence envers moi ne l'empêche pas d'être pénétrée pour vous du respect le plus senti et le mieux fonde. Regardez-la toute sa vie, Madame , comme une des âmes où votre mérite est le mieux connu et le plus honoré.
Villencuvc-sui-Yorinc , 26 août 1797.
À madame de Beaumont , à Theil.
Non-seulement j'ai résolu d'aller vous voir, mais ma femme et mon fils veulent vous aller voir aussi , et passer avec vous au moins une demi-semaine. Ils partiront «les que vous vous porterez bien , et que vous aurez un Obadiah et deux forts chevaux a nous envoyer. Tout cela sans doute se pourra, non pas demain, mais quelque jour, dans quelque temps, et d'ici à la lin du siècle, quand vos lits auront des petits.
Je vous recommande a tous les saints et à toutes le^ saintes de Theil, à sa caverne de verdure, à ses lacs d'air et de clarté, et à ce fleure de lumière qui coule du
côté de Sens. Je vous recommande aussi a ces trumeaux où se mirent toutes vos herbes. M. Shandy vante beaucoup les pièces d'eau ; il prétend qu'il sort de leur sein une vertu consolatrice. Puisse votre âme être imbibée d'une si divine vapeur !
Je sais très-mauvais gré à ceux dont la société vous a dégoûtée de la solitude, et, s'ils s'en font un compliment, moi je leur en fais une injure. Mais pourquoi aller vivre aussi avec ces esprits remuants? Ils ont pour tête un tourbillon qui court après tous les nuages. Ils veulent brider tous les vents dont ils ne sont que le jouet. Leur tournoiement vous a gâtée; mais vous vous raccommoderez.
Je ne crois pas que rien au monde soit plus ennemi du bonheur, ainsi que de toute sagesse, que les passions de l'esprit, quand on les éprouve à toute heure. Celles du sang sont plus sensées; car, remarquez , je vous prie, que les premières ne peuvent être satisfaites ni tous les jours, ni tous les mois, ni tous les ans, ni quelquefois tous les vingt ans. Or, y a-t-il rien de plus maladroit et de plus propre à tourmenter, que de retenir dans son sein, et d'alimenter en soi-même , à tous les instants de la vie , des désirs sans possession et des voracités sans proie?
La passion même du bien public serait en ce moment une folie. Le monde est livré au hasard. Ceux qui prétendent l'arrêter, en jetant à ses vagues le gravier et le sable fin des petites combinaisons , sont ignorants de toutes choses. Je leur préfère de bien loin celui qui . sans prétention, s'amuse, â ses heures perdues, à faire des ronds dans son puits. Il se croit du moins inutile. Les autres se croient importants , cl Dieu sait tout ce qu'ils
perdent de temps, de raison, 'le mérite, pour le devenir
on effet! Je ne vois en eux qu'un besoin de tracas et de mouvement, semblable à celui des enfants, une puérile activité qui les excite à déplacer , non des chaises , mais des couronnes , et à façonner de leurs mains des débris de sceptres brisés. Ils vantent leur sollicitude, et ils ne sont rien qu'inquiets. L'inquiétude se démène, va, revient, monte et redescend ; la sollicitude attentive est aux aguets et se tient coi : voilà ce que nous devons faire.
Ayez le repos en amour, en estime , en vénération , je vous en supplie à mains jointes. C'est, je vous assure, en ce moment , le seul moyen de ne faire que peu de fautes, de n'adopter que peu d'erreurs, de ne souffrir que peu de maux. J'en suis si persuadé, que je viens d'écrire à Paris qu'on ait à ne plus m'envoyer aucun journal dont l'auteur sache lire et écrire. Je ne veux pas ignorer ce qui se passe ; mais je ne veux plus m'en occuper.
Quand madame de Pange sera de retour , je vous supplierai d'oublier jusqu'au nom môme de la guerre , et de ne plus songer à d'autres fortifications qu'à celles que pourrait élever, dans votre boulingrin , le caporal Trim- Saint-Germain.
Je me porte comme Yorick , quand il ne pouvait plus monter sur son cheval maigre. J'ai à peu près le bonheur dont il jouissait, quand il ne se sentait pas gai. Je vous aime comme il vous eût lui-même aimée , s'il vous avait vue une fois.
P. S. Ma femme est très-sensible à votre souvenir. Sa justesse et votre mérite cadrent ensemble si parfaitement, que je ne puis rien dire, en votre honneur et gloire , qu'elle ne le pense.
Le petit se souvient non-seulement de vous. mai-.
aussi de Theil, et dune certaine carriole sans roues qui a fait son bonheur , parce qu'il pouvait y monter tout seul. Que de gens aiment les sièges renversés, parce qu'ils peuvent s'y asseoir !
Par un très-singulier hasard , c'est moi qui lis Young, lorsque vous lisez le Tristram. Ce Young ne me rend point farouche, et son Lilla Burello m'amuse tout comme un autre.
Il n'y a que Benjamin Constant qui ne m'amuse pas. J'en ai parlé tout de travers. J'en ai dit , non pas trop de mal , mais d'autre mal que celui qu'il fallait en dire. J'en suis fâché , car , si je le battais jamais , je voudrais que le coup portât et l'ajustât comme un habit. Portezvous mieux : je me radoucirai peut-être.
Villeneuve-sur-Yonne, le 27 août 1797.
A madame de Beaumont , à Theil.
