‹ Pensées, essais, maximes et correspondance de J. Joubert (volume 2)Chapitre 69 sur 72 · I.VHI · texte numérisé non relu

I.VHI

Paris , 5 juin 1809.

A M. de Fontancs , à Paris.

J'étais mort hier. Je me sens un peu ressuscite aujourd'hui, et je voudrais bien ne pas me gâter; mais il faut voir a quel point vous êtes pressé.

Si vous ne vouliez que répondre au roi , vous le pourriez des ce moment ; mais si \ous voulez lui faire plaisir, il faut un peu de temps.

Il a des doutes , des scrupules des embarras d'esprit .

des obscurités dans la tète. Pour dissiper tout cela , il faudrait des clartés; il faudrait traiter le sujet un peu à fond, quoique légèrement, et discuter ses notes.

Voulez-vous courir les risques d'attendre encore quelques jours, et me donner celte semaine?

Je pourrais vous envoyer, dès aujourd'hui, les notes et le mémoire que vous renverriez sur-le-champ au chambellan, en lui faisant dire que vous aurez l'honneur d'écrire au roi. Il est sûr qu'en prenant ce parti , vous répondriez plus tard, mais vous répondriez mieux et plus complètement.

Vous êtes un oracle qu'on consulte, et non pas un bel esprit avec lequel on correspond.

Je sais gré à, cet in-folio de ne m'avoir pas occupé de lui , un seul instant , hors de mes écritures , ce qui est un grand soulagement, et ne m'est pas ordinaire. Mais ces maudites écritures , ces extraits et ces notes ont eu besoin d'un travail mécanique assez pénible , et m'ont fait rester deux fois au lit , jusqu'à quatre heures du soir, en tenant mes yeux collés, tantôt sur le mémoire, tantôt sur mon papier. Je serais fâché de ne pas aller jusqu'au bout. Cela me sert d'ailleurs à me fouiller moi-même, en passant , et on est toujours bien aise de savoir ce qu'on porte en soi.

Voyez, décidez. Je puis, avec un tronçon de plume, expédier précipitamment ce qui me reste ; mais je m'épuiserai, et je gâterai tout. Si vous pouvez attendre aux fêtes, j'irai à Issy, je me baignerai, je terminerai sans fatigue et en m'amusant. Votre roi sera mieux servi , et vous finirez par être plus content de lui, de vous et de moi.

J'attends votre décision.

:ixs

Paris, G juin 1809.

A M. de Fontanes , à Paris.

Puisque vous ne voulez pas attendre, voici mes notes. Ne vous en prenez qu'à vous de la sécheresse et du désordre qui y régnent.

Les auteurs du mémoire sur l'instruction publique en Hollande, divisent le sujet en trois ordres de connaissances : les nécessaires, les agréables et les utiles. De là, trois degrés : l'éducation élémentaire ou primaire , l'éducation littéraire ou secondaire, et enfin l'éducation savante ou définitive.

Ils attribuent à l'éducation primaire « les connais- « sances dont l'homme ne peut être privé, sans dégrada- « tion réelle, quels que puissent être, d'ailleurs, la classe « dans laquelle il est né, son rang, son état, sa fortune. »

A l'éducation secondaire, « l'acquisition des connais- « sances d'un ordre plus élevé, connaissances dont les « dernières classes de la société peuvent se passer, mais « qui sont très-nécessaires aux autres , et deviennent de « plus en plus indispensables, à mesure que les classes « s'élèvent, qu'on jouit de plus de fortune, ou qu'on as- « pire à parvenir, par un mérite réel, à un rang plus dis- « lingue. »

Enfin, à l'éducation définitive, « le genre d'instruc- « tion qui procure les connaissances requises, pour exer- « ccr l'état auquel on se voue, soit dans les éludes pro- « prément dites, soit dans d'autres professions d'un or- « dre supérieur. »

l.e roi n'aime pas celle épithète de définitive Bile

exprime assez bien cependant ce que veulent dire les professeurs ; elle a du sens, car il semble que l'éducation est plus finie , lorsque après avoir instruit l'homme pour soi , ce qui est sa grande utilité, elle l'instruit aussi pour les autres. On pourrait, au surplus, la nommer politique. Elle donne, en effet, à celui qui l'a reçue, un rang sur la terre et dans son pays, un état dans le monde, une sorte de dignité et de magistrature dans la société. C'est un honneur qu'ont eu, chez tous les peuples et dans les siècles môme barbares, la théologie, la jurisprudence, la médecine, les hautes sciences et les belles-lettres.

L'instruction élémentaire qui, par une disposition déclarée fondamentale, embrasse l'un et l'autre sexe, me paraît admirablement soignée en Hollande, et, aux nouveautés près dont on voudrait la surcharger, elle est peutêtre excellente, vu les bonnes habitudes d'un pays où les révolutions que le gouvernement a subies, n'ont rien changé et rien interrompu.

Cinquante inspecteurs, pour dix départements, veillent et courent sans cesse pour maintenir ou rétablir l'ordre dans les écoles. Ces petits établissements sont traités comme les digues du pays. Aux inspecteurs on adjoint dans les grandes villes, sous le nom de commissions locales, quelques personnes à chacune desquelles sont assignées les écoles de son quartier.

II y a, dans cette disposition, quelque chose à imiter, et erat quod tollere velles.

Les commissions locales se réunissent, trois fois par an, aux inspecteurs, pour discuter les besoins des localités . et font parvenir, chaque année, au ministre, un rapport de ce qu'elles ont fait, et de l'état dans lequel se trouvent toutes les écoles de leur département La réunion des in-

specteurs a surtout pour objet de faire subir « l'examen « prescrit par la loi aux élèves qui désirent devenir maî- « très d'école. »

Il n'y a rien qu'on n'ait tenté, ou qu'on ne propose, pour en avoir d'excellents.

« Choix à faire par les inspecteurs, parmi les élèves qui « se distingueront et qui voudront embrasser la carrière « de l'enseignement ;

« Encouragements et facilités pécuniaires aux jeunes « gens des classes les moins fortunées , afin qu'ils se « vouent i\ un genre de vie si utile ;

« Perspective d'être placés, dès qu'il y aura des vaca- « tures ;

t Gradations propres à servir d'aiguillon », c'est-àdire, passage d'une école moindre aune école supérieure, de l'école d'un bourg à celle d'une ville, etc. ;

« Rétributions tellement proportionnées à leurs bc- « soins, qu'ils ne soient plus dans la triste nécessité de « se livrer à d'autres occupations, qui souvent prennent « sur les devoirs de leur profession, et diminuent leur « zèle, etc. »

Les auteurs du projet voudraient sagement borner l'instruction élémentaire en Hollande, comme en France, « à « lire, écrire et pratiquer les premières opérations de l'a- « rithmétique, outre le profond respect pour l'Être su- « prème et le culte qui doit lui être rendu. »

Le ministre n'entend pas qu'il soit permis . <l;ms les écoles primaires, de donner aucune instruction sur les dogmes de la religion, opinion que le roi partage, par res pect pour la libelle des consciences. Seulement, ce qti est, dans le roi. respect profond, tendre scrupule et ménagemenl délical semble être, par-ci par là . ches te mi

nistre, une aversion. Mais, par compensation, ce dernier veut qu'on enseigne, dans les plus petites écoles, ou du moins dans quelques-unes, « outre l'art d'écrire, de lire « et de compter, les langues hollandaise et française, le « chant, les éléments des mathématiques, de la physique, « de l'art de raisonner, de la géographie, de l'histoire, et « d'autres articles encore. »

Il ne dit pas si les petites filles, qui ont aussi des facultés intellectuelles, « apprendront les éléments de la lo- « gique » ; cela est probahle, dans un siècle où l'on croit que le raisonnement est la raison.

Que le ciel préserve les autres enfants (enfants du peuple, car c'est d'eux qu'il s'agit ici) d'être propres à apprendre tout ce que le ministre veut qu'on leur enseigne! Ils ne seraient plus capables de travailler. La force de l'homme, si elle se porte a son cerveau, quitte ses mains. Quiconque est propre à donner une attention extrême et soutenue à ce qui est abstrait, devient impropre à ce qui est machinal. La nature a pourvu aux travaux nécessaires à la vie, en ne donnant à la plupart des hommes que des cerveaux qui ne font rien.

Les inspecteurs sont chargés, dans le projet, d'introduire et de perfectionner des méthodes nouvelles. C'est une mauvaise attribution. Tout ce qu'on peut en effet proposer, à cet égard, tendra toujours à rendre l'art d'apprendre moins mécanique; et c'est précisément ce caractère , qu'il a reçu d'abord par la force de l'instinct et de la nécessité, qui le rend plus populaire, c'est-à-dire, plus convenable à la multitude, qui est incapable de combiner, surtout lorsque celle mullilude est composée d'enfants.

La mission donnée aux inspecteurs ouvre, en outre, ii la fureur d'inventer, un million de portes qu'il faudrait

tenir fermées. Elle introduit dans l'éducation une foule d'essais capricieux, et fait incessamment tenter des expériences déplorables, en ce que, lorsqu'elles n'ont pas une grande utilité , elles ont le grave inconvénient d'interrompre le respect pour l'antiquité; elle enflamme l'ambition et attiédit le véritable zèle; elle ôte à la médiocrité sa modestie, car il n'est point d'homme médiocre qui ne puisse imaginer un changement a l'alphabet, et plus il sera médiocre, plus il tiendra à honneur et à gloire de le tenter : les exemples surabondent. Enfin, pour se faire valoir et se distinguer dans une mission qui leur est si imprudemment donnée, chaque inspecteur doit sans cesseavoir l'esprit tendu, en lui ou hors de lui, vers quelque novum organum qui puisse le recommander; la vanité est en travail et le bon sens dans l'inaction.

Les professeurs proposent, et le roi approuve que, sans déranger les études, on introduise un travail manuel dans les écoles élémentaires, parce que les enfants qui les composent ne peuvent pas avoir l'esprit occupé pendant toute la durée des classes. Il y aurait sans doute quelque utilité à cette mesure; mais il est douteux qu'où trouve un grand nombre de travaux sédentaires qui conviennent aux hommes, et par conséquent aux jeunes garçons. Ne serait-il pas ridicule, par exemple, de leur permettre de tricoter ou de filer? et si l'habitude de l'oisiveté est à craindre, n'est-il pas utile d'habituer l'homme, des l'enfance, à se tenir dans l'ordre et dans le repos en même temps?

Je brise là.

Encore un mot, cependant. Vous avez vu que ces bons professeurs étaient plus hardis que le roi, et mieux intentionnés que le ministre, sur ce qui intéresse la religion Ils veulent qu'on en parle, ou du moins qu'on la prati-

(|uc publiquement dans les écoles, et ils disent fort sensémont à ce sujet : « Qu'il faut que les enfants sentent que « si le gouvernement a laissé sagement aux ministres des « cultes une instruction religieuse détaillée, il attache « néanmoins une grande importance à la religion; qu'il « la considère comme la base de la morale, du bonheur « particulier et public, du respect dû au souverain et de « toute instruction sociale. »

« On donne quelquefois, » ajoutent-ils, « trop de lati- « tude à ce principe très-vrai en lui-même, que la reli- « gion est une affaire entre chaque individu et l'Être su- « prême. Elle l'est sans doute; mais elle est , en même « temps, une affaire qui importe tellement à la société, « que son bonheur, sa stabilité, son perfectionnement en « dépendent , et qu'on ne saurait trop tôt tourner vers « elle l'esprit et le cœur des jeunes gens.

« Nous savons d'ailleurs, à n'en point douter, combien, « dans ce pays où les sentiments religieux ont conservé « beaucoup d'empire », (heureux pays ! ) « l'idée que des « lectures pieuses, tirées des saintes lettres, ne feront plus « partie de l'instruction publique, indispose de personnes « instruites, aussi zélées pour la religion que pour le bon- « heur de leur patrie, et les rend peu favorables à un « système d'instruction qui, sans cela, exciterait peut- « être leurs applaudissements les plus vifs. »

Le roi a fait, sur ce paragraphe , une note dont nous parlerons ainsi que des autres. Il n'a pas entièrement tort dans ses scrupules, et cependant les professeurs ont presque entièrement raison. Ce sont des hommes fort éclairés, fort modérés, fort sages. Leur français est hétéroclite; mais le sens en est bon ; et leur langage corrompu est toujours employé à exprimer des pensées et des senti-

mcnts forts sains. En attendant notre première entrevue, vous pourrez, sans compromettre l'honneur de votre discernement, dire à Sa Majesté beaucoup de bien de ce travail et de ces gens-là.

Paris, 7 juin 1809.

A M. de Fontanes, à Paris.

Toute la seconde partie du mémoire est consacrée à l'instruction littéraire, ou, comme disent les professeurs, secondaire et intermédiaire. On dirait que le zèle pour le bien public s'est épuisé à s'occuper des premières écoles, et n'a pu donner aux autres qu'une attention lassée et des regards fatigués. Cette partie, en effet, est écourtée et misérable, misérable dans ce qui existe, dans ce qu'on propose, dans ce qu'on désire même, et dans ce qui est possible.

Je n'ai pas besoin de vous entretenir de ce qui existe ; la lettre du ministre de l'intérieur au roi en fait justice.

Quant à ce que l'on propose, le ministre, si magnifique, si fécond et si inépuisable en expédients pour tout ce qui intéresse les écoles élémentaires, demeure ici sans invention.

Après avoir déploré , avec une indignation amère et concentrée, le temps perdu, dans les écoles secondaires, à apprendre le grec et le latin qu'il paraît haïr en secret, il ne trouve rien de mieux, pour remédier à tous leurs inconvénients, que de joindre, « dès l'abord, à la « grammaire, l;i lecture de quelques morceaux des meil- « leurs écrivains, et <le faire comprendre ceux-ci , dmi seulement (juant au sens et a la construction des mots, « mais encoroquant aux chose* el a l'esprit des écrivains. *

Cela formerait sans doute une excellente instruction , car tout s'y trouve, grammaire, rhétorique, histoire, géographie, poésie, éloquence et érudition; mais on ne dit pas comment il faudrait s'y prendre pour atteindre à un pareil but; on ne résout pas le problème.

Les professeurs y sont eux-mêmes embarrassés. Ils proposent des gymnases, et, dans ces gymnases, « une grande « variété d'instruction, l'étude des langues française, an- « glaise, allemande, l'enseignement de la physique, de « la géographie politique , etc. , tout cela mêlé aux lan- « gucs grecque et latine, etc. »

Ils ont deux plans et les exposent avec une parfaite impartialité, quoique trois d'entre eux tiennent pour le premier, et le quatrième seul pour le second. Les raisons et les objections, en faveur de l'un et de l'autre, sont loyalement déhattues ; ces bonnes gens sont bous camarades entre eux et ennemis irréprochables. La différence la plus notable qu'on puisse indiquer entre ces deux projets, qui ne sont au fond ni dignes d'une grande attention, ni dignes de mémoire, c'est que, dans la première hypothèse , les leçons seraient données dans le même lieu, et en des lieux divers , dans la seconde.

On allègue en faveur de ce dernier parti, qu'en changeant de place, les enfants se délasseraient, et, en faveur du premier, qu'ils seraient induits à tout apprendre en venant dans un lieu où tout serait enseigné. Le peu de frais, l'occasion, le voisinage en détermineraient un grand nombre à apprendre le latin par surabondance. C'est l'expression , le désir et l'espérance de trois des professeurs, qui, dans tout cela, montrent plus de bonhomie que de grandeur et de force d'esprit.

Leur opinion ;i ce sujet me rappelle une des miennes

que je neveux pas taire, puisque je m'en souviens, et qui,

un peu inférieure à la leur en simplicité, ne l'est pas en utilité. « On ne saurait », vous disais-je un jour, dans un rapport que j'avais projeté comme nécessaire, et que j'ai depuis supprimé comme superflu, « on ne saurait encou- « rager par trop d'immunités ces espèces d'écoles mixtes « où les enfants du peuple, témoins perpétuels d'une édu- « cation plus élevée que celle qui leur est donnée, en re- « çoivent quelque teinture, et deviennent ainsi meilleurs.» Voilà mon passage. Je vous prie de faire en sorte qu'il ne soit pas perdu. Je reviens aux bons professeurs.

