‹ Pensées, essais, maximes et correspondance de J. Joubert (volume 2)Chapitre 68 sur 72 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

Paris, 5 septembre 1801 A madame ■!<■ I intimitle

J'ai dit à Chateaubriand tant de mal de son acquisition : | ai jeté de si hauts cris sur les difformités du lieu el sur l'énormité des dépenses on la nécessité de se plaire dans son cheï lui va le jeter; il m a écouté avec une telle

patience, et m'a répondu avec une telle douceur, que, de pure lassitude, d'épuisement et aussi d'attendrissement , je croirai désormais que le lieu est charmant , les dépenses utiles et l'acquisition excellente. N'interrogez donc plus un homme dont la judiciaire est troublée; je me déclare incompétent. C'est de vous que je veux apprendre ce que je dois penser désormais de tout cela ; ma raison attendra que votre coup d'œil la redresse. Jusquelà, mon avis est précisément celui de M. Bridoison : « Je « ne sais que vous dire; voilà ma façon de penser. »

Vous nous avez renvoyé madame de Chateaubriand enchantée de vous et de tout Méréville. Si elle se plaît un quart d'beure dans son futur manoir, autant qu'elle s'est plu pendant cinq jours dans le lieu où vous êtes , son mari n'aura pas fait une aussi mauvaise affaire que je l'ai d'abord craint , lorsque j'avais le sens commun.

Il faut absolument que j'assomme votre portier, un jour que j'aurai de la force, et je vous en demande très-sérieusement la permission. Cet homme a l'air d'un Cerbère maigre ; il me reçoit toujours fort mal, ne m'écoute point, ne me laisse jamais entrer, et, de plus, il me prend pour le père de mon frère, c'est-à-dire, pour mon propre père à moi. J'avais choisi les deux jouis les plus brûlants de l'année, et le plein midi de ces deux jours-la , pour vous faire de ces visites signalées , qui prouvent sans contestation un dévouement incomparable, et qui rendent impossible, de la part de ceux qui les reçoivent , toute ingratitude et même toute indifférence; je m'attendais a votre admiration, à vos regrets, tout au moins ii votre pitié ; il est clair que If misérable m'a omis sur votre liste. ou (pic peut-être il m'en ;t méchamment effacé. Je ne lui pardonnerai jamais les reproche- de négligence et d'où-

bli que je reçois si mal à propos, et l'injustice énorme dont il est la cause. Ces Chateaubriand à qui je m'étais vanté, en temps et lieu, de mes hardiesses, auraient bien dû s'en souvenir, et me servir de témoins , en vous servant de confidents, lorsque vous leur avez fait vos plaintes. Mais ces gens-là sont absorbés par leur Vallée au Loup ; ils eu perdent la tête , et moi aussi. Tant y a que si j'avais eu affaire à cette large et ronde face , qui se montrait si accueillante , à votre porte de la rue de Cérutti , j'aurais eu des remercîments. Je suis sûr que les honnêtes gens chez qui vous étiez, ces jours -là et à ces heures , vous ont fait les leurs. Mais ainsi va le monde ,

Et par où l'un périt , un autre est conservé !

Je me réduis donc à protester de mon innocence, et, si je meurs des traitements que l'on me fait, avant d'avoir tué ce vilain homme, je déclare que je l'ajourne d'avance à comparaître au tribunal de Dieu , dans l'an et jour. J'offre de plus l'épreuve du fer rouge ou telle autre que vous voudrez choisir. Si , après tout cela, vous persistez à me croire coupable, je vous rends vous-même responsable de tout ce qui pourra en arriver.

Vous n'auriez pas parlé ni écrit comme vous avez fait, si vous aviez pu écouter, à travers la porte , une conversation sérieuse, de deux heures, que j'ai eue ici, sur votre compte, avec l'éternel président, il y a huit ou dix jours : vous n'avez jamais été si bien jugée ni mieux appréciée. Nous conclûmes très -gravement que vous étiez la première des femmes estimables et des femmes aimables. Entendez bien qu'un chimiste appellerait relu le caput mortuum, ou le mâche-fer de l'entretien, qui fut chaud , qui fut tendre, qui fut sensé, animé et coin-

plet. a J'espère au moins, » dis-je au président, « que « nous ne nous demanderons plus : Que pensez-vous de « madame de Vintimillc ? »

Il m'assura que le plus insupportable des désagréments de sa place était de ne pas lui permettre de vous voir tous les jours , et de vous promener tous les soirs dans les cafés du boulevard. Je lui dis qu'il avait raison.