Votre régime me fait un bien infini, rien seulement (juc d'y penser. Je suis persuadé que vous vous en trouverez à merveille.
Je ne vous ai pas dit que ma femme était cnrlourr . c'est-à-dire , qu'elle avait un fort gros clou sous le bras C'est probablement un rejeton de la petite-vérole de son lils, soignée avec trop de hardiesse. Elle me charge de vous dire que, sans ce désagrément, qui durera encore quelques jours, nous vous aurions priée de nous é&voyei sur-le-champ Obadîah et les grands chevaux.
Je vous ai écrit hier une grande lettre ou je me sui> embourbé dans le temps présent . comme Goula&ges quand il voulut plaider, s'embourba dans II mare •
Colin. Je conseille à \olre attention de sautera pieds joints ce long article , et d'aller droit à la moralité : aimez le repos , le repos ! Laissez les tracassiers se tracasser, et si nous montons sur quelque bâton, ne le choisissons pas d'épines.
J'ai mangé beaucoup de fruits ces jours-ci, et je m'en trouve si bien, depuis hier après midi, que ce matin j'ai été tenté deux ou trois fois de faire claquer mes doigts , comme Yorick redevenu gai. La belle disposition pour aller vous voir! et qu'il est fâcheux qu'Obadiah ne soit pas là , et que le clou ne soit pas loin !
Je coupe court , parce que la petite Marie se dit fort pressée. Ne me faites grâce d'aucun détail , quand vous me parlerez de votre régime , et parlez-m'en souvent , si vous voulez que je me sente comblé de vos bontés. De tous les journaux de ce siècle, il n'en est point qui puisse autant m'intéresser que celui de votre pot au feu.
Vous nous promettez une chère qui passe notre gourmandise de fort loin. Vos lits ont donc fait des petits? En ce cas la fin du siècle est arrivée , et Theil nous verra très-certainement. Merci. Soignez-vous.
Villcneuve-sur-Yonne , 22 septembre 1797.
A madame de Beaumont , à Passy.
Je vous préviens qu'à l'avenir , nous ne voudrons de vous que lorsque vous vous trouverez insupportable Vous avez donc eu tort de prendre votre médecine. One autre fois gardez votre ipécacuanha pour les gens qui ne sont pas dignes de vous aimer triste et maussade; résci vez-leur tous vos rayons, et portez-nous tous vos nuages
On vendangera mercredi prochain dans ce pays-ci ; niais nous ne commencerons nos propres vendanges que dans la semaine suivante. Cette opération cause assez de tumulte et de désordre dans les maisons ; mais on n'y dîne et on n'y soupe pas moins , et si ce tracas pouvait vous amuser , je vous assure que vous ne gêneriez ici personne. Je ne prends personnellement à tout cela que la part qui me fait plaisir ; mon régime ordinaire n'éprouve aucune interruption ; mes beaux-frères n'en perdent pas un coup de dent ; ma femme garde la maison ; nous vivons enfin à peu près comme de coutume. Les servantes seules sont un peu en l'air et un peu déroutées ; mais , à quelques petites attentions près , dont je suis sûr que vous sauriez fort bien vous passer, elles auraient du temps de reste pour vous rendre leurs devoirs.
Venez donc hardiment vendanger , si le bruit ne vous fait pas peur ; venez avant que l'on vendange , si vous aimez mieux le repos. Voilà ce que la franchise de ma femme et la mienne ont à vous dire.
Mes frères sont ici et vous attendent avec impatience. Votre chambre a déjà été balayée trois fois pour vous recevoir. Ma femme a peur que vous ne soyez mal ; je lui dis, moi, que vous vous trouviez bien chez Dominique l'aquereau , et je me moque de ses craintes.
Je vous aurais fait bien bonne mine, si j'avais eu le bonheur de VOUS voir, ces huit derniers jours. Il y ;i eu des moments ou je me suis cru presque capable d'aller vous chercher jusqu'à Tlteil ; mais un brouillard a tout détruit. Mon beau temps reviendra peut-èlre. \ eue/ al tendre ici le vôtre, et porte/ v votre migraine. !\<>u-
sommes encore plus propres et plus disposés a vous soi
gner qu'k VOUS distraire, et votre appartement est plus digne de la migraine que de la santé.
J'oubliais de vous dire que , parmi les désagréments de la vendange, il y en a un dont je serais fâché pour vous ; c'est que vous ne verriez point du tout mademoiselle Piat , la plus fervente vendangeuse qui soit dans tous nos environs. Je dois aussi vous représenter que si vous tardez trop , les plants de roi seront coupés , et que ce ne sera pas pour vous.
J'apprends avec plaisir qu'avant de quitter Theil , vous y lisez Cook. Ses voyages ont fait dix ans les délices de ma pensée. Je connaissais Otahiti beaucoup mieux que mon Périgord. Je me souviens encore de Tupia , de Teinamai , de Towa, de Toubouraï , de Tamaïdé, etc. Lisez bien le second voyage , et ne lisez pas le premier, si vous n'avez pas commencé par là. Cet Hawkërsworth a tout gâté , et m'a dégoûté pour la vie des manieurs de relations.
11 faut finir. Bonsoir.
Villeneuve-sur- Yonne , 13 mai 1708.
A madame de Bcaumont.
Madame de Pange doit vous envoyer un livre. Je l'attends , et ne sais ce que c'est.