Ils se réunissent pour demander que, soit dans la même enceinte, soit dans des enceintes différentes, il y ait une éducation littéraire distincte pour deux espèces d'écoliers, ceux qui apprennent les langues savantes, et ceux qui ne les apprennent pas.

C'est séparer ce qui doit être réuni; c'est mettre une liqueur exquise dans des vases indignes d'elle, et qui ne manqueraient pas de la corrompre. Il ne faut verser la littérature que dans des esprits et dans des âmes littéraires. Or, les modernes ne peuvent avoir l'esprit et l'âme littéraires que par l'étude des anciens, ni bien connaître les anciens, s'ils n'en connaissent pas la langue.

Les professeurs sont donc petits dans leurs moyens. Ils le sont aussi dans leur but, ou dans ce qu'ils désirent, et c'est là mon troisième point.

Ces bonnes gens pensent que le but de l'éducation littéraire est et doit être, non pas de rendre l'esprit plus beau, le goût plus pur, le mus plus droit, la langue plus ornée, l'âme plus délicate el la mémoire plus heureuse, maisseulement de donner à l'esprit « un plus grand

iiofibre d'aptitudes pour tous les genres de connaifttn

« ces. » Ils gémissent de l'état de leur pays a cet égard « Les études des mathématiques, de la physique, de « l'histoire naturelle, y sont beaucoup trop négligées. Les « auditoires où l'on enseigne ces sciences sont peu l're- « quentés, dans quelques endroits même, à peu prés dé- « serts. » Ils en rougissent, et ce n'est pas là, » disentils, « ce qu'exige l'état actuel des lumières et de la socié- « té. » Pour se mettre donc au niveau de cet état actuel des lumières et de la société, grand cheval de bataille de ceux qui, ne trouvant jamais leurs raisons dans le dedans des choses, parce qu'ils ont l'esprit peu pénétrant, les cherchent toujours au dehors, parce quenlin ils ont des yeux, ils souhaitent qu'on enseigne tout à la jeunesse . même à l'enfance, pour la rendre propre à tout savoir.

Us ont, à ce propos, un singulier principe. Us reconnaissent que les enfants sont peu capables d'attention : mais ils prétendent qu'en faisant succéder perpétuellement une étude à une autre, on pourra occuper continuellement leur esprit, sans le fatiguer. C'est dire qu'un arc toujours tendu se reposera, si le tireur change de but. La comparaison est de l'école ; mais nous parlons des écoliers.

Les professeurs se trompent. L'esprit des maîtres, qui est rohuste et exercé, peut se délasser, eu effet, par un changement d'attention et d'occupations; mais celui des enfants, léger et tendre, ne peut se reposer et se réparer que par des mouvements, des jeux, des distractions el des dissipations.

Il pourrait se faire, cependant, qu'à- force d'exercice, on donnât à l'esprit d'un enfant plus d'étendue et d'aptitudes que sa nature ne le comporte, maison ne gagnerait, à ce jeu de l'art, qu'une vaine apparence, et qu'une

trompeuse extension; on ne ferait qu'un esprit faux et de mauvaise consistance. Un des soins des bons éducateurs doit être de laisser chaque esprit dans sa propre sphère , et de lui apprendre à la remplir. Meo sumpauper in œre, était la devise d' Horace, et, à quelques égards, il serait bon qu'au sortir des écoles, chaque enfant put se l'appliquer. Il faut que personne n'apprenne à avoir plus d'esprit que soi.

J'excéderais moi-même les bornes que mes forces naturelles ne prescrivent, si je continuais à vous développer mon texte, sans en interrompre l'explication. Je renverrai donc à demain mon quatrième point, qui consiste à prouver que cette partie du mémoire, misérable dans ce ce qui existe , dans ce qu'on propose , et même dans ce qu'on désire, l'est aussi dans ce qui est possible. Je n'aurai besoin que de copier, car j'ai dicté ce paragraphe; aussi ne sera-t-il pas fort bon, et c'est dommage; il aurait mérité d'être traité heureusement ; mais je l'ai traité malgré ma Minerve, c'est-à-dire, maigre ma sauté. Vous imaginerez ce que je n'aurai pas bien dit.

Cependant vous êtes pressé de savoir ce qu'il faut penser du plan, en général, et vous voulez que j'en parle aujourd'hui; j'en parle donc; voici mes résultats :

La première partie pèche par excès ; on a trop fait pour l'instruction primaire ; il y a dans tout cela du luxe et de la prodigalité. On voit qu'on a voulu planter, cultiver et arroser à grands frais des nouveautés chères, et trop chères à leurs auteurs. Si tout cela a été nécessaire pour créer, une bonne moitié en sera du moins inutile pour conserver. Vous pourrez le faire observer au roi.

La seconde partir pèche par défaut, et pèche surtout par un défaut irrémédiable : l'idée essentielle d'une boum1

éducation littéraire y manque Nous examinerons pourquoi.

La troisième est complète. On ne peut pas l'analyser ; tout s'y tient , tout y est excellent , hors un point , sur lequel je vous préviendrai. Il faut absolument demander une copie de cette troisième partie ; la plupart des dispositions qu'elle contient méritent d'être méditées et imitées.

Si l'on n'a pas et si l'on n'a jamais eu , en Hollande , l'idée d'une bonne éducation littéraire, on n'a point et on n'a jamais eu, en France, l'idée d'une bonne éducation universitaire.

Les étudiants, parvenus aux écoles de droit, de médecine , etc. , étaient leurs maîtres ; rien ne les défendait d'eux-mêmes. Ils sont surveillés en Hollande , surveillés paternellement. L'obtention des grades exige une bonne conduite. De douces et sages remontrances, de la part des professeurs , de sages précautions prises par les lois , une police scolastique bien entendue, rendent les écarts difficiles. Tout cela est doux, modéré ; il faut absolument l'avoir entre vos mains.

Je vous ai dit qu'il y avait un point où l'on pourrait trouver à reprendre ; le voici :

On exige , pendant les six années que les auteurs du mémoire appellent académiques , tant de cours de toute espèce, que la nomenclature seule en est effrayante. Làdessus, il n'y a rien à dire au roi, si ce n'est qu'il est douteux que l'esprit humain pût suffire à ces études , dans tous les pays de l'Europe , en avouant toutefois que cela peut convenir à la Hollande, et en remarquant discrètement qu'un peuple qui veut se distinguer par les lettres, quand il n'est pas très-ingénieux, est naturellement

porte à se jeter dans le savoir, qui es! sa ressource la nature ayant donné plus de patience aux esprits quelle a créés moins pénétrants.

Nos Français fuiraient , à la seule inspection de l'affiche, les mêmes écoles où le dénombrement de tant de belles connaissances attire en foule les jeunes Hollandais. Je suis las; à demain.

Paris , 8 juin 1809.

À M. de Fontanes , à Paris.

Je vous ai dit qu'il serait fort difficile au roi de Hollande de former, dans ses états, une bonne éducation littéraire. On voit bien percer son désir à ce sujet; il rejette l'épithète de définitive, donnée à la troisième éducation ; il demande pourquoi l'éducation secondaire ne serait pas définitive, pour ceux qui ne veulent pas prendre un état où les sciences soient nécessaires, cl son bon sens lui fait soupçonner qu'il serait utile d'établir des écoles d'où, sans avoir à regretter les douze ou quinze années qu'il en coûte à un jeune Hollandais pour faire tous ses cours , on put du moins sortir lettre. .Mais cette éducation, dont ses souvenirs lui fournissent confusément quelque idée, n'a jamais existé dans ses états; le pays n'en a point une notion exacte , et n'en offre pas les cléments.

Dans les écoles hollandaises, eu effet, les études n'ont • •le regardées, jusqu'à présent, que comme préparatoires. On n a jamais enseigné que ce qui était nécessaire pour apprendre ailleurs , c'est-à-dire, le latin et quelquefois le grec, langues des universités qui appelaient

tout, attiraient tout, et n'étaient unies, par aucun lien, aux écoles subordonnées. De là est arrivé que celles-ci n'ont eu , pour chefs , que des hommes incapables de s'élever plus haut ; que ces hommes, n'étudiant que ce qu'on venait apprendre d'eux , sont restés des maîtres d'école , et qu'ils sont aujourd'hui, aux anciens membres des congrégations dont nous recueillons les débris, ce qu'étaient les répétiteurs de latin aux bons professeurs de nos collèges.

On n'a jamais connu en Hollande, en Angleterre même , et dans tous les pays où il n'y a pas eu, comme parmi nous, de corps ecclésiastiques enseignants, Téducation littéraire proprement dite , je veux dire , bornée h donner aux esprits et aux âmes humaines une teinture de ce que les poêles , les orateurs , les historiens et les moralistes de l'antiquité ont eu de plus exquis, teinture qui certes embellissait les mœurs, les manières et la vie entière.

Dans nos collèges , l'enfant était dressé à distinguer et à goûter tout ce qui doit charmer l'imagination et le cœur. Des hommes qui faisaient leurs délices de l'étude de ces beautés, se consacraient à leur enseignement. Jeunes eux-mêmes, ils portaient, dans l'exercice de leurs fonctions , un zèle épuré par le désintéressement le plus parfait, et égayé par de riantes perspectives. Ils voyaient dans l'avenir, dès que leur âge serait mùr, une retraite studieuse, les dignités du sacerdoce, ou les grâces et les honneurs de toute espèce qu'obtenaient alors les talents. Le temps de leur professorat était pour eux un enchantement continu, et, de ces dispositions, naissait en eux une aménité de goûts et de manières qui se communiquait . non-seulement à tours élèves, mais ii tons «eux qui enn. 2(3

soignaient , car partout où il y a des modèles, il y aura des imitateurs.

Les doctrinaires , les oratoriens et les jésuites sont encore aujourd'hui copiés par les instituteurs français. Ils l'étaient, dans les anciens temps, par les professeurs mêmes de l'université de Paris, qui étaient si fiers de leur antiquité , mais qui restèrent inférieurs à ces nouveaux venus , dans tous les points où ils ne voulaient pas et ne pouvaient pas leur ressembler.

Le grand mérite de Rollin fut d'avoir, avec un meilleur goût et un meilleur esprit, les humeurs du père Porée.

Des mœurs sombres, inspirées ou entretenues par l'uniformité de l'horizon étroit où circulent leurs espérances ; des vertus qui servent à les contenir, mais non pas à les réjouir; un isolement attristant et décourageant, car ils ne tiennent à aucun corps, à aucune association ; la certitude de vivre et de mourir dans des occupations dont ils ne peuvent pas changer ; un sort bourgeois et quelques applaudissements municipaux pour toute gloire, sont le plus beau partage où puisse aspirer et parvenir, aujourd'hui , un simple professeur de grec et de latin.

Aussi ne sont-ils et ne font-ils pas des littérateurs; ils ne sont et ne font que des grammairiens.

Regrettons nos anciens collèges ! C'étaient véritablement de petites universités élémentaires. On y recevait une première éducation très-complète, puisqu'on en sortait capable de devenir, par ses propres efforts et par ses seules forces, tout ce (pie la nature voulait. La philosophie et les mathématiques , dont on fait tant de brait, y avaient <l<-s chaires ; l'histoire, la géographie et les autres connaissances, dont on parle tant, y tenaient leur place. non pas en relief et avec fracas, comme aujourd'hui, mais.

pour ainsi dire, en secret et en enfoncement. Elles étaient tondues, insinuées et transmises avec les autres enseignements. On les goûtait et on emportait le désir de les apprendre ; on les apprend aujourd'hui , et on part avec le désir de les oublier. En se bornant, comme le ministre hollandais le désire , « à faire comprendre les meilleurs « auteurs, non-seulement quant au sens et à la construc- « tion des mots , mais encore quant aux choses et à l'es- « prit des écrivains, » on enseignait un peu de tout, et, pour me servir d'une métaphore musicale que je ne rejetterai pas , puisqu'elle se présente à propos, on faisait résonner la touche de toutes les dispositions. On déterminait tous les esprits à se connaître , et tous les talents à éclore.

Instruit avec quelque lenteur, avec peu d'appareil et d'une manière insensible, on se croyait peu savant, et on se conservait modeste. Au lieu de cette ignorance qui s'ignore, et de ce savoir qui se connaît, fruits pernicieux et repoussants de notre éducation actuelle, on sortait des anciennes écoles avec une ignorance qui se connaissait et un savoir qui s'ignorait. On les quittait avide de s'instruire encore, et plein d'amour et de respect pour les hommes qu'on croyait instruits. Que ceux qui ont vu les temps passés portent leur mémoire en arriére, et qu'ils se souviennent d'eux-mêmes : ils avoueront que je dis vrai. La jeunesse, en ce temps-là, était un âge plein d'enthousiasmes, et par là même de bonheur; mais ses enthousiasmes étaient doux et ses félicités paisibles. Elle n'imposait pas la loi d'admirer ce qu'elle admirait et d'aimer ce qu'elle adorait. Ses goûts étaient vifs et décidés; mais ils n'étaient pas tyranniques. Elle se fiait à son instinct , mais non pas à ses jugements.

Elle avait de l'orgueil, sans doute, mais un orgueil tout en lointains et en suppositions, lière, non de qu'elle était, mais de ce qu'elle pourrait devenir, avec le temps et le travail. Cet orgueil ne blessait personne ; on aimait à le caresser. Ceux à qui leurs épreuves et une exacte connaissance de soi-même, moins rare alors qu'elle ne peut l'être aujourd'hui , interdisaient ces espérances et ces brillantes perspectives, se repliaient sur le passé. Ils cultivaient en eux , avec délices , les semences de morale et de bon goût qu'ils avaient reçues; ils entretenaient leur mémoire de ce qu'ils avaient appris ou entendu dire de plus beau ; et , contents de pouvoir comprendre quelques bons livres , de pouvoir converser avec quelques hommes d'esprit , ils avaient quelque part aux félicités littéraires. Ce bonheur n'était impossible à personne. Il n'y avait point d'écolier, quelque médiocre qu'il put être, qui fût absolument négligé et abandonné par ses maîtres ; on cultivait de chaque esprit ce qu'on en pouvait cultiver, et on n'en laissait aucun d'illettré et d'incapable d'admirer.

C'est par l 'effet d'une telle éducation, c'est par cette succession non interrompue de générations, non pas savantes , mais amies du savoir, et habituées aux plaisirs de l'esprit, que s'étaient multipliés en France, pays du monde où celte éducation était le mieux donnée, et peutêtre le mieux reçue, à cause de la tournure d'esprit naturelle à ses habitants, ces caractères où rien n'excellait, niais oii tout étail exquis dans son obscurité : cette reunion de qualités où tout charmait, sans que rien y fût distinct ; ce tempérament moral singulier, que le philosophe Bllisse de Murait croyait particulier a nos climats, et qui servait à former ce qu'on appelait proprement des

hommes de mérite, « espèce d'hommes , » dit-il, i com- « mune en France et presque inconnue partout ailleurs; » espèce d'hommes si nécessaire à l'ornement du monde et à l'honneur du genre humain, que les siècles où aucune nation ne pourra se vanter d'en posséder un très-grand nombre , seront tous des siècles grossiers.

Au surplus , cette éducation et ses utilités ne dépendaient que peu de la méthode et du choix de l'enseignement. Le succès en était dû surtout aux hommes qui enseignaient, et dont il faudrait, s'il était possible, faire revivre au moins les apparences.

Pour y réussir, beaucoup de choses seraient nécessaires; mais une au moins doit être adoptée sans hésitation. C'est qu'il ne soit permis de devenir professeur d'Université qu'à ceux qui auront successivement professé toutes les classes, à commencer par les écoles secondaires. Des hommes obligés de tout apprendre, seront inévitablement portés à tout enseigner, et l'Université ne sera indispensable qu'aux jeunes gens qui voudront se consacrer aux sciences, par goût et par nécessité.

* Villeneuve-sur-Yonnc , 22 octobre 1809. A M. de Fontanes.

Monseigneur,

Malgré mes résolutions contraires assez récentes , et qui vous sont assez connues, il me prend une envie irrésistible de vous écrire, et de vous dire une espèce d'adieu avant de quitter mes nouveaux foyers.

Je vais voir Joiguy, Brinon. Saint-Florentin, Tonnerre,

IS'oyon, Chablis et Auxerre. Je passerai plusieurs jours dans cette vieille capitale de l'ancienne Basse-Bourgogne, parce qu'il y a là plusieurs écoles a juger, un préfet à consulter, un aspirant de l'École normale à examiner, et un janséniste à protéger.