Je ne puis pas entrer dans les autres détails ; je pars demain. Je vous pardonne; mais vous m'avez désespéré. Une chose qu'il m'est impossible de vous pardonner cependant, c'est d'avoir laissé partir madame de Chateaubriand , sans lui montrer quelque poupée de mademoiselle de Noailles. Mais elle m'a promis de revenir exprès a Méréville pour en voir une. Portez-vous bien, je vous prie, car, juste ou injuste, je m'intéresse toujours infiniment à votre santé , en quelque état que soit ma tète. Si M. de Vintimillc fait des vers , ou s'il raconte quelque nouvelle historiette , je me recommande toujours à vous.

LÏV.

Villencuvc-sur-Yonne, octobre 1807.

A madame de Guitaut, à Epouses.

Madame, je suis fort peu observateur, et même je n'observe rien : niais j'ai des \eu\. je les ouvre, et quand i aperçois dans le monde quelque apparence qui me charme, je la regarde, je m'y complais el je ne puis plus l'oublier. C'esl là mon métier sut la terre, ei presque mon nnique occupation.

J'ai fait cependant autrefois une observation impôt tante . et je \eu\ \ mis la dédier. La voici

« (>n - épargnerait bien des peines, si l'on entrait dans

« la vie, déterminé à garder à tout prix les opinions qui « nous rendent plus sages, et tous les sentiments qui, en « nous rendant contents dos autres, nous rendent plus « contents de nous. »

Or, Madame , ceux que vous nous avez inspirés ont tout à fait ce caractère. Mon frère et moi sommes bien déterminés, et nous avons le cœur têtu, à aimer invariablement Époisses. Ce lieu nous est recommandé par le passé, par le présent et par l'avenir.

Le passé , c'est madame de Sévigné ; le présent , Madame, c'est vous, et l'avenir, ce sont ces deux jeunes personnes qui étaient assises à vos côtés , et dont vous étiez si bien parée. En vous voyant au milieu d'elles, il était difficile de ne pas se dire, comme leur arrière-grandpère, lorsqu'il écrivait de Saulieu a madame de Grignan : « Le monde est bien aimable et bien joli ! » Je m'étonne pourtant qu'elles comptent ainsi dans mes souvenirs ; car, s'il faut avouer la vérité, je donne peu d'attention à cet âge qu'on dit charmant. Il se suffit si bien à luimême que je le livre à ses agréments. Mais , cette fois , moi qui n'ai jamais pardonné à personne d'avoir quinze ans , je pardonne à mesdemoiselles vos filles d'en approcher.Tout me plaît d'elles et m'occupe, jusqu'aux noms qu'elles portent. Celui de l'aînée est le vôtre, Madame, et celui de sa sœnr appartenait, il n'y a pas encore longtemps, à une femme bien regrettée, bien digne de l'être, et dont l'amitié a fait les délices des dix dernières années de ma vie. Pardonnez-moi d'oser vous en parler ici. Ce mois est consacre à sa mémoire , et tout ce qui me la rappelle m'est cher. l'ai déjà souhaite bien des fois que Pauline de (iuilaut lût plus heureuse que Pauline Hc Montmorin !

J'aurais eu 1 honneur de vous écrire depuis longtemps, Madame, si je n'avais eu les mains liées par un rhumatisme et par des serments. Le rhumatisme venait du ciel, et les serments m'avaient été extorqués par mon frère qui abuse de ma simplicité.

Il avait allégué le droit des gens que vous aviez, disait-il, peu ménagé dans sa personne, en le soupçonnant de vous avoir quittée avec moins de regret que moi. Il avait invoqué les liens du sang , et employé la prière et l'éloquence pour me déterminer à lui céder ma place auprès de vous. Il voulait vous parler tout seul, pour se faire mieux écouter. Je suis facile à émouvoir; il m'attendrit, et je jurai de ne vous écrire qu'après lui. Combien je m'en suis repenti !

Heureusement, Madame, le pays où nous sommes n'est pas k mille lieues du vôtre, et vous y relayez quelquefois. Paris a l'honneur de vous compter, de loin en loin , au nombre de ses habitants, et nous y passons notre vie. Enfin vous avez des affaires, des procès, et mon frère est homme de robe. Pour vous revoir, il n'y a qu'à vivre. A la vérité ce dernier point me parait difficile , quand je suis immobile et assis: mais on dit qu'il n'est rien dont une volonté ferme ne vienne à bout ; or de quelle résolution ne sont pas capables des hommes qui ont pu vous fuir, quand vous vouliez les retenir auprès de vous! .Nous vous reverrons donc, et je pourrai vous remercier de vive voil d'uo accueil dont je n'ai pas su vous remercier par écrit. Ce sera désormais mon espérance.

Daignez, en attendant, agréer les assurances «lu profond ntspect avec lequel j'ose médire, après vous avoir vue un seul moment, Madame, voire, etc.

Villencuvc-sur- Yonne , 11 novembre 1807.