Je vous en envoie un autre ; c'est l'Esprit des journaux, dont j'entends que vous soyez, tôt ou tard, ainsi que moi, l'abonnée à vie. Ce journal-là a l'avantage de dispenser de lire les autres , ce qui n'est pas peu. Il suffit pour connaître le bon et le mauvais esprit du siècle, ce qui est quelque chose, et même beaucoup.
Je vous ai eu effef conseillé de lire les lettrej de Voltaire. J'ai eu en cela le mérite de deviner votre goût. Je me pique d'avoir ce talent, et il me tourmente, car je suis sur que votre esprit ne s'est point encore occupé des objets les plus propres à lui donner des jouissances ravissantes , et je suis impatient de voir en votre possession , les ouvrages les plus propres à y ramener votre attention : cela me rend fort affairé.
Si Dieu me prêtait vie et mettait devant mes yeux les hasards que je lui demande , il ne me faudrait cependant que trois semaines , pour amasser tous les livres que je crois dignes d'être placés , non pas dans votre bibliothèque , mais dans votre alcôve ; et si je parviens à me les procurer, il me semblera que je n'ai plus rien à faire au monde.
Je ne savais pas que La Bruyère était si fort de vos amis. Je ne vous envoyais le petit livre que pour vous familiariser avec lui. Vous faites fort bien de l'aimer. Il y a d'aussi beaux et de plus beaux livres que le sien; mais il n'en est point d'aussi absolument parfait . La notice qui vous a plu n'est point de l'auteur que vous voulez dire; mais on l'a un peu imité.
Ma santé est dans une de ses baisses, ce qui ne me permet pas de vous écrire plus longuement. Beauchène s'est vanté à, moi-même de vous avoir fait, de ma manière de vivre, une description où il n'y a rien d'exact, que le temps qu'il prétend que j'emploie à dire du bien de vous. Si je disais tout celui que j'en pense, les jours ne me suffiraient pas. Soyez sure que plus j'y songe, plus je trouve qu'on ne peut pas vous surpasser , tout rabattu et tout compté. Portez-vous bien ; c'est tout ce qui vous reste II luire, et ce que je vous recommande le plus l'ai dit
Villeneuve-sur- Yonne , 20 avril i;:i'i,
A madame de Bcaumont , à Paris.
Vous vous occupez pcut-êlre en ce moment du triste soin de m'annoncer l'événement qui vous afflige. Je le sais déjà; Desprez est venu hier me l'apprendre. Ayez soin de vous-même , ménagez-vous , prenez de loin des précautions pour arranger un jour votre avenir , et revenez dans ce pays au plus tôt , si vous êtes peu nécessaire à vos affaires dans les lieux où vous êtes. Ne revoyez plus Theil; venez près de nous. Nous parlerons à notre aise de celle qui n'est. plus , et dont personne dans le monde , pas même vous , ne pourra regretter la perte , autant qu'elle l'eût mérité, si sa destinée eût permis à ceux qui l'aimaient , de ne s'occuper que de ses qualités. Il est impossible de se désoler autant qu'on le voudrait, et j'avoue que cette réflexion me désespère. Le cœur et la mémoire, le jugement et le sentiment se heurtent l'un contre l'autre, dans ce premier moment. Le temps épurera les souvenirs , et je suis persuadé que , dans dix ans , l'idée de cette pauvre Grande sera plus doucement et plus intimement présente à la pensée de ses amis, qu'elle ne peut l'être aujourd'hui. Il est des douleurs que les âmes délicates doivent ajourner , passez-moi ce mot trop moderne, pour les éprouver plus entières , plus parfaites , plus absolues. Ne vous livrez pas à la vôtre à contre-temps. Pensez aux enfants; quand ils auront de sûrs appuis , nous pleurerons alors leur mère. Pour moi, j'ai trouvé une manière de penser a elle , qui n'est point à votre usage, et qui me permet de me livrer, sans me-
lange et sans contrariété , à tous les sentiments que j'avais pour elle. Grâce à mon secret , je n'ai pas , comme vous et le reste du monde , besoin du temps , besoin d'attendre ; je lui paie dès à présent , et lui paierai toute ma vie les tributs d'estime et d'affection qui lui sont dus.
J'avoue pourtant que c'est vous surtout qui m'occupez. Quittez Paris; restez peu à Versailles, si vous y allez, et venez ici : voilà ce que je désire sur toutes choses. Si vous aviez besoin d'argent, pardonnez tant de brusquerie, mon frère en a à votre service. Pour mon compte, je n'en ai pas besoin. Depuis hier, je ne veux plus aller à Paris qu'au mois d'août, en partant pour le Périgord. Peut-être ma femme s'y rendra-t-elle seule pour huit jours. Je lui ai arraché la plume pour la prendre, car il m'était impossible de ne pas vous dire au moins un mot , dans cette affreuse circonstance, qui, quoique prévue, certaine, inévitable, n'en fait pas moins sentir le coup frappant de la réalité.
Vous savez si nous vous aimons.
Montignar , r>i décembre îTiti»
A madame de Beaumont , à Paris.
Je voudrais bien voir quelle mine vous faites aux associés de Bonaparte. Pour moi, je ne crois pas qu'on puisse jamais dire d'eux :
Soldats sous Alexandre, et rois après sa mort.
La nature avait fait tous ces hommes-là pour servir de piliers à quelque obscur musée, et on en fait des colonnes d'état! Il est fâcheux de ne sortir de l'horrible règne des avocate . que pour passer sous celui de la librairie.