Celui-ci est un maître de pension qu'on me dit fort homme de bien et qui se dit persécuté : je le traiterai de mon mieux. Vous savez, Monseigneur, que ce que j'aime ïe plus au monde, après un jésuite, c'est un janséniste pieux.

Je n'irai point dans ce qu'on appelle à Auxerre le pays haut. J'ai cédé Aval Ion à M. Guéneau qui me l'a demandé et presque arraché. C'est une ville à beaux-esprits où il a sans doute quelque ancien ami qu'il veut tourmenter à son aise ; car vous connaissez son penchant à la maligne raillerie, le moins agréable, le moins aimable, le moins excusable , à mon gré , de tous les plaisirs défendus , et le seul qu'il croie innocent !

11 faut plaindre ce jeune esprit dont les passe -temps sont cruels, et imiter à son égard la patience du ciel luimême, qui répand sur lui ses faveurs et qui ne l'a pas corrigé.

Je ne manquerai pas de le recommander aux prièresde mon janséniste auxerrois, et je désire de bon cœur, si je puis hasarder avec vous et me permettre à moi-même un calembour, je désire qu'il soit pris à ce trébuchet. Trébuchet est le nom de cet homme de Dieu.

Je ne suis qu'un homme du monde, et je m'égare dans nia route; car ce n'est pas des défauts du prochain que j'avais résolu , Monseigneur, de vous entretenir aujourd'hui, mais de mes propres qualités. Elles <»nt été l'objet de mes méditations assidues dan.- un jour de BMMU el

d'ennuis , et m'ont paru merveilleuses : je veux vous en féliciter. Je vous le dis sincèrement et dans le style populaire qui sied si bien à la franchise : Monseigneur, vous êtes bien heureux de m'avoir !

Je fais mon devoir à merveille, et je sais vous en amuser ; je me joue avec votre hermine, j'égaie votre royauté.

Vous avez subjugué tout le monde autour de vous, excepté moi. Toutes les opinions se taisent devant la vôtre, excepté la mienne.

Je vous dis tout ce que je pense , et je pense avec vous ce que je veux.

Sans moi , vous n'auriez pas dans votre empire un sujet qui osât toujours vous dire la vérité pure. Sans moi, il n'y aurait pas dans votre cour un homme libre, ou qui du moins , vu l'intimité et la familiarité invétérées , pût , comme moi, sans offenser les bienséances, le paraître hautement et publiquement.

Sans moi , vous ne connaîtriez pas , hors de votre famille, les délices de la contradiction; sans moi, rien ne rappellerait jamais à votre souvenir l'ancienne et douce égalité.

Et remarquez ceci , Monseigneur : celui qui sait rire avec vous de ses occupations et des vôtres est un homme grave et même austère ; celui qui se joue avec vos dignités est l'homme qui attache le plus d'importance à votre rang, à vos fonctions, et qui les respecte le plus dans son esprit et dans son cœur ; enfin l'homme qui vous contredit le plus souvent est celui qui a pour vous, en secret, le faible le plus décidé ; l'homme qui vous est le moins asservi, est aussi celui qui vous est le plus dévoue.

Vous n'avez jamais obtenu et vous n'obtiendrez jamais de moi tous les jours une aveugle approbation ; mais vous

avez toujours exercé el vous exercerez toujours sur moi , tous les jours et à tous les moments , en dépit de vous et de moi-même, un ascendant plus glorieux.

Il y a trente ans et plusieurs mois que je vous aime : ce n'est là qu'une bagatelle; il y a trente ans et plusieurs mois que pour le talent dans tous ses détails , pour les grands traits de conduite et de caractère , j'ai pour vous, sans interruption, un sentiment bien supérieur à l'amitié ; un sentiment plus rare et plus élevé ; un sentiment que peu d'àmes peuvent inspirer et peu d'âmes garder ; un sentiment dont peu d'hommes sont dignes et peu de grands hommes même capables; enfin un sentiment unique, celui d'une invariable et, pour tout dire franchement, d'une incurable admiration.

C'est sur quoi , Monseigneur, j'ai voulu vous faire aujourd'hui mon très-sincère compliment. Agréez-le, je vous prie, avec votre équité accoutumée.

Je suis très-profondément, comme l'autre jour, Monseigneur, de Votre Excellence, le très-humble et très-obéissant serviteur, Joubert.

P. S. Agréez aussi, comme l'autre jour, la petite note ci-jointe, et pardonnez-moi les ratures, ce difforme tourment des yeux. On m'a interrompu 'plus d'une fois; je suis pressé par l'heure, et je me hâte, je galoppe, je m'embourbe. Je pars demain.

Villeneuve-sur -Yonne , H) décembre ISO!»

1 M Clatuél de Coutsergues , à Paris.

Je Miis désole que le grand -maître soit toujours au • orpa législatif, et que voua ne soyez pas au conseil. Vous

manquerez ainsi l'un et l'autre, du moins pendant quelque temps, aux besoins de l'Université.

Il lui faut des hommes comme vous, des hommes graves et lettrés, et, ainsi que je le dis souvent, des moralistes passionnés , qui soient de chauds amis de l'ordre, de chauds ennemis du désordre , dans les écoles et dans le monde, dans les lettres et dans les mœurs. Je vous attendrai toujours impatiemment à la place où je vous désire, et où vous n'êtes pas encore.

J'ai reçu vos lettres et j'ai fait , en son temps , tout ce qu'elles me recommandaient. Je n'ai manqué à rien qu'à vous répondre; mais vous m'en aviez dispensé. Cette indulgence même excite mes remords , et c'est pour apaiser le ver rongeur, qu'avant de vous voir, je veux vous demander pardon. Pardonnez - moi donc, aimez -nous et soyez toujours pour nous, comme pour le reste du monde , le doux et ardent Clausel , dont je suis persuadé que les avis vaudront toujours mieux que les lois.

Nous espérions partir lundi. Mais d'horribles douleurs de dents n'ont pas permis encore à ma femme de s'occuper de ses paquets, et un rhume qui m'a saisi et que je voudrais digérer, me tient cloué depuis trois jours au coin du feu. C'est là qu'on place le bonheur, et cependant je m'y ennuie, parce qu'il me tarde de voir mes amis, et surtout les deux chats de la Vallée au Loup, dont nous n'avons point de nouvelles, quoique nous leur ayons écrit.

Il me tarde aussi de voir mes collègues et d'applaudir à leurs travaux. Quant à mon poste, j'y suis toujours, et j'y suis ici plus qu'ailleurs.

Portez-vous bien et venez nous voir souvent , quand nous aurons récliaulle notre lover. Adieu, adieu

* A M. de ChênedolU, à Vire.

Vendredi , G avril 1810.

Si vous voulez être inspecteur de l'Académie de Caen, vous n'avez qu'aie dire. On enverra ailleurs celui qui occupe cette place pour vous la donner. C'est un projet où le grand-maître est entré avec plaisir.

Vous savez ce que je vous ai dit des fonctions que vous îiuriez à remplir. Elles sont morales, civiles, politiques, religieuses, sublimes , mais ennuyeuses par les détails. J'avais mieux aimé pour vous, c'est-à-dire pour vos goûts, l'uniformité continue et l'immobilité des fonctions du professorat. Si, après vous être bien conseillé, vous aimez mieux les autres, acceptez-les.

Je vous préviens qu'il y a deux moyens infaillibles de s'y plaire : le premier est de les remplir parfaitement; car on parvient toujours à faire volontiers ce qu'on fait bien; le second est de vous dire que « tout ce qui devient v devoir doit devenir cher. » C'est une de mes anciennes maximes, et vous ne sauriez croire quelle facilité étonnante on trouve dans les travaux pour lesquels on se sentait d'abord le plus de répugnance, quand on s'est bien inculqué dans l'esprit et dans le cœur une pareille pensée; il n'en est point (mon expérience vous en assure ) de plus importante pour le bonheur.

Il y aussi une manière d'envisager les devoirs dont il s agit, qui leur ôtc tout leur ennui et qui les rend même agréables et beaux aux imaginations intelligentes; c'est de ne considérer dans les écoliers que déjeunes aines, cl dans les maîtres que de? pasteurs d'enfants à qui on in

dique les eaux pures, les herbes salutaires et les poisons. Ou devient alors un inspecteur virgilien qui peut dire :

Non insucta graves tentabunt pabula fœtas, Non mala vicini pecoris contagia lanlcnt.

Il faut savoir aussi qu'en dépit du siècle, il n'y a rien de si docile et de si aisé à ramener au bien et aux anciens pâturages que ces troupeaux et ces bergers. De la fermeté , du bon sens, de la vigilance, mêlés d'aménité et de sourires, font fleurir, partout où l'on passe, les semences des bonnes mœurs, de la piété, de la politesse et du bon goût. Tout cela est encourageant, et en voilà peut-être plus qu'il n'en faut pour décider un honnête homme, un philosophe et un poète.

Il me reste à vous dire que ces chaires académiques dont je vous ai vanté de mon mieux les avantages et les agréments ont en ce moment un inconvénient assez grave. C'est de n'être pas établies et de faire peur aux finances. Il y a longtemps que je les juge inutiles à ceux qui ne les ont pas, et cela ne touchait personne ; mais on s'est enfin aperçu qu'elles étaient très-coûteuses et presque ruineuses dans leur ensemble, et tout le monde en a été ému. On les mettra en exercice très-certainement par obstination scientifique et pour soutenir un premier avis et le littéral du décret; mais on hésite, on tâtonne et on attend.

Voilà, mon très-cher, où nous en sommes et où vous en êtes. Consultez-vous donc; mais consultez votre esprit ri vos forces, et pour employer une rime qui vient fort à propos , défiez-vous un peu de certaines trompnuet amorces.

S'il vous était impossible de vaincre de certains dégoûts cl de certains mépris que j'ai vus quelquefois en VOUS

refusez en homme de bien; sinon , acceptez franchement et de bonne grâce. Aimez tout ceci, attachez-vous à cette affaire et à nous tous, et nous vous verrons un des nôtres. Ce titre et cette place sont situés sur la route ordinaire du conseil où je m'ennuie, mais où vous vous amuserez assez et où je vous verrais avec un extrême plaisir. Vous n'avez besoin pour y arriver avec un peu de temps que de le désirer et de le vouloir sincèrement, constamment et du fond du cœur. Portez-vous bien , et répondez-moi vite , mais cependant après y avoir bien pensé. Bonjour.

Paris, 22 avril 1810.

A M. Maillet-Lacoste , à Brest.

Tu mérites , dit-il , d'être pasteur de gens :

Laisse là tes moutons , viens gouverner les hommes.

Cela veut dire, Monsieur, que j'aimerais mieux vous voir à l'École normale que dans l'école de M. Laurent, et vous savoir occupé à former des maîtres qu'à former des écoliers. Voyez donc si deux mille cinq cents francs de traitement, la table commune, un logement, un loisir et des occupations qui seraient également propres à favoriser vos études et à exercer vos talents, sont ce que vous aimeriez le mieux au monde. Vous n'auriez, avec tous ces avantages, que le titre modeste de répétiteur; mais les répétiteurs de l'École normale sont , dans l'opinion de M. le grand-maître et de son conseil, des professeurs du premier rang.

J'ai distribué vos largesses, et j'ai rappelé à M. de Fonlanes vos titres , son antienne bonne volonté et ses promesses. Il m'a renvoyé a M (iueroult. que j'ai vu. qui

avait d'autres desseins peut-être , mais qui est disposé à vous agréer. C'est donc à vous à vous décider. Sondezvous bien ; consultez-vous longtemps, et prenez une résolution irrévocable. Ne dites cependant au public rien de décisif, avant d'avoir reçu votre nomination, dont je m'occuperai dès que j'aurai reçu moi-même votre réponse. La philosophie athénienne disait que « sur la terre « tout est dans un état perpétuel d'écoulement et de chante gement. » Or, l'Université naissante est une des choses humaines. Je souhaite, Monsieur, que vous soyez employé à établir ses fondements, et à lui imprimer cette stabilité qui naît des bons commencements. C'est vous dire assez quelle opinion j'ai de votre âme et de votre esprit. Vous aimez certainement plus une louange qu'un bon office; mais, dans cette occasion, c'est vous louer éminemment que de vous servir. Du reste, j'ai reçu et j'ai lu vos opuscules avec un grand plaisir. J'aime cette dialectique pénétrante et ornée comme un thyrse couvert de pampres. Vos erreurs mêmes et vos illusions ont une candeur qui me charme, et ne blesse jamais la raison. Vous êtes né pour la sagesse, avec une tête brûlante ; enfin, comme je le disais, cet été, à M. Rendu, il y a en vous assez de feu pour en donner à ceux qui en manquent , et un feu assez bien réglé pour consumer l'excès de ceux qui en auraient trop. Venez donc instruire et former ceux qui sont destinés à former les générations futures. Tout ce que vous avez dit de la dignité du professorat, ne convient qu'à celui qui vous est offert, et dont je vous crois aussi digne que je le crois digne de vous.

J'ai distribué vos exemplaires, comme je viens de vous le dire; mais ne comptez que sur mon suffrage, sur celui de M. le grand-maître, et sur celui de M. de Yillar. Tout le

reste ne lit que ce qu'il fait, ou que ce qui est fait pour ses vues. Il n'y a presque plus, en France et surtout à Paris, d'amateurs désintéressés. N'attendez donc désormais ce que vous appelez votre gloire, que de vos devoirs bien remplis, et de la voix de vos collègues. J'espère que vous trouverez ici du discernement et de la justice.

Cette école dont on parle tant, qui est presque entièrement formée, mais qui n'existe pas encore, parce qu'elle ne sait où prendre pied , peut cependant s'établir d'un moment à l'autre, et si vous voulez en être, il faudrait vous tenir prêt à partir. Écrivez-moi ; songez à. vous ; déterminez votre avenir, et, si vous m'en croyez, songez encore plus à votre vie et à vos études qu'à vos ouvrages. Ce sera le moyen de n'en faire que d'excellents. Je voudrais , Monsieur, contribuer au bonheur de votre vie et à tous les succès que vous pouvez attendre de votre esprit. Comptez, je vous prie, sur la solidité de mes sentiments.

P. S. Je veux ajouter que, malgré mes froideurs pour la politico-logie, et pour tout ce qui en rappelle le temps, j'ai mis vos opuscules dans ma bibliothèque : honneur insigne, mais qui n'est honneur qu'à mes yeux.

Villcuvft-snr- Yonne, 11 octobre 1811.

A M. de Fojilanes, à Paris.

Vous avez donc nommé Guidi le jeune inspecteur provisoire pour un an? J'en suis charmé. Il pourra vivre, et je vous décerne bien volontiers cette couronne que les soldats romains présentaient à leurs généraux, et dont les plus illustres étaient si fiers, lorsqu'ils pouvaient l'obtenir, (>/> civet aervatos. Mais quel génie aveugle gâte vos

bonnes intentions, et mêle toujours parmi nous quelque mal au bien le plus pur? Pourquoi nommer Guidi à Caen?

Il serait possible , à la rigueur, que l'air épais de la Normandie fût bon à un Napolitain , dont la poitrine est délicate; mais il sera mortel aux finances de celui-ci. Sa bourse est plus malade que ses poumons, et voilà un long voyage , un déménagement , des meubles à revendre et des meubles à acheter , qui l'achèveront. Il serait bien plus simple et plus aisé de le laisser à Aix, et cela serait plus sage. M. Guidi ira peut-être avec plus de plaisir à Caen; il serait mieux placé dans le midi.

Vous savez ma maxime « qu'il faut confier l'éducation o à des Français en France, et à des Italiens en Italie. » Or la Provence est une seconde Italie, et la Neustrie une espèce de Danemark. De plus, M. Guidi connaît très-bien le lycée de Marseille, et, entre les mains de M. d'Eymar, il aurait pu faire de grands biens dans cette maison. Revirez les parties et nommez-le à Aix, en laissant M. Félix à Avignon.

Quant à l'inspectorat de Caen, souvenez-vous d'un malheureux bien oublié, et qui n'est pas en tout digne de l'être; je parle de Chênedollé.