A madame de Vintimille , à Paris.

Vous avez dédaigné mon innocence , et le ciel vous en punira.

J'ai fait le tour du monde. J'ai vu le château de Bussy où sont les portraits de toutes les femmes spirituelles et belles de la cour de Louis XIV.

Mourez de honte! au milieu de ces curiosités, mon premier et unique mouvement a été de m'écrier : « Ah ! « où est madame de Vintimille? »

J'espérais trouver ici, à mou retour, une lettre de vous, et j'avais dans ma tète, pour y répondre, une demi-douzaine de relations qui vous auraient fait plaisir ; mais je n'ai rien reçu et vous ne saurez rien.

Je veux vous dire seulement que le portrait que nous avons vu ensemble autrefois, chez madame de May, est celui de madame de Grignan. Celui qui est à Bussy n'est pas aussi bien peint , mais il a plus de feu et de vie; on y retrouve davantage , pour ainsi dire , une nature qui a été prise sur le fait.

Figurez-vous, une bonne fois pour toutes, que madame de Grignan avait le visage de l'esprit de sa mère , et que madame de Sévigné avait le visage de l'esprit de madame de Lafayette, une mine longue et posée, mais sage et tendre; en sorte que ce qu'il y avait de piquant . dans l'esprit de madame de Grignan , lui venait de ses traits , et que ce qu'il y avait de piquant , dans l'esprit de madame de Sévigné , lui venait de ses pensées.

Je m'embrouille un peu et j'embrouille mon écriture .

mais vous m'entendez bien. Si la doctrine moderne des contrastes est vraie , ces deux femmes étaient nées pour s'aimer, quand elles n'auraient pas été cousines.

J'ai vu aussi ce charmant Bourbilly. Mais , pour celui-là, je n'en parlerai qu'aux amis constants, à ceux dont l'amitié est à toute épreuve. J'éviterai d'en faire mention et même de le nommer en votre présence.

Je n'ai pu désarmer Sabathier mon rival ;

il est clair que vous m'avez sacrifié aux calomnies de votre vilain portier; ce qui redouble le désir que j'avais de le tuer, et assurément je m'en passerai la fantaisie.

Malgré celte humeur homicide qui me domine , je sens encore pour vous , au fond de mon cœur, une tendresse molle que je puise tout entière dans le passé, car, en vérité , le présent est abominable. Je vous livre à vos remords, et je me renferme dans ma vertu, comme un limaçon maltraité se renferme dans sa coquille.

Je porterai bientôt avec moi , à Paris , ce fragile rempart , et du fond de mon trou , je demanderai aux passants de vos nouvelles.

Adieu, Madame. Il m'en coûte de prendre ce ton avec vous; mais il le faut : la justice le veut; l'honneur l'ordonne. J'obéis, et je vous redis le pins tragiquement qu'il m'est possible, en admirateur désespéré et furieux : Adieu, Madame.

P. S. Je m'aperçois que mon papier a bu mes injures : apparemment on l'a pris chez votre marchand. J'en BUIS fachéi car je vendrais que nus ressentiments passent se lire d'une lieue, et (pie VOUS n'en perdissiez, rien. .le >ui< outre

LYI. Villeneuve-sur- Yonne, novembre 1807.

A madame de Guitaut , à Epoisses.

Madame , ou m'a remis à mon réveil , le 20 novembre, deux lettres et de vieux journaux.

La première lettre, qui était de mon frère, nous apprenait que M. Gueneau de Mussy quittait Paris. J'en.suis fâché pour moi qui n'aurai plus personne à qui parler de son pays ; mais je m'en console pour lui , puisqu'il vil ra votre voisin.

La seconde lettre, Madame, était la vôtre. Le timbre en était effacé; mais, au premier coup d'oeil, j'en ai reconnu l'écriture, et j'en ai baisé l'enveloppe. La surprise que me causait cette faveur inespérée, et les bontés dont cette lettre était remplie, autorisaient un tel transport.

Les journaux qui étaient retardés annonçaient que M. Mole était définitivement nommé préfet de votre Côte- (I Or, ce qui m'a fait un grand plaisir.

M. Mole est un jeune Français d'une probité patricienne , d'une gravité consulaire et d'une ligure romaine. Il a l'air froid ; mais son esprit est très-ardent, et il a le cœur excellent. Je le connais beaucoup; il connaît M. de Mussy; il a vu M. Frisell , qu'il se sent disposé à estimer infiniment. Ainsi , Madame, vous serez bien recommandée; vous l'êtes même déjà.