Il v ;i deux classes d hommes , dont les uns sont audessus et les autres au-dessous de la société : les beaux esprits en titre et les coquins de profession. « Il faut », nie disait autrefois quelqu'un, « mettre eeux-ci à Bicêtre et 9 ceux-là à l'Académie, sans jamais les tirer de là. » Ce quelqu'un avait raison , et tellement raison , que si je devenais à mon tour consul et maître, j'en ferais volontiers mon penseur; mais, pour être conséquent, je n'en ferais pas mon ministre.
Ceux qui ont passé leur vie dans des ports de mer, à donner des leçons de pilotage, seraient de très-mauvais pilotes, et nous avons pis que cela. Notre pauvre flotte est confiée à des sous-maîtres qui ont toujours raisonné de la manœuvre , sans la connaître , et qui ne sauraient pas même conduire un batclct dans des eaux douces.
Une fausse science va succéder à l'ignorance , et une fausse sagesse à la folie. On fera mal avec méthode, avec sérénité et avec une inaltérable satisfaction de soi-même. Chacun, content de ses principes et de ses bonnes intentions, nous fera périr de langueur, dans de certaines règles et avec art. On a modifié un mauvais système , mais on se gardera bien d'y renoncer. Eh! comment se pourrait-il qu'on y renonçât? Nos gens d'esprit n'ont d'esprit que par lui, et n'ont pas d'autre esprit que lui. Il faudrait, s'ils se désabusaient de leurs doctrines, qu'ils se désabusassent aussi de tout le mérite qu'ils ont, et de tout celui qu'on leur croit. 11 faudrait ce qui ne se peut :
Convertir un docteur est une œuvre impossible.
Que le ciel désengouc Bonaparte de ces messieurs, el . ii ce prix . qu'il le conserve ; car, malgré nos anciens dires, la nature et la fortune l'ont rendu supérieur aux autres ii 1S
hommes , et l'ont lait pour les gouverner Mais je n'attendrai rien de bon de son pouvoir ni de sa capacilé, tant qu'il sera assez sol pour croire que Sièyes même a plus d'esprit que lui. Cet homme a, dans la tète, une grandeur réelle qu'il applique à tout ce qui se trouve avoir, autour de lui , une grandeur de circonstance. Il confond les individus avec les essences; il prend l'Institut pour les sciences, les écrivains pour des savants, et les savants pour de grands hommes. Son esprit vaste porte en soi les erreurs et les vérités d'un siècle qu'il admire trop. Sa raison le détrompera avec le temps; mais, en attendant, ses préjugés régleront sa conduite en beaucoup de points essentiels, et ses conseillers épaissiront ses préjugés. Quel dommage qu'il soit si jeune , ou qu'il ait eu de mauvais maîtres! Il laissera, je crois, dans les tètes humaines, une haute opinion de lui; mais s'il vit peu , il ne laisser;) rien de durable , ni qui soit digne de durer.
Voilà ce que je pense sur un homme et des changements qui occupent certainement beaucoup votre attention , comme ils ont occupé la mienne. Je n'ai partage ni vos ravissements., ni ceux de mon frère : mais j'ai pris a tout un intérêt aussi vif que celui que vous avez pu ressentir. J'ai peu espéré pour l'avenir; mais j'ai joui avec délices de ce moment de liberté, dont tous les partis, tous les hommes, se sont sentis tout à coup en possession, cl dont presque tous ont usé. J'en fais usage à mon tour, dans ce peu de politique, dont j'ai cru devoir le tribut ii la confiance qui règne entre nous, el a celle que je prends en la modération d'un gouvernement digne de plus d'estime (pie tous ceux qui l'ont précédé, mais non pas digne de louanges Un homme eùl pu en mériter: niais (mil n'en mériteront point. S'il n'y avait , sous le chapeau de
Bonaparte , d'autre esprit que le sien , et dans les conseils qu'un petit nombre d'hommes sensés, j'espérerais des temps meilleurs; je croirais même que nous y sommes arrivés ; mais avec une pareille cohue d'avis et de talents divers, je suis fortement persuadé que nous allons changer d'époque , sans changer d'esprit et de sort.
Portez-vous mieux ; c'est le seul changement que je désire en vous.
Je laisse la plume à ma bonne compagne, qui va se plaindre de ce qu'il fait froid.
Montignac, 1800.
A madame de Beaumont, à Paris.
Ètcs-vous bien démariée? Il me reste sur ce point une incertitude qui arrête et tient en suspens tous les mouvements de ma joie. Votre acte d'affranchissement est-il dressé, signé, paraphé, expédié? C'est ce que je vous prie de nous faire savoir au plus vite, afin que je prenne un parti : celui d'être bien content , si vous parvenez enlin à ne dépendre que de vous-même, et à n'être appelée que d'un nom qui vous aura toujours appartenu.
Ce nom, quel sera-t-il, à votre avis? Pauline de Montmorin est bien joli et bientôt dit. Mais, dans la société, nous ne dirons pas Pauline de Montmorin , lorsque nous parlerons de vous. Comment vous appellerons-nous? Je vous déclare d'avance et hautement (pic je ne veux pas de madame de Montmorin : vous auriez l'air de n'être qu'une de vos parentes, une Montmorin par alliance et par hasard, une Montmorin comme une autre. Si donc vous reprenez ce nom que je révère et qui me plaît. Rppelez-VOOl
mademoiselle; si vous ne veniez pas qu'on vous dise mademoiselle, prenez le nom de Saint-Hérem. Au couvent que vous aimiez tant, on vous appelait Saint-Hérem. Madame de Saint-Hérem vous siéra fort bien. Une madame de Saint-Hérem est une Montmorin voilée. Madame de Sévignc qui, comme vous savez, m'est toutes choses, parle d'ailleurs des Saint-Hérem. Enfin, ou cachez votre nom , ou ne cachez pas votre filiation, à laquelle je tiens beaucoup. En attendant que vous vous soyez mûrement décidée sur cet article , qui est pour moi plus sérieux que vous ne pensez peut-être , nous userons de la suscription ordinaire, avec une extrême impatience de pouvoir en employer une nouvelle , à juste titre et a bon droit.