Il avait autrefois sollicité cette inspection de Caen ; on la lui avait même proposée. Il s'ennuie à mourir à Rouen, où il fait très-bien son devoir, mais où il occupe une chaire trop inutile. Il aurait mérité la place d'Esménard ; nul autre même ne la mérite comme lui. Mais, quoique un tel emploi soit l'objet de son ambition, il épouvante sa prudence. Il est trop pauvre pour vivre avec 2,000 francs.

Izarn est votre inspecteur général , et Chênedollé est relégué dans une ville de commerce ! O fortune ! à destin! peut-être aussi, ô Providence! Mais nous qui ne

connaissons pas les décrets du ciel , et à qui le ciel a donné d'autres lumières pour juger et pour nous conduire, n'avons-nous pas là de quoi nous étonner? Songez que ce pauvre garçon a été votre confident, le confident de votre muse ; qu'il a été votre disciple , disciple de vos conseils, disciple de votre exemple. Il a voulu vous imiter : est-ce donc là, ce qui vous a fâché? il vous a imité mieux que tout autre : cela devait vous apaiser. Après vous et l'abbé Delille, et en comptant les morts et les vivants, c'est l'homme de son âge et d'un âge inférieur au sien, qui écrit le mieux en vers, et qui a la plus savante et la plus saine littérature. Voilà entre vous un lien de plus. Un mot peu réfléchi et peu convenable peut-être , mais certainement innocent et qu'il a cru honorable, est sorti de sa bouche, un certain soir. 0 poëte, avez-vous pu vous en souvenir si longtemps, et deviez-vous vous en offenser? Tantœ ne animis cœleslibus irœ!

Enfin Chènedollé est, par nature, votre admirateur; il le sera toujours , et malgré vous et malgré lui , jusqu'au fond de ses moelles et de ses veines. C'est donc un client que Dieu et la nature vous ont donné , et vous devez être son patron. Ah! monsieur le grand-maître, retenez bien deux vérités : la première , et je vous l'ai dite souvent , c'est qu'avec une certaine mesure d'esprit et de talent , on n'a pour véritables amis que ses admirateurs , parce que la moitié de nous -même est restée étrangère ou inconnue aux autres hommes ; la seconde, c'est qu'on n'est parfaitement goûté et apprécié (pic par les hommes de son âge et les hommes de son métier.

Adieu, je vais me baigner quoique enrhumé. Je n'irai point au conseil.

LXMI Villeneuve-sur- Yonne , 28 octobre isn.

A M. de Fontanes , à Paris.

Ah! monsieur le grand-maître, au nom du ciel et de vous-même, gouvernez paternellement, noblement et loyalement, justement et royalement , et , pour tout dire en un mot qui ne peut être dit qu'à vous, gouvernez poétiquement.

On vous fait commettre tous les jours, dans vos opérations officielles, des actes de lésine qu'on ne passerait pas à un auteur de charades. J'ai vu des prosateurs s'en indigner. Oui, j'ai vu se lever des épaules. . . . et quelles épaules, encore! celles de l'abbé Desrenaudes. J'ai vu une tête se secouer.. .. et quelle tête ! la plus longue du conseil et de l'Institut, la tête de M. Cuvier. Sa bouche même articulait en grommelant le mot effrayant d'avarice. A propos d'avarice, les vices nous poursuivent jusqu'à notre dernier moment. Il serait bien singulier et bien déplorable qu'ayant si bravement échappé, pour votre propre compte , au plus triste et au plus hideux de tous , il se fût emparé de vous au nom de l'Université. J'ai peur qu'il n'en soit quelque chose; d'autant plus qu'on vous voit obsédé , tous les matins , par une espèce de cauchemar, dont le poids et les inspirations assoupissent tout ce que vous avez en vous de libéral et de bénin. Je veux le faire peindre en diable , ou , pour mieux dire , en diablotcau, marchant un peu écarquillé, tenant une bourse à la main, rubicond comme un diable plein, et riant d'un rire nigaud. Il ressemblera, trait pour trait, à Mammmt», quand il était jeune.

Ce que je vous dis des épaules qui se lèvent et des tètes qui se seeouent , n'est pas d'hier : cela date de deux et de six mois; mais ce qui se passe aujourd'hui fera lever et secouer bien d'autres tètes et d'autres épaules. Rendu même en est consterné, et l'abbé de Champeaui en est pâle. Ah! monsieur le grand-maître, oubliez M. de Riguy ; oubliez MM. tels et tels, et souvenez-vous de vos odes! Cédez à vos propres inspirations, et consultez votre bonté, votre équité, votre raison, votre génie et votre gloire.

C'est un grand mal, je ne cesserai jamais de le croire et d'en soupirer, que vous ayez voulu être, en personne et presque seul, votre directeur des finances. C'est un parti et une espèce de déchéance que ni Sully, ni Colbert, ni llollin, ni M. Dcsmousscaux , ne vous auraient jamais conseillés ; mais d'autres hommes, d'autres noms, d'autres avis ont prévalu. Je ne veux pas réveiller ici des sujets de discussion et de querelle.... Mais du moins, si vous perdez, dans ces misérables détails, et en si misérable compagnie, votre force, votre repos, votre attention, votre patience, votre temps et votre gaieté, n'y perdez pas votre bon cœur et vos entrailles, et, permettez que je le dise , votre honneur.

Je tremble quand je songe avez quelle facilité votre successeur, quel qu'il soit, car vous aurez un successeur. et vous l'aurez bientôt peut-être, améliorera le sort des hommes qui vous avaient été confies, et leur fera trouver son administration plus protectrice, plus prévoyante, plus soigneuse d'eux-mêmes et plus humaine que la vôtre.

Vous quitterez L'Université; mais l'Université ne nous quittera pas. On y parlera longtemps de vous et de votre trésorerie. Or, il ne faut mépriser ni les souvenirs ni

les paroles. La louange et l'injure, le déshonneur et l'honneur en sont tissus, et la gloire même en est faite. Beaucoup de gens vous donnent des conseils qui ne seraient bons que pour eux. Repoussez-les, au nom du ciel. Vous le devez pour votre nom , pour l'estime où l'on est de vous, pour la prospérité et le bonheur du corps dont vous avez été le premier chef, pour l'intérêt de vos amis, qui n'ont de lustre que celui qu'ils tiennent de vous. Vous le devez pour la raison, pour la justice, et même pour votre fortune , comme je vous le prouverai quelque jour, si je vous trouve disposé à m écouter.

Je dirai le reste h M. Rousselle, qui n'est pas de ceux dont je vous vois environné avec chagrin. Xihil enim illo adolescente castius, nihil diligentiu», comme Cicéron le disait de son secrétaire. J'aime le vôtre, je l'estime; mais je n'aime pas ses amis, et je les estime encore moins. Je n'aime pas non plus toutes ses maximes d'administration. Il en a de mauvaises, c'est-à-dire, de déplacées, que je veux essayer de lui arracher. Ce sera l'entreprise d'une autre lettre.

Quel a été le but et quelle est la conclusion de celleci, me direz-vous? Elle n'est qu'un préliminaire. Je suis au lit; j'ai mal aux dents, et je n'ai pu que commencer ce que j'aurais voulu finir.

Villeneuve-sur-Yonne , 30 octobre 1811.

À M. de Fontancs, à Paris.

Je dis, monsieur le grand-maître, qu'il n'y a pas, dans l'Université, un professeur qui ne doiveêtre logé, chauffe,

blanchi, éclairé, désaltéré, alimenté, rasé et porté; fa jouterai même , médicamenté.

J'ai deux grandes autorités pour étayer auprès de vous mon assertion.

1° Celle de Voltaire, homme qui savait aussi bien compter que bien écrire, et qui vous amuse toujours, au point de vous subjuguer. Vous savez qu'il promettait , textuellement et en toutes lettres, ces avantages au moindre précepteur et au plus mince secrétaire, quand il en appelait quelqu'un de Paris à Circy, soit pour lui, soit pour ses amis ;

2° Celle d'un honnête rhémois qui ne fut jamais soupçonné d'aucune prodigalité. Ne vous souvient-il pas que le prudent et riche père de ce pauvre Flins, qui serait assis parmi nous, s'il avait pu vivre son âge, et qui n'\ consumerait pas, comme moi, en sollicitudes pour les besoins d'autrui , son embonpoint et ses éclatantes couleurs, écrivait sans cesse a son (ils : « Mon (ils, mon (ils. « il faut que métier nourrisse homme » ?

Qu'on dise tout ce qu'on voudra, qu'on fasse comme on l'entendra; mais il n'y aura jamais ni honneur, ni bonheur, ni succès constants dans l'Université, tant que la plupart de ses suppôts y seront exposés à loger en hôtel garni , à vivre à la gargote , à voyager un bâton à la main, et à se faire soigner, en cas de maladie, à l'hôpital.

El cependant, prok dulor et proh pudor ! c'est ce (pie nous voyons tous les jours!

Eh quoil lorsqu'un gras conseiller, comme M. Noël ou M. Rendu, <>u un leste et pimpanl inspecteur, comme M. Guencau ou comme moi, partent en poste pour quelque expédition brillante, ils sont payés au poids de l'or: leur traitcmcnl demeure intact el même leur épargne

s il csl permis de prendre garde ù an ici effel dos voyages, grossit de tous leurs mouvements. Et lorsqu un maigre professeur, harassé du poids de l'année et accablé de ses soucis, se voit promu à quelque emploi aussi obscur, mais un peu plus lucratif que le premier, il faut qu'il aille l'occuper, quelquefois au bout de l'empire, à ses frais et dépens ; il faut qu'il s'appauvrisse . à chaque pas , et qu'il arrive ruiné !

Est-ce là faire droit? est-ce là comme on juge?

« Mais il avance », ai-jc entendu M. Rendu nous dire en plein conseil. Il avance! mais c'est pour arriver tout au plus au tiers ou à la moitié de ce que nous avons. Il avance! mais on l'avance par justice, ou parle besoin qu'on a de lui, la faveur pure et simple ne pouvant être supposée. Si par justice, on impose son mérite; si par besoin, on taxe son utilité : dans les deux cas, la raison suffisante manque, et il y a, dans la manière dont eux et nous sommes traités , différence offensante et inexcusable contradiction.

Je m'arrête , pour le moment , à cette inégalité de poids et de mesure, et je vous dis qu'il faut la redresser et l'expier, en proposant au conseil la loi que je vais écrire ici, puisque loi il y a : « Voyager à leurs dépens d'un lycée « à un autre, sera une peine infligée aux professeurs qui « changeront de place, pour avoir mal fait leur devoir. » Voilà ce que doit être sotre loi , un règlement disciplinaire, et non un règlement bursal.

Paris, 8 avril 1812.

A madame de Vin li mille.

Avec votre gentille petite lettre à nez retroussé, croyezvous donc en être quitte, et qu'après un méfait comme le vôtre, il suffira d'avoir bonne mine pour avoir raison?

J'ai gardé la chambre cinquante jours ; je suis encore possédé et obsédé par un maudit catarrhe muet, qui m'a retenu dans mon lit , qui m'a fait cracher du sang , qui ne fait plus de bruit, mais qui tourmente tous mes muscles et tous mes nerfs entre lesquels il s'est glissé. Vous n'avez pas envoyé savoir de mes nouvelles une seule fois, et , pour toute réparation, pour toute apologie, vous vous contentez de me dire, avec l'air et le ton de l'insolence en belle humeur : « Je me fâchais , vous vous fâchiez , « défàchons-nous. »

À la bonne heure. Tant d'assurance, et une légèreté si bien tournée et si hardie me déconcertent absolument. Je ne sais plus ce que j'ai fait de ma colère ; mais je m'en réserve tous les droits , et si jamais je la retrouve , vous m'entendrez !

En attendant, j'irai vous voir, soit en riant, soit en grognant , peut-être tous les deux ensemble , au premier rayon de soleil qui me luira. Je prendrai mon temps, depuis midi jusqu'à une heure. C'est, dans le cours ordinaire de vos journées , une époque où le soleil ne vous voit guère hors de chez vous.

On parlait hier, devant moi, de M. de Remusal. J'ai assuré qu'il allait mieux, et j'en suis sûr ; car vous m'avez écrit d'un style gai , et vous ne m'avez pas dit un

mot de cette maison. Entre tous ceux que vous avez une fois honorés du nom d'amis, je suis le seul dont les maux, par un privilège bien honteux ou bien glorieux, vous laissent sans occupation , ou du moins sans quelque inquiétude impossible à dissimuler. Je prends celte disparité en bonne part; je l'excuse pour le moment; et, par nécessité ou par la rareté du fait, je vous pardonne. C'est une lâcheté peut-être; mais le moyen de résister au Quos ego!...

* A M. de Chênedollé.

Le vendredi, 7 août 1812.

Nous partirons pour Villeneuve dans les premiers jours de septembre. Si donc vous vous proposez de faire un voyage à Paris , et si vous désirez nous y voir, il faudrait venir dans la dernière quinzaine de ce mois d'août.

Il me semble qu'une apparition dans ce pays où personne et pas même moi ne vous a vu depuis si longtemps, serait utile à tous vos intérêts. Il est bon de ne pas se laisser oublier, et surtout de ne pas laisser croire aux indifférents et aux tièdes qu'on se néglige trop soi-même. 11 n'y a rien au monde de si propre à glacer tout le genre humain. Il me prend envie de vous écorcher les oreilles à ce sujet , et de vous dire , en retournant un ancien vers de l'ancienne madame de Staël :

Si l'on ne s'aide point , personne ne nous aide.

Vous ne vous aidez point du tout, et au contraire. Ayez pitié de vous.

Venez un peu (pie je vous gronde. Venez savoir comment va le monde; venez annoncer aux prétendants, afin

qu ils s'écartent, et aux électeurs, alin qu'ils y pensent, que vous voulez être de l'Institut.

Il faut y songer, à cet Institut. Ses portes mènent au delà de lui , à droite et à gauche. Vous êtes fait pour y être, et il y faut entrer.

Voilà enfin Dussault qui vous trouve un plus grand poëte qu'Esménard. Cela est incontestable, et cela est fort et décisif pour beaucoup de gens qui le croiront depuis qu'on l'a dit hautement, mais qui n'auraient pas eu l'esprit ou le courage de le penser tout seuls.

Il faudrait, comme je l'ai dit à M. Quatremère , brocher quelques-unes des réflexions dont vous avez semé votre cours de littérature , rendre ce ramas susceptible d'un titre, en former un petit volume, publier cela à propos , et vous présenter pour la première place vacante. Si vous n'avez pas celle-là, vous aurez l'autre, et les premiers pas, les pas importants seront faits.

Je n'ai pas lu votre seconde édition ; mais je suis resté pour l'éternité si content de la première , que vous ne perdrez rien à cette négligence, qui a eu pour cause, non pas certes mes occupations (car je ne fais rien du tout depuis six mois), mais un certain nonchaloir d'âme et d'esprit qui m'est prescrit comme régime par les médecins, et imposé comme un besoin insurmontable par la nature; j'en gémis, j'en ai honte, et j'en ai même «les remords | mais je ne puis le désavouer, l'eu d'hommes onl vécu plus inutiles à eux- mêmes et aux autres depuis le mois de janvier, et peu se sentiraient plus disposés à continuer, si je cédais au poison froid (le l'habitude, réprouve que rien n'augmente autant le découragement que l'oisi velé. Je sors un moment de la mienne pour vous Veni / i animerai pour VOUS échauffer, Porte/, vous bien

P. S. Vous terminerez en personne \otre affaire des examens. On n'est bien servi que par soi : mais il faut vouloir se servir.

Villcncuve-sur-Yonnc , 14 octobre 1812.

A madame de Yintimille.

Est-il possible que vous ayez attendu de moi un service léger que je ne pourrai vous rendre ! Scra-t-il dit que vous aurez inutilement compté sur moi , vous à qui je dirais si volontiers , en regardant les étoiles : « Ne me « les demandez pas, car je ne pourrais pas vous les don- « ner! » Ce que vous désirez m'aurait été facile, il y a cinq ans, et m'est impossible aujourd'hui. Mais parlez à M. Friscll : je lui transmets avec conliance, quoique avec un inexprimable regret, cette belle occasion d'être heureux et de vous servir. J'ai délibéré si je ne m'adresserais point à lui, en mon propre nom ; mais j'ai trouvé peu généreux de lui dérober une satisfaction dont il sentira tout le prix, et de ne pas lui laisser, dans leur intégrité, et sans y prendre aucune part, votre reconnaissance et celle joie dont vous parlez avec tant d'appétit, et qu'on aurait eu tant de plaisir à vous causer. Je vous remercie des sers de M. de Vinlimillc; ils sont fort jolis et dignes de nous. Quand Chateaubriand vous écrit, c'est une préférence qu'il vous donne sur nous, qui l'aurions voulu avec nous, qui l'avons presse de venir, et qui n'avons pas encore pu en obtenir une réponse.