J'ai écrit avant-hier à ce nouveau duc de Bourgogne . pour lui offrir ma protection dans les lieux où il va régner, et pour lui demander la sienne pour Kpoisscs et pour Bourbilly. J'ai dit ce qu'il fallait de vous et de voire maison J'ai même l'ail quelque mention du portrait de

votre arrière-grand-beau-père, dont je l'ai assuré que le visage aurait beaucoup aimé le sicu.

Enfin , Madame , je me suis mis en mouvement pour vous, et j'en éprouve une grande joie. Je présume peu cependant de ces apparences riantes. Probablement je n'aurai point le bonheur de vous être utile. Du moins n'osé-je me flatter que mon crédit à la cour de Dijon , ait pour vous de grands avantages ; je connais messieurs les préfets : ils peuvent nuire impunément , mais non pas servir à leur gré.

Peut-être, Madame, nous n'avons rien à espérer de celui-ci ; mais vous n'en aurez rien à craindre. Je suis sûr que, s'il est forcé de manger son département, il vous mangera la dernière, et avec beaucoup de regret.

Je me fais de ce moindre mal un bien dont mon impuissance s'amuse , faute de mieux , pour se distraire d'elle-même et pour occuper son ennui.

Comme je n'ai rien écrit en ma vie avec plus de plaisir que cette lettre, je veux goûter dans toute sa simplicité la satisfaction qu'elle me donne; peut-être, d'ailleurs, vous verrez mieux ma bonne volonté , si je la montre toute seule; je n'ajouterai donc pas un mot, si ce n'est qu'il n'est rien au monde de plus naturel, de plus juste et de plus agréable que d'être, comme je le suis, Madame, votre très-humble et très-obéissant serviteur.

Villcneuve-sur-Yonne, 12 décembre 1807.

A madame de Gvitaut , à Jïpoisscs.

Il y a, Madame, dans le monde, un vilain petit mal bien singulier, (l'est une invisible vapeur, qui semble no

loucher a rien, et qui pénètre jusqu'aux os. On lui donne un grand \ilain nom , dont l'épithète est fort jolie : c'est un rhumatisme volant.

Ce mal bizarre, qui a quelque chose de dragon et de lutin tout à la fois, se joue à ravager un homme. Il se jette, comme en sautant, sur les deux bras, sur les épaules, sur les dents ; et, quand il est las de bondir, ou rassasié des tourments dont il fait sa vainc pâture, il abandonne les surfaces ; il se glisse dans l'estomac, et s'y endort.

Alors on croit ne plus souffrir; mais on porte , au-dcdans de soi , un poids affreux, pire que toutes les douleurs.

J'ai logé cet hôte cruel. Je suis en proie à ses caprices, depuis la lettre du mois d'octobre où je vous en ai dit un mot , et je m'en sentais accablé, lorsque la votre est venue. Elle m'a beaucoup soulagé; elle m'a ranimé du moins, et depuis que je l'ai reçue, j'ai fait cinq mouvements complets.

Le premier, Madame, a été d'écrire à M. Mole , comme j'ai eu l'honneur de vous le dire , dans un billet que vous avez comblé de gloire, et qui ne mérite pas d'être compté ; le second a été de vous écrire à vous-mClme ; le troisième , de chercher sur ma table une demi-douzaine de lettres éparses , que j'avais commencées pour vous , dans les intervalles de mes angoisses, et que j'avais toujours été forcé d'interrompre, en me disant : Je souffre trop; je recommencerai demain ; le quatrième a été de les lire; le cinquième cnlin est de vous en envoyer la copie Comme l'intention, quand elle est ainsi constatée, équivaut à l'exécution , je pourrai me vanter à vous de vous avoir écrit six lettres pour une, moi qu'on a toujours accusé II. 2o

de n'en écrire qu'une pour six. Tout est transcrit, dans ma pancarte , avec une minutieuse et scrupuleuse exactitude. Je n'ai pas changé un seul mot, quoiqu'il y en ait qui me déplaisent; je n'ai voulu rien ajouter, quoique j'en fusse bien tenté; enfin tout a ici l'excuse et le mérite du premier jet et de la première intention.

Je vous aurais envoyé avec plaisir les originaux de mes copies ; mais la poste en aurait été surchargée; le port vous en eût coûté la valeur d'une métairie , ou tout au moins d'une charrue , et quand on se donne les airs de recommander vos domaines aux pouvoirs administratifs, il ne faut pas vous ruiner.

Il ne me reste, Madame, qu'à vous demander vos commissions. Que voulez-vous que je dise à votre préfet? Où sont messieurs vos fils? Que pouvons-nous faire pour eux? Que pouvons-nous faire pour vous, en attendant M. Frisell que rien ne saurait remplacer? J'ose espérer que vous nous donnerez vos ordres , convaincue à la fin que personne n'a plus que moi le droit de se dire , Madame, votre très-humble et très-obéissant serviteur.

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