Je ne vous parlerai pas aujourd'hui de Victor, ni même de Bonaparte, qui est un inter-roi admirable. Cet homme n'est point parvenu ; il est arrivé à sa place. Je l'aime.
Sans lui , on ne pourrait plus sentir aucun enthousiasme pour quelque chose de vivant et de puissant. Ce jeu de la réalité , placé en son vrai point de vue, et que vous nommez illusioii, quand elle nous plaît et nous charme . ne s'opérerait dans notre aine, sans cet homme extraordinaire, en faveur de rien d'agissant. Je lui souhaite perpétuellement toutes les vertus, toutes les ressources, toutes les lumières, toutes les perfections qui lui manquent peut-être, ou qu'il n'a pas eu le temps d'avoir. Il a fait renaître, non-seulement en sa faveur, mais en faveur de tous les autres grands hommes, pour lesquels il le ressent aussi, l'enthousiasme qui était perdu, oisif, éteint, anéanti. Ses aventures ont lait taire l'esprit et réveille l'imagination. L'admiration a reparu et réjoui une terre attristée, OÙ ne brillait aucun mérite qui imposât à tous les autres. Qu'il conserve tous ses Buccès; qu'il eu soit de
plus en plus digne: qu'il demeure maître longtemps. Il l'est , certes, et il sait l'être. Nous avions grand besoin de lui !.... Mais il est jeune, il est mortel , et je méprise toujours infiniment ses associés !
Je ne vous ai pas encore parlé de ma bonne et pauvre mère. 11 faudrait de trop longues lettres pour vous dire tout ce que notre réunion me fait éprouver de triste et de doux. Elle a eu bien des chagrins, et moi-même je lui en ai donné de grands, par ma vie éloignée et philosophique. Que ne puis-je les réparer tous, en lui rendant un fils à qui aucun de ses souvenirs ne peut reprocher du moins de l'avoir trop peu aimée!
Elle m'a nourri de son lait, et « jamais, » me dit-elle souvent, « jamais je ne persistai à pleurer, sitôt que j'en- « tendis sa voix. Un seul mot d'elle, une chanson , arrè- « taient sur-le-champ mes cris , et tarissaient toutes mes « larmes, même la nuit et endormi. » Je rends grâce à la nature qui m'avait fait un enfant doux; mais jugez combien est tendre une mère qui, lorsque son fils est devenu homme, aime à entretenir sa pensée de ces minuties de son berceau.
Mon enfance a pour elle d'autres sources de souvenirs maternels qui semblent lui devenir plus délicieux tous les jours. Elle me cite une foule de traits de ma tendresse, dont elle ne m'avait jamais parlé, et dont elle me rappelle fort bien tous les détails. A chaque moment que le temps ajoute à mes années , sa mémoire me rajeunit : ma présence aide à sa mémoire.
Ma jeunesse fut plus pénible pour elle. Elle me trouva si grand dans mes sentiments, si éloigné des routes ordinaires de la fortune, si net de toutes les petites passions qui la font chercher, si intrépide diius mes espérances, si
dédaigneux de prévoir, si négligent à me précaulionuer, si prompt à donner, si inhabile à acquérir, si juste, en un mot, et si peu prudent, que l'avenir l'inquiéta.
Un jour qu'elle et mon père me reprochaient ma générosité, avant mon départ pour Paris, je répondis trèsfermement « que je ne voulais pas que l'âme d'aucune « espèce d'hommes eût de la supériorité sur la mienne; « que c'était bien assez que les riches eussent par-des- « sus moi les avantages de la richesse , mais que certes « ils n'auraient pas ceux de la générosité. »
Elle me vit partir dans ces sentiments ; et , depuis que je l'eus quittée, je ne me livrai qu'à des occupations qui ressemblent à l'oisiveté , et dont elle ne connaissait ni le but, ni la nature. Elles m'ont procuré quelquefois des témoignages d'estime, des possibilités d'élévation, des hommages même dont j'ai pu être flatté. Mais rien ne vaut, je l'éprouve, ces suffrages de ma mère. Je vous parlerai d'elle pendant tout le temps que nous nous reverrons, car j'en serai occupé tant que pourra durer ma vie. La sienne est bien affaiblie, Elle ne mange presque pas , et souffre souvent d'un asthme sec qui est l'infirmité décidée où la délicatesse de son tempérament a abouti. Elle dit cependant qu'elle se porte bien ; mais elle se trompe et nous trompe. Sa résignation domine maintenant sur toutes 1rs autres perfections qui avaient autrefois tant d'éclat
Je ne sais trop ce que j'ai pu vous dire dans cette lettre. Supplée/ ii tout ce qui peut y manquer, car pour rien au monde je ne la relirais, l.a dernière m'avait soulagé mais j'ai mal pris mon temps pour celle-ci. Hier a été un mauvais jour, et je m'en ressens aujourd'hui. Ne VOUS en metfoz pas en peine, car je serai guéri demain, ou tout
au moins après-demain.