Nous serons à Paris du 1er au 3 novembre. Ma tèle el uns nerfs sont affreux , mon estomac penche a redevenu ce qu'il était; Moscou nie fait horreur; mais mou cœur

est toujours le même , parmi tant de vicissitudes et de maux, et vous pouvez être persuadée que, dans ma destinée individuelle, rien au monde, rien ne m'aura fait tant de peine que la nécessité désespérante où je suis de vous dire aujourd'hui : Je ne puis rien. Je vous exprime mes regrets en parodiant, comme vous le voyez, l'expression de vos désirs ; ligurez - vous bien que tout cela se ressemble exactement, en vivacité et en étendue, et jugez des uns par les autres. Je vous aime , je vous honore , je vous suis dévoué et je m'en fais gloire ; mais je vous le dis aujourd'hui tristement et la tête baissée.

Paris, 17 octobre 1813.

A M. Roiissclle, à Paris.

M. Mignon , que vous avez vu hier matin , est venu le soir, h heure indue, solliciter ma protection auprès de vous ; je n'ai pu la lui refuser.

11 demande, pour toute grâce, la permission de voir un instant le grand-maître. Obtenez-lui cette faveur.

Il y a, dans l'entrevue de ce petit Mignon avec 1 empereur, des circonstances qu'on est bien aise de savoir, et qu'il raconte avec une grande naïveté.

Cet élan d'un enfant, cette botte saisie, cette jambe héroïque secouée , et l'entretien qui s'établit :

— « Que me demandes-tu? — Une recommandation « pour entrer à l'École normale. — Bon ! à l'École nor-

■ maie? Entre plutôt a mou service ; je te ferai sous-lieu- « tenant. — Mon frère est au service de Votre Majesté

■ depuis six ans , et nous n'en avons point de nouvel- • les. Je suis la seule consolation et la seule ressource

« de mes parents, qui sont infirmes et âgés. — Eli bien ! « entre à l'École polytechnique; je faciliterai ton admis- « sion. — Votre Majesté n'ignore pas qu'il faut , pour « l'École polytechnique, des études préparatoires, et je « ne m'en suis pas occupé. — Qu'as-tu donc étudié? — « Le latin et le grec. — Et as-tu fait de bonnes classes'/ « —Oui, Sire, très-bonnes. — Dans quel lycée? — J'ai « suivi quelque temps le lycée impérial. — C'est bon. »

Et il se fait un silence pendant lequel le petit jeune homme s'avise d'improviser un distique latin à la louange de l'empereur qui, prenant son parti en habile homme, se mit à dire en souriant : « C'est bon , c'est bon ; je t'en- « tends , je t'entends. » Et puis, étendant gravement la main: — « Va, tu seras content de moi. Prenez son « nom. »

Tout cela se passait sur le quai, un beau matin, et à la face du ciel et de la terre. L'empereur était à cheval. Rien n'avait été préparé ni prémédité de la part du petit garçon, qui est réellement un bon sujet, pieux et studieux, à ce que l'on dit , et très-hardi , comme vous voyez , mais très-décidé, en même temps, à n'être ni soldat ni prêtre.

On pourrait lui donner une petite place de petit régent ou de maître d'études. Le temps presse : il a dix-huit ans. Je sens bien que cela même offre difficultés; mais l'obstacle est levé par une singularité qui n'est pas commune. L'empereur a étendu sa main sur lui, en l'assurant qu'il serait content, cum brachio extenso. Vous savez quelle était la puissance de cette formalité chez les Orientaux , dont l'empereur aime les mœurs et les manières. C'est là jurer par le Styx.

Enfin, depuis Sainl-Marcellin, il n'y a point eu d homme aussi hardi et aussi heureux avec le plus redoutable

tics mortels, et cela nie touche. Obtenez de l'oncle qu'en l'honneur du neveu, il accueille le suppliant et qu'il écoute l'anecdote.

Vous savez que j'aime mieux, dans tous les temps, faire dix lieues qu'écrire dix lignes. Vous croirez donc facilement, en voyant cette lettre, qu'il m'est devenu impossible d'aller dîner à Courbevoie. J'avais pris mes mesures avec M. de Clarac ; je me faisais une fête de ce voyage ; mais un peu d'air et d'humidité ont détruit ce rêve de bonheur. Je me suis couché enrhumé ; j'ai peu dormi , et je me suis éveillé oppressé, enroué, la gorge en feu, la voix éteinte, ne pouvant enfin ni parler, ni voyager. Oh ! qu'il est triste d'avoir une frêle santé! — Faites entrer M. Mignon, comme dit M. Laborie.

Paris, G décembre 1813.

A madame de Vintimille.

Ah! sirène! vos paroles et votre voix m'ont d'abord presque ensorcelé; mais heureusement j'ai pris le temps de me reconnaître. J'irai vous voir, vous regarder, vous admirer; mais j'aurai les oreilles bouchées. Résolument, je ne veux chanter votre refrain, tout séduisant qu'il est, qu'au singulier, et pour mon compte seul.

Me préserve le ciel de consentir à vos visites! Cotte partie de mes reproches et de ma colère n'était qu'une plaisanterie, .l'ai une fort bonne raison pour refuser cil excès de raseur, c'est qu'il me pénétrerait d'une lâche reconnaissance, et que je veux rester lâche.

D'ailleurs on gagne toujours quelque douceur ou quelque moi plaisant a Être grondeur avec vous, tandis que

la tendresse toute pure vous endort et vous embarrasse. J'irai donc braver en personne , aussitôt que je le pourrai , l'indulgence que vous m'offrez , et dont je déclare que je n'ai pas besoin ; j'irai affronter vos bontés , que je reconnais franchement pour le plus terrible des dangers quand on veut être mécontent. Je prendrai vos cajoleries pour de l'hospitalité, et toutes les grâces de votre accueil pour un bienfait dont le voyage me rendra quitte.

Enlin , je me tirerai de ce détroit périlleux comme je pourrai. Je veux bien vous aimer toujours , mais non pas me réconcilier. Fidèle et constant malgré moi , ce dont j enrage, je resterai boudeur et sourd par projet, par calcul, par honneur, et pour servir de temps en temps a vos menus plaisirs.

Regardons-nous donc désormais , si vous voulez bien y consentir, comme des amis éternels, mais éternellement brouillés.

Paris, 18 mars 1816.

A madame de Vintimille.

Avcz-vous le temps de penser à moi quelquefois , au milieu de votre tourbillon politico-logique? Pour moi qui, grâce au ciel , ne lis que la moitié d'un seul journal , qui vois peu de gens , et qui me bouche les oreilles quand on parle du ministère ou des deux chambres, j'ai gardé ma tète assez libre. Je m'y promène quand je veux, et je vous y trouve partout, dans les plus agréables de ces recoins que j'aime à parcourir plus que les autres, et où sont placés les souvenirs.

Je me reproche cependant de vous exposer à croire que

j'ai pu vous oublier. Mes négligences sont grandes , sont longues, et deviendraient impardonnables, si elles subsistaient plus longtemps. J'y mets un terme, et, pour apaiser mes remords, je fais l'aveu de mon iniquité. Le temps est bien choisi, puisque nous sommes en carême; le jour encore mieux , puisque c'est aujourd'hui ma fête. Je me donne un bouquet, en me réconciliant ainsi avec moimême. Si vous avez, pour votre part , quelque petit reproche à vous faire , je vous permets de vous réconcilier avec vous.

Toutes mes incommodités accoutumées, dans cette vilaine saison , sont revenues. Il faut bien vous le dire . pour être juste dans mon humilité. Tout n'est pas négligence en moi , et mes négligences , même les plus légères, ont pour principe d'invincibles nécessités.

Je lis un ancien livre latin, d'un cardinal Paleotti, qui dit et veut prouver que rien ne rend l'homme si heureux que de vieillir, que d'être infirme, etc. Je veux encore embrasser ce système, et j'entrevois déjà qu'il est aussi incontestable que beaucoup d'opinions qui dominent en ce moment , et asservissent des esprits fort sensés. Le bon cardinal , au surplus , n'assigne aucune époque à ce qu'on appelle vieillesse, et prétend qu'elle commence justement et exclusivement au temps où l'on se courbe, où l'on maigrit, où l'on tend au dessèchement, etc. Je suis bien aise de vous le dire et de le savoir ; il est évi ■ dent, à ce compte, que vous ne vieillirez jamais.

M. Cornisset-Desprez a un léger service à vous demander. Je l'ai fort exhorté h être hardi, et h s'adresser à vous en toute confiance. C'est un homme excellent, que j'ai déjà chargé de m'excuscr auprès de vous, et dont je vous prie d'accueillir, avec toute votre bonté natu-

relie, la présence et le message, s il ne s'est déjà présenté. Dites-vous bien , je vous en supplie, que vous serez toujours à mes yeux ce que je vous ai vue, et daignez me voir toujours tel que je vous semblaisêtre, quand vous me trouviez supportable. Il faut peut-être, ou du moins il faudra bientôt pour cela un peu d'effort. Mais sans effort il n'y aurait jamais de vertu ni d'amitié perpétuelle. J'en excepte pourtant celle qu'on peut avoir pour vous , et qui me charme depuis longtemps avec tant d'uniformité.

Paris, 30 décembre 1816.

A madame de Vintimille.

Il est très-probable que nous sommes brouillés; mais nous le sommes sans doute en personnes d'honneur, et je puis, sans inconvenance, vous souhaiter la bonne année , et vous offrir mon petit présent , comme dans mes anciens beaux jours.

Ce petit présent n'est pas mince; ce sont, ne vous en déplaise, les quatre gros volumes in-8° des Réflexions morales, que vous avez désirés, quand vous aviez quelque bonté pour moi, et que je n'ai cessé de chercher, même depuis le temps de ma disgrâce. Je les ai enfin trouvés , il y a six semaines , et j'ai employé tout ce temps à les rendre plus dignes de vous être offerts, en y ajoutant les petites marques et remarques que pouvait y souhaiter votre curiosité. Il y manque une table des propositions notées, mais j'en ai préparé le brouillon , et je le ferai copier par des mains habiles. Le premier volume n'est pas souligné, parce que vous avez entre vos mains un premier volume à moi , qui doit me servir do modèle. Enfin

tout cela sera parfait, avec le temps, et pourra vous causer quelque plaisir, si le goût que vous aviez pour les vieux livres n'est pas devenu aussi changeant que votre excellent cœur l'est devenu pour moi.

Il est pourtant bien singulier que vous m'ayez traité avec tant de rigueur. Vous m'aviez écrit, pour le 22 de juillet, la plus aimable lettre du inonde, je l'avoue ; il y avait même dans cette lettre deux anecdotes impayables et qui me font rire encore , j'en demeure d'accord , toutes les fois que je ne suis pas trop accablé par la douleur. Je ne répondis et je ne vous remerciai que le 4 ou le 5 septembre, et j'eus grand tort, je n'en disconviens pas. Mais ce tort , je l'avais eu vingt fois , et vous me l'aviez pardonné. Enfin ma négligence et votre indulgence étaient deux biens dont j'étais en paisible et incontestable possession, depuis treize ans , et vous avez troublé mon droit. C'est vous qui êtes impardonnable.

Quatre grands mois sans m'écrire un seul mot , vous qui écrivez deux fois par jour à tout le monde!... Je ne m'appesantis pas sur cette réflexion, qui me rendrait aussi intraitable que vous l'avez été ; je veux mettre les bons procédés de mon cAté.

Je commence donc , comme si de rien n'était , par mes vœux de bonne année. Il pourra même marriver de passer à votre porte , au premier beau jour dont je pourrai profiter. Je ne serai pas reçu, mais je laisserai mon billet. Enfin, pour n'avoir rien à me reprocher, si je deviens très-malade , je vous prierai de venir me voir in nriiculo mortis.

En attendant, je me souviendrai de vous toute ma fie, même pendant l'éternité, si Dieu me le permet , comme dil La Harpe . dont je n'ai jamais aime que ce mol , et à

qui j'ai toujours été tenté de reprocher de ne l'avoir pas dit pour vous.

Paris, 21 juillet 1847.

A madame de Vintimille.

Vous m'avez écrit, à pareil jour, il y a un an, une lettre bien aimable, que je reçus en silence, mais non pas certes avec insensibilité.

II y avait dans cette aimable lettre , si digne de reconnaissance et si propre à me causer de grands plaisirs, un passage qui me fit une peine extrême, et dont je ne vous ai jamais rien dit. Il faut que j'en parle aujourd'hui , et que je soulage, en l'exhalant, ma douleur trop longtemps muette. Je me plaindrai en peu de mots.

Par un anachronisme oui me fait frémir le cœur, vous confondiez , dans une commémoration dont j'étais d'ailleurs très-flatté , deux époques très-différentes , quoique également mémorables pour moi, le 6 de mai 1802 et le 22 juillet, c'est-à-dire, le jour où je vous vis pour la première fois, et le jour où j'ai le mieux connu le bonheur qu'on trouve à vous voir, en me promenant avec vous et Chateaubriand dans une certaine allée des Tuileries, qui semble faite exprès pour s'y promener en rêvant, où je me promène souvent, et que je trouve toujours, comme je vous l'ai dit plus d'une fois , tout embaumée de votre souvenir. C'est là (et ne l'oubliez plus) l'événement qui m'a rendu sacré le jour de Sainte -Madeleine. C'est là aussi ce qui m'a fait tant aimer les tubéreuses , dont je vous donnai ce jour-là un beau bouquet, et c'est en l'honneur de ce beau bouquet que je m'en donne un pareil n. 28

tous les ans, a la même heure, s'il se peut , et que je vous ai dédié et cette fleur et son odeur, Je voudrais bien né Ire pas fade, mais il faut être vrai, et je dois vous avouer que le bonheur que j'éprouve à me rappeler ces importantes minuties, fut un peu troublé, il y a un an, en voyant que seul j'en gardais bien nettement la mémoire. Je me suis ravisé. Je veux oublier votre oubli ; mais il était bon d'en faire mention en passant , ne fût-ce (pie pour constater notre étal de situation et tenir nos comptes en règle : les bons comptes font , dit-on , les bons amis.

Je ne suis pas cependant si éplucheur ou si réplucheur (pic vous le pensez. J'examine peu si l'on m'aime plus ou moins ; c'est pour moi un assez grand bienfait qu'on se fasse beaucoup aimer, et je vous ai à cet égard de hautes et constantes obligations.

Il paraît que M. de Barante vous en a aussi de cette espèce, et qu'il vous aime plus (pic vous ne croyez, puisqu'il a donné a notre petit grand-cousin la place qu'il sollicitait. Mon frère l'en a remercié, en le rencontrant aux bains, dans le temps. Une absence que nous fîmesalors ne me permit pas de connaître et de vous annoncer à propos ce succès que nous vous devons, je le soutiens, 1° parce (pic je crois que cela est vrai , et 2° parce que je a oudrais pouvoir vous attribuer tout ce qui m'est arrivé et tout ce qui m'arrivera d'agréable dans la vie. Elle est bien pénible pour moi, cette vie. Mes affaiblissements secrets augmentent tous les jours. Je les déguise au dehors et je me les déguise a moi-même tant (pie je puis; mais je les sens . et ils m'accablent au dedans. Heureusement le cœur vil toujours, mais il ne vil guère tout entier que pour vous, et peut-être aussi pour madame de StaBl . que je n'ai jamais vue. que j'ai mille fois évitée, qui me paraissait un

être fatal et funeste , dont la mort nie paraît nn bîcn , et m'attriste cependant, quand je vois l'indifférence avec laquelle ses amis mêmes ont vu descendre au tombeau cette femme encore si vivante et qu'on avait si longtemps fêtée I Je me suis informé de toutes parts : il n'y a pas eu d'exprimé un seul véritable regret ; son quartier môme l'a maudite, je ne sais pourquoi. Benjamin Constant a vu pendant deux heures M. Frisell , le jour de sa mort , sans lui en parler. Quand celui-ci lui en a fait des reproches, quelques jours après, il lui a répondu : « Je croyais que vous le saviez. » Le jour des louanges a été déplacé pour elle; elle en avait reçu dans sa vie , il n'y en a point eu au delà. Cette infortune d'une telle célébrité m'a navré véritablement ; et quand j'ai vu que personne ne voulait penser à cette pauvre femme , je me suis mis à y penser tout seul , et à regretter, avec une amertume inconsolable, le mauvais emploi qu'elle a fait de tant d'esprit , de tant de force et de tant de bonté. Elle est morte ; comme vous le savez , madame de La Roche ou délia Rocca , et cet incident , qui égaie un peu ma tristesse, n'a pas occupé la malignité! Sans les journaux, la fin d'une vie qui a été si tumultueuse , n'aurait pas fait le moindre bruit.