Je \uiis supplie de nous écrire plus souvent, el d être persuadée qu'en cela vous avez à craindre notre appétit plus que notre satiété. Il y a l 'encore de la faim, l 'encore du désir, V encore aspiratif, / 'encore des enfants; Werther en parle ; c'est celui-là que nous disons toujours, après avoir lu vos lettres , et jamais l'autre : il n'est pas fait pour vous.
Montignac , 2 mai 1800.
A madame de Beaumont, à Paris.
J ai ri , mais je ne me suis point moqué , lorsque vous m'avez dit que « la dévotion de La Harpe était un tour que « le diable jouait à Dieu. »
Mais que direz-vous de celle de M. de la Vauguyon, que je viens d'apprendre par les gazettes? Pour moi, je la regarde comme la plus violente persécution qui ait jamais été suscitée contre l'église, dans votre esprit et dans le mien.
Je ne sais pas trop bien pourquoi vous n'aimez pas Lalande, ni pourquoi j'aime un peu Mercier. Je ne connais rien de leurs querelles; mais ce dernier me paraît aussi pardonnable, lorsqu'il veut détrôner Newton, que lorqu'il sauta sur Descartes. 11 est vrai (m'en ce dernier cas, il troublait la paix de l'école, ce qui était un mal ; mais ce n'était pas une bètisc.
Je veux vous raconter un fait. Un Anglais, né aveugle, et qui le fut toute sa vie (il se nommait Saunderson , Diderot vous en a parlé), a donné des leçons d'optique, pendant trente ou trente-cinq ans, dans l'université d'Oxford, el il était sans contredit un des plus savants newtoniens
et des plus habiles professeurs de r£urope. Cela prouve , ne vous déplaise, qu'avec notre admirable philosophie
moderne, on peut savoir et enseigner beaucoup de choses, sans en avoir la inoindre idée.
Que nie parlez-vous de Mânes ? Je déteste ce vilaiu nom . et je ne nie souviens pas de m'êtee jamais permis de l'écrire ou de le prononcer, même en badinant.
J'aime assez les erreurs naïves et les sottises naturelles ; mais quant aux savantes erreurs qui se fabriquent avec art, je les hais autant que ces erreurs de mauvaise loi, ces erreurs fausses que notre Benjamin Constant ma le premier fait distinguer. Je crois même que je n'aime pas les vérités qui ne sont telles que par rellexion : autre grief contre ce siècle, où l'on n'a guère (pie des idées et des sentiments calculés.
Votre Manès était un fourbe , qui se trompait par vanité. Quoi qu'en dise votre cuisine, notre France et le monde entier, ne laissez pas entrer un seul moment, dans votre esprit aimable, cette opinion gigantesque et ténébreuse des deux principes; cela n'est point du tout plai saut. De bonnes gens ont cru au diable: mais il n'est qu'un mauvais valet, et cela , du moins, est naïf. Mais imaginer deux principes! Que d'efforts il faut pour cela . et quelle erreur laborieuse!
Il n'y en a qu'un , et il a t'ait ce qu'il a pu. Ne unis amusez plus a n'en rien savoir. Vous ressemblez quelquelois a un filleul <pie l'on m'a apporté hier, et dans les mains duquel on a mis quelques écus. Vous a\ez. au fond de VOUS-mème, une foule d'excellentes pensées et de \criles admirables; mais vous aimez mieux les jeter par terre, el les faire rouler, qu'en faire un véritable usage Ne vous '.«'•ne/ pas cependant, ne contraigne! pas votre esprit;
tuais, parmi ses plaisirs, choisisse/, du moins les plus grands. En vous livrant toujours aux seuls amusements île la pensée, vous perdez souvent ses délices.
Four moi . je suis en proie à ses épines. J'ai passé mon hiver à fouiller les derniers recoins des antres de l'érudition, en lisant M. Dupuis. J'ai passé de lui aux sciences. Je lis tous les physiciens; j'étudie les corps, et ne rève que d'eux. Il me tarde d'être quitte des opinions <1 autrui , de connaître ce qu'on a su , et de pouvoir être ignorant en toute sûreté de conscience. C'est un bonheur que j'achète, que je paie, niais que j aurai, si \e principe unique veut me laisser tel que je suis, encore un peu de temps !
En pénétrant dans ces puits et dans ces sciences , je m'aperçois de plus en plus combien les ignorants ont naturellement de lumières et de clartés, et combien nous désapprenons par l'instruction et par l'élude, faute d être bien dirigés.
Portez-vous bien , je vous en conjure. Quittez Paris . s'il vous fait du mal ; restez-y, s'il vous fait du bien , et parlez-moi beaucoup de vous , de lui et de Bonaparte , à qui j'ai permis de me séduire. Je l'aime toujours.
Villencuvc-sur-Yonnc, 1" décembre isoo.
A madame de Bcaumont.
Si vous arrive/Jeudi, je pourrai vous aller voir \en dredi ou samedi, car je suis abonné avec une cariole du pays, qui me roue, quand il me plail. ,1e m y suis en rhume avant-hier, et aucune lou\ , a dix lieues à la ron de, ne peut se comparer avec celle que j'avais hier Je
n'en suis cependant pas bien malade . el j'espère pouvoir essayer, après-demain, au plus tard , d'un grand rideau de vieille bergame, que mademoiselle Piat me fabrique, el qu'on mettra entre le vent et moi.
Votre Condillac m'a roidi et desséché l'esprit, pendant dix jours, avec une telle force, qu'il n'y avait pas en moi une libre qui ne s'en ressentît , et ne se refusât à- toute fonction. Il m'a fallu interrompre cette aride lecture, el me jeter, pour digérer, dans d'autres livres. Un Massillon , qui m'est tombé par hasard sous la main , m'a réussi : il m'a huilé et détendu. Monsieur Necker, qui est survenu, ne m'a pas nui : je suis tombé de l'huile dans la graisse , et je me sens tout rempâté.
Écoutez donc : il y a dans ce gros livre du ridicule, et un ridicule qu'assurément on ne pardonnera pas ; mais tant pis pour ceux qui ne sauront pas y trouver de l'utilité, et se borneront à en rire. 11 y a de grands profits à y faire, en parlant comme M. Ncckcr, pour sa vie et pour son esprit.
Je voudrais bien qu'il mît son rabat de ministre dans sa poche , qu'il jetât son froc aux orties , et qu'il nous redît tout cela , en habit de ville et sans masque. Il y aurait là et du grand et du beau, et du vrai et de l'important, que les citations de la Uiblc elles-mêmes ne dépareraient pas , car la plupart sont de grandes beautés littri aires, qu'on ne trouverait point ailleurs. Quant aux singularités, et même aux bizarreries de style qui y subsisteraient encore, on 1rs pardonnerait au nom de l'homme, au pays où il est Dé . a celui où il a écrit , et an métier qu il i quitté. Il faut qu'il y ait . dan^ ce faste esprit , un coin de SOttise bien déterminé . pour avoir fait , h\cc réflexion entière et pleine . une pareille gaucherie
Dieu veuille qu il reprenne sa matière, et qu il la rcpé-
trisse ! Il en ferait un bel ouvrage , et qui serait bien nécessaire. Je fais des vœux pour sa santé; car, s'il vit, il remaniera ces grands sujets , et il ne les gâtera plus.
M. Peyron qui est là ne me permet pas de m'étendre. Gardez-vous bien de ne pas guérir tout à fait, et de venir plus tard que vous ne nous le promettez. Nous vous attendons toujours avec désir et impatience. Rappelez-nous au souvenir de vos jeunes et aimables compagnons de solitude Nous vous sommes entièrement dévoués.
Villcneuvc-sur- Yonne , G mars 1801.
A madame de Beaumont , à Paris.
Je ne partage point vos craintes , car ce qui est beau ne peut manquer de plaire; et il y a dans cet ouvrage une Vénus , céleste pour les uns, terrestre pour les autres , mais se faisant sentir à tous.
Ce livre-ci n'est point un livre comme un autre. Son prix ne dépend point de sa matière , qui sera cependant regardée par les uns comme son mérite , et par les autres comme son défaut. Il ne dépend pas même de sa forme , objet plus important , et où les bons juges trouveront peut-être à reprendre, mais ne trouveront rien à désirer. Pourquoi ? Parce que , pour être content, le goût n'a pas besoin de trouver la perfection. Il y a un charme, un talisman qui tient aux doigts de l'ouvrier. Il l'aura mis partout, parce qu'il a tout manie, et partout où scia ce charme, cette empreinte , ce caractère, là sera aussi un plaisir dont l'esprit sera satisfait. Je voudrais avoir le temps de vous expliquer tout cela, et de vous le faire
sentir, pour chasser vos poltronneries ; mais je n'ai qu'un moment a vous donner aujourd'hui , et je ne veux pas différer de vous dire combien vous êtes peu raisonnable dans vos défiances. Le livre est fait, et, par conséquent, le moment critique est passé. Il réussira, parce qu'il est de l'enchanteur. S'il y a laissé des gaucheries , c'est à vous que je m'en prendrai ; mais vous m'avez paru si rassurée sur ce point, que je n'ai aucune inquiétude. Au surplus, eût-il cent mille défauts , il a tant de beautés qu'il réussira : voilà mon mot. J'irai vous le dire incessamment Si j'étais garçon, je serais déjà parti.
Encore une quinzaine , et je pourrai vous gronder et vous regarder tout à mon aise. Portez-vous mieux, je v ous en prie.
XXYII.
Paris, l«r août 1801.
A madame de Èeaumont , à Savigny.
J'envoie à M. de Chateaubriand la traduction italienne d'Atala. Je vous prie de la lire; c'est un mot à mot qui vous fera le plus grand plaisir. Recommandez à l'auteur d'être plus original que jamais, et de se montrer contaminent ce que Dieu l'a fait. Les étrangers , qui composent les trois quarts et demi de I "Europe, ne trouveront (pic frappant ce que les habitudes de notre langue nous portent machinalement à croire bizarre, dans le premier moment. L essentiel est d'être naturel pour soi : on le parait bientôt ;m\ autres. Que eliaeun garde donc avec
soin les singularités qui lui sont propres, s'il en a de telles On doit toute déférence ï la raison; on doit de l,i complaisance à la coutume; mais on en doit aussi b
sa coutume particulière, dont la pratique mêle à nos travaux un plaisir de caprice qui devient bientôt celui des lecteurs. L'accent personnel plaît toujours. Il n'y a que l'accent d'imitation qui déplaise, quand il n'est pas celui de tout le monde. Vous verrez quelle grâce incontestable a celui de M. de Chateaubriand en Italie.