Madame de Chateaubriand , h la suite d'un catarrhe qui avait extrêmement fatigué sa poitrine , a eu la rougeole , à Monlboissier. Elle est mieux ; mais elle nous a fort inquiétés, et nous avions envoyé son médecin, M. Laënncc. Je vous connais trop lidele aux amitiés même passées , pour vous croire indifférente à cette nouvelle, qui d'ailleurs me touche de près, et je vous la donne.

Ce pauvre garçon est bien malheureux celte année!

mais je ne veux pas vous parler de lui. Je ne saurais supprimer cependant une réflexion qui vient au bout de ma plume, et qni me tourmente quelquefois , en pensant à vous , à lui et à bien d'autres que je vois quelquefois si bizarrement unis ou désunis. Il me semble que le monde est plein d'aimants qui se tournent leurs pôles , et d'antipathies qui se donnent la main.

Pour moi . dans mon isolement et au milieu de mes maux , je goûte et cultive le bonheur de n'éprouver et de n'inspirer que des inclinations conformes à ma nature primitive et invariable Souvenez-vous qu'il est de mon essence de penser à vous avec délices, cl de vous être éternellement attaché.

Villenciivo-le-Roi , 20 septembre 181".

A M Clausel de Couwcrgncs , à Paris.

Comment vous portez-vous? En quel temps compte/ vous qu'arrivera madame de Clausel? Que dit et que pense madame la duchesse de Lévis, que je suis désolé de ne plus pouvoir entendre, une fois par semaine, cl à laquelle j'aurai l'honneur d'écrire incessamment? Où faut- il adresser notre réponse à madame de Chateaubriand , qui nous écrit qu'elle part pour la terre «le son neveu, sans nommer ni la terre, ni le pays où elle est située? Enfin , nous aimez-vous toujours assez pour persister ;i venir nous voir, et pouvez-vous assigner un jour lixe ;i l'exécution de ce projet obligeant , que nous aurions une joie extrême ii \ous voir réaliser ?

Répondez d'abord nettement et catégoriquement ii ces six questions car je les .n comptées, et occupe» -vous

ensuite, toutes distractions et même toutes occupations cessantes . d'une commission que vous seul pouvez faire habilement, et dont je vais prendre la liberté de vous charger. Écoutez bien.

Je me suis longtemps, comme un autre , et aussi péniblement, aussi douloureusement, aussi inutilement que «lui que ce soit, occupé du monde politique ; mais j'ai découvert à la lin que pour conserver un peu de bon sens, un peu de justice habituelle, un peu de bonté d'àme et de droiture de jugement, il fallait en détourner entièrement son attention, et le laisser aller comme il plaît à Dieu et a ses lieutenants sur la terre : je ne lis donc plus aucun journal.

J'en suis resté aux marquis du Lauret ou de Mascarille, et, depuis cette promotion , grâce aux trente-trois lieues qui me séparent de Paris, je ne sais et ne veux savoir aucune nouvelle de paix ou de guerre , intestine ou extérieure, entre aucun peuple ou aucun parti. J'ignore si l'on écrit sur les élections , si l'on a fait de nouveaux ministres, si Benjamin Constant est mort, ou si l'abbé de l'radt est en vie. « Je ne sais rien » , comme faisait Sancho l'ança, et, comme lui, « je suis couché dès vè- « près, et je reviens des vignes. »

Mais si le monde politique ne m'occupe plus du tout , le monde moral , en revanche , m'occupe beaucoup , et , dans ce moral , il y a eu un événement qui est l'objet de mes réllexions, le jour, la nuit , et à toute heure , événement qui s'est passé dans votre pays : c'est l'assassinat de Fualdès.

Voilà, certes, un crime bien conditionné, un crime tout entier, avec toutes ses dimensions et toutes ses difformités: un crime horrible, et par cela même un beau

crime, car il est propre à dégoûter de tous les autres. Rien n'est d'un effet utile, en ce genre, comme une longue histoire et des circonstances qui s'accrochent l'une à l'autre dans la mémoire, et s'y attachent de manière à l'occuper tout entière, et à effrayer, pour des années, l'imagination même des scélérats les plus froids, les plus durs et les plus grossiers. Or, trouvez-moi, dans les causes célèbres , un forfait qui ait , autant que celui-ci , ce mérite et ces caractères.

Un caractère et un mérite qui sont encore particuliers à cette effroyable monstruosité , c'est d'être née de celle obscure débauche et de cette obscure usure bourgeoises, les pires des débauches et des usures, qui avaient presque échappé jusqu'ici à l'horreur publique , mais qui enfin ont montré leurs fruits !

Vous comprenez d'avance à quel point il doit m'imporler de posséder, dans toute leur fidélité et dans toute leur intégrité, les pièces d'un procès, je dirais presque les actes d'un drame dont l'effet théâtral me parait devoir être si salutaire et la moralité si neuve.

On a rassemblé tout cela, à ce que l'on dit, dans l'imprimerie de Pillet , rue Christine. Pillet occupe votre ancien appartement, et pourrait presque s'appeler votre successeur. Ses presses sont au service d'un journal que vous avez presque créé. Le crime s'est commis dans le territoire qui vous a vu naître. Les juges, les témoins, les coupables et la \ ictime ont été connus de vous.Vous pou- \<v. mieux que personne décider de toutes les vérités de celte affaire. Si doue elles sont contenues, à voire axis, dans ce que Pillet publie, abonnez-moi à 06 recueil, et faites-le moi envoyer au plus vite. On annonce avec le recueil un poitrail de madame Manson , on eu annonce un

autre chez Martinet. Examinez- les l'un et l'autre el m celui de Martinet vous paraît plus ressemblant, envoyezles tous deux.

Pardon de tant de peines; mais vous voyez que toutes les convenances possibles m'obligeaient à vous charger de ces corvées , et que vous êtes , dans cette occasion , agent unique et nécessaire.

Nos compliments à Charles. Ses camarades et les amis île son père l'attendent ici , avec une égale impatience.

Je finis. Ma lettre est longue. Permis à vous, pour m'en punir, de m'en écrire une dix fois plus longue, et de nous dire, comme moi, mais avec plus de variété, tout ce qui vous a passé par la tète depuis notre départ. Je me croirai récompensé.

Adieu, bonne àme, ange de paix, dont tant de tourbillons se jouent à rendre inutile la primitive destination. Nous aimerions mieux vous voir et vous savoir en repos qu'en mouvement, conformément a votre essence. Mais, en mouvement comme en repos, nous vous aimerons toujours également, à cause de l'incorruptibilité de votre nature. Adieu : aimez-nous aussi , et vivez longtemps.

Paris, 21 juillet !8is A madame de Yintimille.

Je suis mort au monde; mais je ne le suis pas pour vous, quoique depuis six mois et vingt-un jours bien comptes, je ne vous aie donné aucun signe de \ie.

Si vous me demandez pourquoi, pendant tout ce temps là, je me suis tenu si obstinément enferme dans mon es pèce de tombeau, sans vouloir en ouvrit la porte à per-

sonne, pas même à vous ; comment il est possible que j y sois demeuré sourd à vos aimables invitations de venir m'y rendre visite, muet sur mes regrets et inébranlable à mes propres inclinations, je vous dirai que c'est là un secret dont on ne fait pas aisément la conlidence, qu'on se dissimule à soi-même tant qu'on peut , et auquel on ne pense pas volontiers; en vous l'avouant aujourd'hui , je fais le plus pénible effort où un honnête homme puisse être porté par une amitié sans bornes et une confiance sans réserve.

Apprenez donc ce que personne au monde ne sait encore, mais ce qui sera bientôt sensible aux regards les moins clairvoyants; c'est qu'au fond de moi-même, je suis devenu imbécile, ennuyé de ce que j'entends, ennuyeux dans ce que je dis , indifférent à presque tout ce que je vois , ne comprenant presque plus rien ni aux livres , ni aux hommes, ni à mes propres pensées; enlin je suis différent de moi-même. Le souvenir de moi vaut mieux que ma présence, et je n'ose plus me montrer à ceux dont je veux être aimé. Jugez si je suis payé pour vous fuir I

Ce n'est pas qu'en y réfléchissant longtemps, et en me làtant avec une extrême attention, je ne retrouve en moi, de temps en temps, le même cœur, le même esprit, le même fonds de feu et de tendresse; mais tout cela est si enfoncé , si nébuleux , si engourdi , que je puis seul être assuré de mon identité parfaite. Je me supporte donc ; mais il me serait impossible de ne pas succomber à l'humiliation et à la peine d'être insupportable à autrui, but tout à vous, ne lùt-ce qu'un quart d'heure, quelques mi OUtes , un instant.

On dit que c'est un temps de crise . et que celte crise passera, mais il y a dix mois, qu'elle dure el i' BUKj

descendu où je suis par des décadences insensibles cl continues : on ne revient guère de ce qui s'est opère si lentement.

Les grandes chaleurs et les souvenirs de la Sainte-Madeleine m'ont ranimé un moment. Je me sers de celte espèce de demi-retour pour vous offrir les hommages et les souvenirs d'une ombre. Ma chambre sera parée de tubéreuses , au retour de la servante qui va porter ma lettre à la poste ; et si M. de Fontanes est fidèle à la promesse qu'il m'a faite de venir prendre mes commissions, il vous portera dimanche un petit livre qui m'est bien cher, parce qu'il me fait souvenir de vous, depuis six mois que je vous le garde. Ce sont mes étrennes de cette année; recevezles, quoique tardives. C'est ce qu'après beaucoup de recherches , j'ai cru trouver de plus digne de vous , ce qui est, en ce moment, le plus précieux à mon goût parmi mes livres, ce que j'aurais le plus de plaisir à garder, et ce (jui, par cette raison, m'est le plus agréable à vous offrir.

Aimez-moi toujours un peu, puisque vous avez daigne m'aimer autrefois, et ne dédaignez pas mon oisive et inutile fidélité.

P. S. Il ne faut pas cependant que je vous expose à nous attendre à quelque merveilleuse rareté. Mon petit livre est tout bonnement un petit Pétrarque dont tous les sonnets, rangés dans leur ordre chronologique, font imaginer, presque jour par jour, l'histoire entière de sa vie et de ses amours.

La traduction française est en regard, de même dimension que le texte. Cette traduction n'est pas fort bonne, mais elle est du bon temps, puisqu'elle est dediee a M. de Monlausier.

La reliure est couleur de bois d'oranger et me rappelle

Lifl

vos petits meubles <[ue j aimais tant. La couverture est ornée d'un double W très-délicatement tracé, qui semble multiplié par ses petites branches , et qui , par ce caractère , paraît à la fois l'emblème et le chiffre le plus convenable de votre nom. Les signets sont des rubans du plus beau blond, ainsi que les revers de la reliure, et les dorures un peu passées. Enfin tout annonce que , dans son origine , ce livret fut destiné à la plus piquante des blondes. J'ai dans la tète qu'on le relia pour vous, qu'il vous a appartenu , qu'il fut volé ou que vous le perdîtes, et je vous le rends.

Je me suis dit , dans mes conjectures , qu'il vous fut donné , il y a longtemps; que , par conséquent, celui qui le donna put vous aimer dès sa jeunesse; et c'est un bonheur que je lui envie. Je me dis que , s'il vit encore , il vous aime toujours; et ce bonheur-là, je ne l'envierai jamais à personne, car je le partage avec tout ce qui vous connaît.

J'ai dit. Amusez-vous beaucoup et portez-vous bien

Paris, -2 janvier 1819.

A madame de V intimide .

Hier, j'ai tenté l'impossible pour aller vous offrir en personne mes virux de la nouvelle année. Je voulais arriver ii voire porte à trois heures, vous voir, si vous étiez visible, et déposer au moins de mes propres mains, chez votre suisse, si je ne pouvais pas parvenir jusqu'à vous. mon compliment et mon petit présent d'usage. Tout était prévu, arrange : mais le sorl s est moqué de moi. Il n j a pas eu moyen de trouver, dans mon voisinage, un fiacre

qui lut a sa place. Tout roulait, et rien n'a voulu s'arrêter. Dans mon désespoir, j'ai fait chercher une brouette: mais on n'a pas pu en trouver.

Voilà, certes, commencer l'année par un désappointement qui serait de mauvais augure , si la peine que j'en ai ressentie et que j'ai acceptée à la lin de bonne grâce , comme un juste châtiment de ma vanité déconcertée, n'avait absorbé le présage. Il est certain que j'étais lier de me montrer leste et ponctuel à remplir un devoir si cher, et dont je n'ai pu m'acqùitter que de loin et avec lenteur, depuis tant d'années. Aujourd'hui je suis humilié de ma tentative déçue. C'est donc en toute humilité que je vous envoie ces assurances de mes regrets et de ma fidélité.

Je suis arrivé depuis quinze jours. Je n'ai pas oublie , pendant mon absence, que vous m'aviez invité à vous écrire , si je trouvais de l'encre et du papier à ma portée. Mais, au lieu d'écrire, je me suis amusé à penser à vous, sans vous en rien dire. Je vous assure que j'ai bien vivement regretté de n'être pas votre voisin, au mois d'octobre. Je l'ai passé tout entier dans une vivacité de tête et de cœur, dans une activité d'imagination , et une disposition à communiquer mes pensées , qui me rendaient tout à fait bonne compagnie. Ah ! où éliez-vous dans ce temps-là? Mais voilà encore une vanité dont vous êtes la cause, et dont je pourrai bien être puni par le retour de celle imbécillité qui me tint si longtemps éloigné de vous, l'année dernière, et à laquelle vous ne voulûtes pas croire, quoiqu'elle fût, je vous le jure, bien réelle. Si elle revient, je la prendrai ; mais je voudrais qu'elle ne re\iul qu'aux vacances, pour n'être pas trop indigne de nous pendant que je suis à Paris.

Donnez-moi vos jouis et vos heures . alin que je puisse

mettre à profit mes bons moments tant qu'ils dureront. M. Mole vous aura fait part de mes lionnes intentions, et vous n'aurez pas été trop étonnée de n'entendre pas parler de moi hier. Je le rencontrai au coin de la rue de la Paix , il y a six jours. Il m'apprit qu'il était hors de ministère. Je voulus lui en donner un, et je le lis mon chancelier auprès de vous. Je ne sais si le brouhaha de ses fonctions passées lui aura laissé la liberté de s'acquitter de celles que je lui confiai , et qu'il voulut bien accepter ; en tous cas , j'en appellerai à sa responsabilité.

Adieu. Soyez heureuse cette année et toutes les autres autant que je le désire, autant que vous le méritez, et surtout soyez bien sure que, tant que je respirerai, leste ou impotent, malade ou sain, imbécile ou non, écrivant ou n'écrivant pas , je penserai à vous , je vous estimerai , je \ous honorerai , et je vous aimerai toujours.

Paris, 21 juillet 1819.

A madame de Vintimille.

Voici un petit présent qui me parait digne de vous et du lieu (pie vous habitez. C'est une lettre de Boileau à M. de Lamoignon, l'avocat-général, qui portait le nom de celte terre de Basville, qui embellit votre voisinage; vous serez sûrement bien aise de voir et de posséder ce portrait parfaitement ressemblant de l'écriture du poêle. On me l'a donné, et je vous le donne. C'est pour moi un moyeu infaillible d'augmenter le plaisir (pic j'en ai reçu.

Boileau se plaint, dans sa lettre, de n'avoir pas, celle

.mnee-là et ce jour-là, un soleil digne du mois où il ccri-

,mi qui était le mois de juin Nous avons aujourd'hui

un temps bien indigne aussi du mois de juillet, et sui toul du H2. Mais j'en ai de rechange, et s'il ne l'ait pas demain un beau jour de Sainte-Madeleine, je me souviendrai d'un autre.

Vous souvenez-vous d'avoir entendu citer à Chateaubriand deux vers d'un vieux juge de paix de Sceaux , qui traduisait Atala à sa manière, et qui faisait dire à son sauvage :

Le cruel souvenir

Ne veut pas que mes maux puissent jamais finir.

le parodie ce sauvage en me disant :

Un si doux souvenir

Ne veut pas que mes biens puissent jamais finir.

Donnez-moi , je vous prie, de vos nouvelles un peu en détail, et de celles de madame dcLabriche, dont j'espère que l'accident est entièrement sans vestiges. Avez-vous auprès de vous madame de Pastorct , et son affliction s'adoucit-ellc? Je n'ose pas aller la voir, de peur de remuer ses douleurs; mais je pense beaucoup à elle. Je ne vous dis rien pour M. Mole; je veux me brouiller avec tous les hommes, excepté avec deux ou trois. La politique a ôté aux autres la moitié de leur esprit, la moitié de leur droit sens, les trois quarts et demi de leur bonté, et certainement leur repos et leur bonheur tout entiers. Je les attends à l'autre monde ; c'est là seulement que je renouerai mes amitiés.

A propos d'amitié, le pauvre Frisell, qui servait quelquefois de truchement à, la nôtre , étant parti pour Londres, a ressenti à Dieppe une atteinte dégoutte qui lui a rendu une main toute enflée et toute rouge. Le voilà qui se croit délivré de tous ses autres maux , et qui qous

écrit , dans sa joie , pour nous prier de l'aider a chanter un Te Deum; jamais homme n'a été si content d'avoir la goutte ! Mais il attend au lendemain , pour cacheter sa lettre, et le voilà qui s'éveille avec la même main . il est vrai, mais aussi avec les mômes reins et les mêmes nerfs, les mêmes muscles et les mêmes douleurs qu'auparavant. Le pauvre garçon a fini par nous demander un modeste Deprofundis. Nous lui dirons un Libéra, non pas pour l'autre monde, mais pour celui-ci, en priant le ciel de le délivrer de tout ce qui lui ôte sa gaîté, son contentement et son amabilité native.

Nous partirons pour Villeneuve beaucoup plus tôt qu'à l'ordinaire ; donnez-moi l'ordre et la marche de votre été, afin que je sache si je puis espérer de vous revoira Paris avant de le quitter.

Portez-vous toujours bien , et ayez toujours beaucoup d'indulgence et un peu d'attachement pour moi, qui vous ai tant aimée et qui vous aime tant.

Paris, 16 août 1819.

A M. Friscll , à Londres.

J'ai reçu presque en même temps vos deux lettres , la mienne et celle de Chateaubriand. Je YODS en envoie deux autres en retour. L'une m'a été adressée pour vous par M. de Favernay, qui est toujours à Chartres, et qui ;i oublie votre adresse. L'autre vient je ne Bais d'où, et m'a été envoyée de votre hôtel. Je joins la mienne à tout cela : j'en fais un seul paquet, et, pour ménager vos finances, j'use de l'expédient que vous indiquez ii Chateaubriand . m me pervanl de votre ambassadeur. ïe désire (pie le

i il

tout arrive à bon port , et vous trouve en un état <h santé et de désennui dont vous puissiez nous rendre un compte un peu satisfaisant. Ne m'épargnez pas les détails sur tout ce qui vous touche; j'aime a lire ces choses-là de votre part; mais, pour la mienne, je n'aime pas à les écrire. Contentez-vous de savoir que nous nous portons à notre ordinaire , et que notre plus vif désir est que vous vous portiez bien, ou passablement bien.

Vous avez beaucoup trop tardé à nous donner de vos nouvelles de Londres. Je commençais à être inquiet , quoique je m'inquiète toujours bien plus tard que les autres hommes. Grâce au ciel , vous avez enfin une idée nette et fixe sur votre maladie. Je suis bien aise qu'elle ait un nom déterminé. Celui de goutte atonique me paraît juste. Il est tout neuf à mon oreille; mais il offre à mon esprit un sens si clair et si facile à saisir, que je le crois vrai. Tenez-vous-y. Il est dans la nature d'être soulagés de nos maux, quand nous leur avons donné un nom, quel qu'il puisse être. Je ne sais pas au juste si cela est utile en soi ; mais je sais que cela est fort naturel , et par conséquent très- raisonnable. Remarquez, je vous prie, que la première question qu'on fait toujours, quand on voit souffrir les autres, ou qu'on souffre soi-même, est celle-ci : « Qu'a-t-il ? — Qu'a-t-clle? — Qu'ai-je donc? » Dieu veuille qu'il vienne un temps où vous puissiez dire : « Je n'ai rien. » Vous êtes assez fort et assez jeune pour y prétendre, et j'ai assez boune opinion de votre constitution et de la bénignité de vos humeurs pour l'espérer.

J'ai dit à M. Bernardi le peu de cas que vous faisiez de ses terreurs. Pour moi, je vous déclare que votre sangfroid et vos sécurités m'indignent. Si vous n'avez pas à craindre ce qui se passe chez vous comme un danger,

vous devriez au moins en avoir horreur comme d'un scandale donné au monde , ou dune difformité politique horrible à voir. Les désordres que vous supportez , non-seulement avec indifférence, mais avec une espèce d'orgueil, et pour le seul plaisir de penser, de dire et de montrer que vous êtes libres, me prouvent seulement que vous êtes fous. Et si vous ne l'étiez qu'à vos risques et périls, encore passe ; mais vous l'êtes certes au détriment du genre humain. Vos fatales prospérités vous ont donné un tel éclat , comme nation , et cet éclat a inspiré aux peuples un tel désir de vous imiter, pour vous égaler, que tous vos exemples sont contagieux. Vous avez rempli le monde de funestes émulations. Pour être riche, comme vos fabricants, on voudra être turbulent et séditieux comme vos ouvriers. Pour paraître imperturbable et hardi comme vos politiques , on en viendra à rire , comme vous le faites , de ces agitations d'esprit qui sont le plus grand des désordres , si la paix et la concorde sont le plus grand des biens. Or, la concorde et la paix sont le seul bien que le vrai législateur doive se proposer, parce que sans elles il n'y a , pour un peuple , ni bonheur assuré , ni vertus constantes et faciles. Toute votre patience, si vous voulez la raisonner, ne peut au fond être être établie que sur cette idée : que l'honneur et le bonheur d'un peuple consistent à se remuer, quand il veut , et que le meilleur des gouvernements est celui qui le laisse toujours aller jusqu'aux bords du pillage et de l'incendie, sauf à l'arrêter quand il en sera là. Pour appuyer solidement un tel principe de conduite, il faut en venir aux théories des Sismondi et des Staël : « Oue le mouvement , quel qu'il soit, est le plus grand bien de l'esprit, le plus grand « bien de noir/ cœur, de noire corps et de noire âme. »

Je hais ces horribles maximes , comme auraient fait les anciens sages; je hais la liberté, comme l'entendent les modernes. J'aime l'ordre, et n'aime que lui , parce qu'il est le besoin de tous les pays, de tous les temps et de tous les hommes; l'ordre , dont le nom seul , quand il est en honneur, et l'idée seule, quelque confuse qu'elle soit, rendent les hommes meilleurs et au dedans et au dehors, tandis que le nom seul, la seule idée de liberté qui n'expriment et ne présentent pour nous qu'une exemption de frein et de règle , nous dépravent nécessairement et au dehors et au dedans. Ce mot a pour nous, depuis le christianisme, un son et un sens qu'il n'avait pas auparavant. Il ne signifiait qu'une espèce de gouvernement tout aussi régulier qu'un autre ; chez nous, il tombe sur les mœurs, et n'exprime en réalité que beaucoup de dévergondage dans les lois et dans les humeurs. Un homme libre, chez les anciens, était respectueux et soumis à son pays, comme un esclave; un homme libre, aujourd'hui, se montre hardi et maître de lui-même comme un tyran. Comparez Aristide, ou tout autre ancien , à lord Cochrane , et vous comprendrez ce que je veux dire , mais ce que je n'ai pas le temps de dire mieux.

En résumé, votre pays est fou , et le mien aussi ; mais c'est le vôtre qui a perdu le mien, qui ne vaut plus même le vôtre ; et ces deux-là perdront les autres , si quelque force, unie à la justice et à la raison , ne vient pas , je ne sais d'où , mettre la folie aux fers et les erreurs dominantes dans un puits. En attendant, riez de vos attroupements, comme nous rions de nos clubs; il en résultera un genre humain abominable ; mais il est fort possible qu'au milieu de ces combustions , nous vivions tout notre âge , et que nous mourions même dans nos lit^. ii. M

En voilà assez pour aujourd'hui, cl peut-être pour trèslongtemps. Vous aimez à écrire, et moi je le déteste. Des mots à tracer et à remuer me brouillent la vue et me faliguent l'esprit. Si j'écris vite, je ne vois ni ne sais ce que je dis ; si j'écris lentement , j'ai le temps de m'apereevoir que ce que je dis n'en vaut pas la peine. Le temps de mettre du noir sur du blanc, avec quelque plaisir, est passé pour moi. Trouvez bon que j'emploie ou ma femme ou mon frère à vous répondre avec ponctualité, me résolvant cependant de vous témoigner, de loin en loin , tout le plaisir que je reçois de vos lettres. Les plus longues et les plus détaillées, sur vos biens et sur vos maux, sur vos plaisirs et sur vos peines, me sembleront toujours les plus courtes et les meilleures.

P. S. L'article de Chateaubriand a fait , en effet . ici beaucoup de bruit, et peut-être beaucoup de bien. .. . Mais qui le sait?

Villeneuve, 8 septembre isn»

A mademoiselle de ***.

Vous avez, Mademoiselle, pour admirateurs décidés deux hommes qui peuvent se donner carrière. A la dis tance où ils seront toujours de vous , leurs hommages , quelque éclatants ou indiscrets qu'ils puissent être , ne pourront ni vous compromettre ni vous paraître intéressés ; car l'un habite aux extrémités de la terre, et l'autre aux extrémités de la vie. C'est l'ambassadeur de Perse et moi.

le crois que nous ;ivons été CTéés exprès pour vous donner la gloire de plaire à des goûts opposes Ce demi-

turc est an franc étourdi qui s'est épris de vous . a la première vue , tandis (pie vous avez été souvent l'objet de ma plus sérieuse attention. Vous avez d'abord charme ses yeux , et vous charmez aussi les miens ; mais il vous a seulement regardée avec ceux qu'il a dans la tète, au lieu que je vous ai longtemps étudiée avec ceux que j'ai dans l'esprit ; ce qui est plus sage et beaucoup plus respcctueiiN .

Cependant ce hardi rival a pris sur ma timidité des avantages que je prétends lui disputer. Je vais sortir du silence et regagner sur lui , pied a pied, tout le terrain qu'il m'a ravi en osant parler le premier. Il a fait ses déclarations, et j'oserai faire les miennes. Il vous a dit ce que votre présence inspire ; je vous dirai ce que j'ai mille fois pensé en votre absence, dans le sang -froid du souvenir et de la réflexion.

On dit que , prince et poëte , il compose pour vous une ode qu'il publiera dans son pays. Je suis un sage instruit par le passé , et , tandis qu'il ne vous donne que des louanges, je me permettrai de vous offrir quelques conseils. C'est un tribut que semble exiger votre modestie, et dont l'obligation m'est imposée par la dignité de ma situation et de mon âge. J'appartiens presque à l'autre monde; c'est le lieu de la vérité.

Pourtant, Mademoiselle, je ne veux être aujourd'hui qu'un sage en habit de ville. Je n'ai point vos devoirs en vue , mais seulement l'urbanité. Mes conseils ne sont pas vulgaires; mais aussi vous ne l'êtes pas. En regardant votre avenir et le point que vous occupez , je parcours le recueil de maximes que j'ai reçues de l'expérience , et je choisis pour vous les offrir, au moment de votre départ , celles qui , parmi les plus rares, les plus exquises et les plus neuves . vous sont le mieux appropriées

Quelque parti que vous preniez , vous ne plairez médiocrement à aucun homme d'un goût vrai , et , si vous déplaisez aux femmes, ce sera toujours votre faute, et parce que vos apparences n'auront pas assez répondu à toutes vos réalités ; je vous le dis et j'en suis sur. Évitez celte disparate ; ne vous faites pas méconnaître et ne vous calomniez jamais.

Si vous voulez garder quelques imperfections, n'ayez que des défauts aimables et propres à vous faire aimer. Tous les autres , quelque innocents ou inconnus qu'ils pussent être , seraient trop peu dignes de vous.

Ayez souvent un peu d'humeur, pour délasser votre raison ; mais que cette humeur soit légère, et n'en montrez que ce qu'il faut pour votre propre amusement et pour l'amusement des autres. Vous seriez trop répréhcnsible , aussi bien que trop malheureuse, si elle devenait leur tourment.

Permettez -vous quelques caprices, mais qui soient courts et peu marqués, et qui laissent apercevoir, comme un éclair dans le lointain, les agréments et le sourire de votre imagination.

Gardez vos singularités ; mais tant que vous serez trèsjeune, ne les montrez qu'aux connaisseurs; et qu'au gré des plus difficiles , elles vaillent mieux que l'usage , que la coutume , que la mode : le monde n'en veut qu'à ce prix.

Conservez dans votre maintien , dans votre ton , dans vos manières et dans toutes vos habitudes, une certaine négligence, une apparence d'abandon et un air de distraction que j'ai cru remarquer en vous, malgré \otre vivacité. Mais que tout cela soit semblable à ce qui est modèle eu ce genre, el puisse en senrir à son tour.

Que cet abandon plein de grâce annonce de la conliancc, et non de l'indifférence ; que cette aégligence, acquise par l'heureuse satiété de toutes les délicatesses et de toutes les élégances, soit une élégance de plus; que cet air de distraction vienne de l'oubli de soi-même , par préoccupation des autres , et non de l'oubli des autres, par préoccupation de soi.

Dans toutes ces condescendances , la condition est de rigueur.

Ce sont là des demi-défauts. Parlons des défauts véritables ; vous n'en aurez jamais aucun.

Il y a des défauts fiers d'eux-mêmes : ceux-là tiennent de l'impudence, et on les hait. Il y a des défauts affectés et qu'on s'est donnés avec art : ceux-là tiennent du ridicule , et on en rit.

Il y a des défauts qui se blâment : on les plaint ; d'autres qui sont invincibles et qui se combattent sans cesse : on les respecte.

Il y en a qui demandent grâce : on la leur fait ; d'autres enfin qui s'ignorent , qui sont naïfs et satisfaits : on leur sourit.

Il en est donc que l'on accueille; il en est d'autres qu'on tolère; mais il n'en est point qu'on estime. Je disais bien : vous n'en aurez jamais aucun.

Mais il est des imperfections moins faciles à distinguer, et qu'il faut fuir avec soin.

Défiez-vous des mauvais plis dont les effets sont si funestes et l'origine si petite. On les contracte sans les craindre , sans le vouloir et sans les voir.

De jolis traits qui s'habituent à In grimace du dédain, deviennent des traits refrognés

Les paroles désagréables ont une certaine amertume

ou une certaine àcrele qui, en se déposant sur les lèvres, au moment où elles y passent , y impriment le rechignement.

L'humeur aigre et l'aigreur d'esprit ont un inconvénient plus triste; elles pénètrent les dents et toute la masse des muscles d'un agacement sardonique et hideux.

L'attitude de la bravade opposée à l'autorité , quand elle est souvent répétée, ôte au col toute sa mollesse et au visage sa rondeur. Il y perd même son profil. Contournée invinciblement par cette expression véhémente de la révolte de l'esprit, il n'est plus possible à la face que de se montrer de trois quarts , de travers et le menton haut.

Tous ces contournements funestes ne sont pas toujours visibles; mais ils se font toujours sentir.