Je voulais vous envoyer une lettre de mademoiselle Piat, où il est fort question de vous et de l'abbé. Mais ma femme a prétendu que cela ne pourrait vous l'aire aucun plaisir h Savigny, et que vous aviez besoin d'être dans notre atmosphère pour trouver du goût à de pareilcs bonhomies.
J'ai reçu de nouveaux détails sur les derniers jours de ma pauvre mère. Je vous les montrerai , quand je pourrai vous parler en secret, et dire à votre oreille les choses de la douleur.
Je joins à tout ceci le feuilleton de notre journal d'aujourd'hui. Geoffroy y donne d'abord assez joliment la patte ; mais il finit par des ruades qui mettent trop en évidence les quatre fers attachés à ses quatre pieds.
Il y a, en outre, dans ce Journal des Débats que vous ne lisez pas, un article où l'on rend compte d'un ouvrage sur le divorce qui , par la nature et le caractère des idées, ne peut avoir pour auteur que ce M. de Bonald dont Fonlanes et notre ami nous ont tant parlé. Si cela est , je ne conçois pas comment ils disent que M. de Bonald ne sait pas écrire, car il y a un morceau en citation qui certainement annonce la plume d'un maître. Quoi qu'il en soit, l'article, qui est grave et bien fait, se termine par une espèce d'apostrophe, où certainement votre compagnon de solitude est intéressé. Voici le passage
« Grâces soient rendues à ces hommes loris qui repa
laissent aujourd'hui avec une vigueur nouvelle, pour « attaquer toutes les erreurs , et rétablir toutes les véri- « tés dans leurs droits. La philosophie, qui défend en- « rorc les derniers restes de son empire, trouve en eu\ « de terribles adversaires. Tfovrfiî à l'école du malheur, « les uns, avec une imagination ardente et vive, nous « ramènent aux vrais principes , par le charme des « peintures les plus brillantes; les autres, avec une « logique profonde et une instruction étendue, nous sub- « juguent par la force d'une raison victorieuse, etc., etc. »
Vous sentez que ce que j'ai souligné ne peut s'entendre que de notre ami. Offrez à son esprit, à son talent et à son âme ce peu de justice qu'on lui a rendu en passant, et qui ne peut que lui faire du bien, dans l'état d'abattement où le réduisent, par-ci, par-là, les rudesses de la critique.
Je me suis promené hier pendant quatre heures avec Fontancs. J'ai voulu lui prêcher l'amour des hauteurs et l'horreur des champs de bataille. Mais il n'est pas encore assez dépouillé des choses de la bile et du sang. Beaucoup de flegme cependant en tempérait hier la force , et il n'y a point eu d'explosion , mais un feu concentré Je m'étais épuise le matin à revoir et à noter le premier volume de Kant, pour le mettre en état de le juger en pleine connaissance de cause. J'avais relu, compulse. extrait, comparé, à la sueur de tout mon être. Jetais en inquiétude d'avoir omis quoi que ce lût. Mon esprit en était tendu ; ma mémoire et ma complaisance étaient montées au point le plus haut de l'effort. Mon homme arrive et, au premier mot que je dis, il me répond :
Phou I phou ! ! j'ai fait mon extrait. Il n'y a rien de
net f dans tout cela, ni rien qui vaille la peine « I " > peu
ser. - l'iiou ! phoitl phou! phou! » Mie voila bien payé de ma matinée perdue, si je ne l'avais pas mieux employée pour moi que pour lui ! Au surplus il m'a dit qu'il traitait Kant avec respect, et qu'il n'était tombé que sur son interprète. — C'est tout ce que je demandais. Il s'est un peu réconcilié, par l'effet de notre conversalion, avec la matière même qu'il avait d'abord traitée avec si peu de considération, et m'a dit : « J'imagine « que le bonheur d'un métaphysicien est celui de ce « chartreux à qui l'on demandait , à l'heure de sa mort , « de quels plaisirs il avait joui dans sa vie , et qui « répondait , en homme fort content : Cogitavi dies « antiquos et annos œternos in mente habui (j'ai oc- « cupé mon esprit des jours anciens et des années èter- « nelles). » Précisément, lui dis-je, et avouez que ce plaisir en vaut bien un autre. Il en convint, et nous dîmes ensemble que tel n'avait pas été cependant le plaisir que Côndillac, l'Institut et Locke lui-même avaient retiré de leurs doctrines.
Je ne sais à quoi je pense de tant bavarder. C'est lin llucnce de ma plume qui , en mon absence , a servi sans doute à quelque avocat venu chez mon frère. Elle est si usée qu'elle glisse sur le papier, malgré qu'on en ait , et qu'il serait pénible de l'arrêter. Je la retaillerai pour vous, l'hiver prochain, car il est probable que d ici là je n'écrirai plus, surtout après un tel débordement d'encre.
J'en suis, pour la doctrine de Kant, sur ce que je vous ai dit en vous quittant ; et j'ajoute qu'il s'est trompé du tout au tout sur la mesure de toutes choses. Je la fais remonter plus haut, et j'ai raison. La mesure de toutes choses est Y immobile pour le mobile , Vin fini pour le limité, le même pour le changeant . l'éternel pour le pas»-
sager. L'esprit n est content d'aucune autre Dieu est aussi nécessaire à la métaphysique qu'à la morale, et
plus encore Mais où vais-je ni'enfoncer, bons dieux '
Vous savez bien si je vous aime. Bonjour, et ditesnous quand vous viendrez.