Pourquoi y a-t-il tant de personnes qui , d'ailleurs bonnes et aimables, sont lentes à se faire aimer? C'est qu'il y a quelque mauvais pli qui s'est placé dans les replis de leur ton , de leur visage , de leurs manières, et dont la présence invisible nous rebute, on ne sait comment. Un mauvais pli imperceptible déplaît imperceptiblement.

L'air froid hérisse de glaçons toute une physionomie . et \ laisse des plaques larges et ternes que rien ne saurait effacer.

L'air lier, l'air hautain, l'air superbe, ont une pointe de théâtre et de comique dignité qui inspirent à ceux qui les voient on mouvement de parodie dont tout le monde a le talent, On les singe en les regardant, du moins au dedans de soi-même, et maigre même qu'on en ait [h gravenl leur caricature au moment même où ils parais •t ni i est leur inévitable lot

r'ir. <v les ans uni

et la bassesse y excellent; cela seul doit en dégoûter.

Les airs d'insouciance, d'importance ou de fierté dont déjeunes tètes s'affublent, comme d'un panache ou d'une armure, quand ou attaque leurs défauts, et quelquefois par contenance ou par décontenance , sont un expédient qui leur nuit dans l'esprit de ceux qui les voient et qui s'en souviendront toujours. Ces amazones d'un quart d'heure s'exposent par de telles équipées à déplaire éternellement.

Mais que faire, quand on est timide, qu'on se sent gauche , embarrassée? Il faut se résigner à l'être, et consentir à le paraître jusqu'à ce qu'on ne le soit plus. Ce ne sont pas là des malheurs. L'air embarrassé et timide n'a jamais repoussé personne. Il est d'aimables gaucheries ; et un embarras ingénu , une timidité naïve ont leur mérite et leur attrait. Des yeux baissés ont de la grâce et de la dignité peut-être ; mais tout choque dans un œil hardi.

Avez-vous quelque mauvais pli? Avez-vous des demidéfauts? Avcz-vous même des défauts , et voulez-vous de l'indulgence? Voici le secret infaillible de l'obtenir à pleins souhaits.

Donnez-vous trois demi- vertus, trois demi-beautés , trois grâces : l'accueil riant, les prévenances et le désir d'être agréable , qui n'est pas celui de briller.

Placez-les dans votre maintien , dans votre ton, dans vos manières ; mais ce n'est pas encore assez : dans votre esprit, dans votre cœur, dans vos regards, dans votre voix, dans tous vos traits.

Entretenez-les avec soin ; ne vous en dépouillez jamais, car c'est un alour nécessaire au négligé le plus hardi Soyez-en donc toujours ornée, el tout vous sera pardonné

Paris, septembre 1819.

A M. de Chateaubriand.

M. Maillet- Lacoste , vrai métromane en prose, et l'homme du monde le plus capable de bien écrire, si, ne voulant pas écrire trop bien , il pouvait quelquefois s'occuper d'autre chose que de ce qu'il écrit; M. Maillet- Lacoste, qui sera jeune jusqu'à cent ans, et qui est le meilleur, le plus sensé , le plus honnête, le plus incorruptible et le plus naïf de tous les jeunes gens de tout âge , mais qui donne à sa candeur même un air de théâtre, parce que sa chevelure hérissée, ses attitudes et le son même de sa voix , se ressentent des habitudes qu'il a prises sur le trépied où il est sans cesse monté, quand il est seul, et d'où il ne descend guère, quand il ne l'est pas ; M. Maillet, à qui il ne manque que de la paresse, du relâche, de la détente de tête, pour travailler admirablement, et qui a travaillé avec autant d'éloquence que de courage, il y a vingt ans, contre la tyrannie de l'époque, comme l'attestent des opuscules, dont je vous ai remis, il y a dix ans, un exemplaire qui vous aurait fait connaître son mérite, si vous l'aviez lu , mais que vous n'avez pas lu , parce que, occupé comme vous l'êtes, vous ne lise/ rien, et je crois que vous faites bien, par une prérogative qui n'appartient qu'à vous; M. Maillet , qui a perdu une assez grande fortune à Saint-Domingue, sans y prendre garde et sans pouvoir s'en souvenir, parce qu il était occupé d'une fable de Phèdre, et que depuis il est perpétuellement aux prises avec une période deCicéroo, ou avec une des siennes ; M. Maillet qui . mis eu déportation

par le Directoire, entra dans une école de Bretagne, dont il lit la fortune, pour des souliers et un habit , sans s'apercevoir ni de l'injustice des hommes , ni de son changement de situation, parce qu'il est toujours en repos quoique toujours agité sur le sommet de ses idées ; M . Maillet qui , avec les plus hautes , mais les plus innocentes prétentions , met à ses fonctions obscures de professeur autant d'importance que s'il n'était qu'un sot ; qui en remplit tous les devoirs avec la conscience et le dévouement d'un Rollin; qui excelle à tout enseigner, et enseigne tout ce qu'on veut, depuis le rudiment jusqu'à l'arithmétique, en passant par tous les degrés intermédiaires, humanités, rhétorique et philosophie; M. Maillet, dont le destin est d'être apprécié et oublié; que l'Université, tout en rendant justice à son mérite académique, laisse en province, quand tant d'autres sont à Paris; que M. de Fontancs lui-même a négligé, quoiqu'il fût très- déterminé à le servir ; que M. Dussault a quelquefois admiré; qui compte un grand nombre de partisans , mais dont tout le monde parle en souriant, excepté moi ; M. Maillet qui a une ambition que tous les lauriers du Parnasse ne couronneraient pas assez, et une modération que le suffrage d'un enfant contenterait ; qui donnerait tous les biens de ce monde , quoique occupé de ceux de l'autre , pour une louange, et toutes les louanges de la terre pour une des vôtres , ou pour un moment de votre bienveillance et de votre attention; M. Maillet enfin, dont je vous ai parié plusieurs fois, mais dont le nom. peut-être, vous sera nouveau , parce que la fatalité qui le poursuit , sans qu'il s'en doute, vous aura sûrement rendu sourd: M. Maillet donc vient d'arriver à Paris, avec une lettre de l'evêquc de Montpellier pour M Trouvé . laquelle lettre demande

pour lui à ce dernier une mention au Conservateur. Or, M. Trouvé ayant répondu qu'il ferait la proposition, mais que le comité seul déciderait, ledit Maillet, après être venu me chercher à Villeneuve , où je n'étais pas arrivé , est revenu me chercher à Paris , d'où je partais , sans avoir l'habileté de me saisir sur le chemin, parce qu'il est trop distrait , c'est-à-dire trop occupé , pour être habile ; et il m'écrit pour jeter son cri de détresse , et m'appclcr à son secours. J'y vole autant que je le puis , c'està-dire que je lui réponds, moi qui ne réponds jamais, et que je vous écris, moi qui n'écris plus à personne, pas même à vous ni à madame la duchesse de Lévis. Je lui envoie tout ouverte cette recommandation, dont un autre se fâcherait, et qui le comblera de joie. Ayez-y égard, je vous en conjure. Accueillez mon Maillet, le plus sage des fous et le plus fou des sages , mais un des meilleurs esprits du monde, si cet esprit était plus froid, et une des meilleures âmes que le ciel ait jamais créées , quoiqu'il ne soit occupé que de son esprit ; espèce d'aigle sans bec , sans serres , sans fiel , mais non pas sans élévation assurément; un jeune homme de l'autre monde , que les connaisseurs généreux , comme vous l'êtes , doivent apprécier dans celui-ci, afin que justice soit faite, car il n'y fera pas fortune. Rendez-le heureux a\ec un mot «'1 un sourire : cela me fera du bien, adieu.

Paris . i>7 mars 1810.

A madame <lr. Vintimille

Fontenes est entré hier chez moi, à quatre hem niant . qod pas Hosannal a . \ tu

finit. Il venait presque de se battre avec votre portière Voici les faits :

Il prétend qu'après avoir pris, chez madame de la Brichc, des informations authentiques sur les jours et heures où l'on peut espérer d'être admis au honheur de vous voir et de vous parler, il s'est présenté neuf fois (ni plus ni moins) k votre porte, auxdites heures et auxdits jours , sans avoir été reçu ;

Que s'étant présenté huit fois à pied , et sans avoir de carte de visite dans sa poche , il avait pu attrihuer à cet incognito les huit premiers refus qu'il avait essuyés : mais qu'hier il a mis sa famille à pied , il est monté dans son carrosse, il a ordonné à son cocher d'aller grand train , et a rempli tout le quartier du bruit de son impatience . sans que ce bruit ait servi de rien.

Il me paraît que , dans son humeur entreprenante , il a porté ses insistances aux dernières extrémités , car il m'a avoué que la portière lui avait dit : a Est-ce que vous « voulez parler aux murailles ? » Ce bon mot a déconcerté tout son feu.

Il est venu là dessus me conlier sa déconfiture, et chercher mes consolations; je lui ai donné des conseils. Je lui ai dit que, lorsqu'on voulait arriver, il fallait prendre le bon chemin ; (pic si, au lieu d'employer ses chevaux et ses jambes à courir après vous, il avait eu recours, sans aucune fatigue , à sa main droite et à sa plume, pour vous prier de lui indiquer le moment où vous pourriez le recevoir, il aurait eu , (\v* la première fois , une prompte satisfaction ; qu'il n'y avait personne au monde que vous vissiez plus volontiers que lui; mais qu'enfin, pour lere-

ir, encore fallait-il savoir qu'il était là ; qu'il lui Uni donc ;•. finir par où il aurail dû comm<

écrire deux mots, etc. Il a compris que j'avais raison; mais il m'a paru si honteux et si abattu d'avoir eu tort , que je me suis offert à écrire pour lui : ce que je fais. Veuillez donc , je vous en supplie , lui faire savoir directement qu'il peut se présenter, et en quel temps. Il a, ditil , auprès de vous une affaire importante a traiter, un service a vous demander, au nom de La Harpe, au nom d'Ovide, au nom des vivants et des morts, et au nom du bon droit et de la justice , qui sont des choses immortelles, au moins pour vous et pour les bonnes âmes.

Je vais tâcher de vous expliquer cette affaire en peu de mots, afip que vous soyez prévenue, si vous le voyez, ou que vous puissiez lui donner toute satisfaction , 'sans le voir, si la solitude qu'il est possible que vous vous prescriviez , dans ces jours saints , ne vous permettait pas de le voir.

Ovide, vous savez qui c'est; La Harpe, vous l'avez connu , et vous avez connu aussi une certaine traduction des Métamorphoses que La Harpe a vantée, et dont Ovide lui-même n'aurait pas été mécontent. Elle est probablement dans quelque coin de votre bibliothèque , et porte le nom de Saint- Ange.

Or, ce Saint-Ange a laissé une veuve, des fî Iles et deux garçons, qui ont pour toute fortune une pension de 1 ,200 fr. que leur fait le gouvernement. De ces deux garçons, l'un est mort aux armées, et l'autre, après douze ans de services et plus d'une blessure, est capitaine dans une légion dont M. de Zœpffel . neveu de feu M< le due de Feltre , est colonel.

Le capitaine est fort content de sa fortune et de sa place; mais il craint qne son colonel n'ait contre loi de fâcheuses préventions C'est pour écarter ce péril qu'on reul

vous supplier d'intervenir et de tout faire pour que M. de Zœpffiel prenne des sentiments favorables à l'ovidicn. M. de Fontancs répond de ses bonnes dispositions. Empêchez, il vous en supplie, qu'il ne tombe un cheveu de sa tête , ni un fil de ses épaulettes , ni un sou de son traitement.

Voilà l'affaire et tous les faits. J'abandonne le reste à votre sagesse et à votre bonté. Mais n'allez pas dire à Fontanes qu'entre vous et moi , je me suis un peu moqué de lui , et de ce que, dans le temps de la passion , il s'est laissé interloquer par une servante qui n'est pas celle de Pilate.

On m'a prêté le livre ci-joint , qui n'est pas encore mis en vente , que je sache. Je vous cède mon privilège de le lire avant le public. Il y a des lettres de madame de Sévigné à un M. Duplessis, ex-gouverneur de son fils, dont je soutiens que vous avez au moins écrit les deux tiers , tant cela ressemble à votre bon ton d'aimable et bonne personne.

J'ai le livre pour la quinzaine, le maître étant occupé ailleurs. Ainsi ne vous gênez pas pour le parcourir à votre aise.

Il me reste à vous dire que j'ai mille fois plus pense à vous que vous n'avez pensé à moi , depuis notre dernière entrevue, car j'aurais voulu vous écrire plus de trente fois. Si vous l'aviez voulu, vous l'auriez fait. Quant à moi, je n'exécute jamais que ce que j'ai résolu cent fois. Agréez mes sentiments déjà anciens et toujours vifs comme s'ils ne faisaient que de naître.

Yilleneuve-le-Roi , 29 septembre !

-1 M. Frisell , à Semur

Je ne vous écris pas pour vous parler de nos santés . mais pour vous demander des nouvelles de la vôtre . qui intéresse les âmes les plus insensibles. « Il parait que ce « pauvre M. Friscll est malade, el j'en suis triste, car je « l'aime sincèrement, « nous écrit madame de Chateaubriand, dans une lettre que nous venons de recevoir. Vous devez être bien touché d'une telle déclaration, si, comme on le dit et comme il est vrai , rien ne mérite tant de reconnaissance que les dons d'une main avare.

Nous sommes plus prodigues de nos sentiments et de nos témoignages d'amitié. Vous avez cependant, dans nos largesses en ce genre, et la lettre que je vous écris en ce moment le prouve assez , une part que nous n'accordons à personne, et je vais vous en dire la raison : je crois que nous vous sommes nécessaires.

Premièrement, personne ne vous apprécie , ce me semble, aussi parfaitement que moi. Secondement . il n'y a . je crois, personne au monde avec qui vous puissiez être aussi pleinement à votre aise qu'avec nous. Votre raison nous charme; votre bonté nous est connue; votre verve nous amuse; vos humeurs nous font rire, et vos injustices, même quand elles tombent sur nous par hasard . trouvent nos cœurs invulnérables. Trouvez-moi des dont la société puisse aussi parfaitement convenir a un honnête homme qui n'aime pas a se gêner, et . des demain , j'en fais la mienne.

• sommes en peine du chemin que prend votre

goutte. Donnez-nous son itinéraire El quel parti

êtes-vous décide sur nos mouvements ou \<>s résidences '

Rentrez-vous à Paris? Ircz-vous en Bourgogne? Yicndrez-vous nous voir, ou nous altendrez-vous '? Venez Nous vous reverrons et nous vous recevrons avec une extrême joie. Attendez-vous pourtant à dix fois plus de cousines que vous n'en trouviez quelquefois dans nos soirées à Paris, quand vous étiez tenté de fuir. Je dois vous prévenir en outre qu'il vaudra mieux voyager dans une quinzaine de jours qu'à présent, si les pays qui sont au-dessus de nous ressemblent à celui-ci. Figurez-vous qu'en ce moment nous ne pouvons trouver, à trois lieues à la ronde, ni un morceau de lard ni un poulet, et jugez de la cuisine. Mais elle va s'améliorer. Nous faisons venir du lard de Paris, et les fermes voisines sont pleines de poules qui couvent, de sorte qu'à la lin d'octobre nous aurons des poulets de grain. Ils viendront un peu lard; mais il vaut mieux tard que jamais. J'aime à citer les vieux proverbes, quoique madame de Genlis les ait proscrits. Us me délassent , et lors même que leur sens n'est pas nécessaire, leurs mots naïfs me sont agréables. Leur trivialité jette dans le langage familier, devenu trop sérieux, une teinte de bonhomie , et par là de variété , qui , n'en déplaise à la dame , vaut mieux qu'une élégance toujours soignée et un bon ton toujours tendu. Pardonnez-moi cette petite bouffée de digression littéraire. On peut parler de tout avec vous, et j'écris tout ce qui me vient. Une autorité collet-monté s'est présentée un moment à mon imagination , et j'ai voulu la chiffonner en passant. Voila qui est fait. Je reviens à notre cuisine, cl par la cuisine à mon estomac , dont il faut bien vous dire un mot . car j'aime à parler aux gens que j'aime d'eux et de moi.

Mon estomac donc , je n'en ai point. Les chaleurs que j'ai trouvées ici me l'ont ôté en arrivant , et la mauvaise chère que nous faisons m'est devenue fort indifférente. Je vis de mon principe dévie, car d'ailleurs je ne mange rien. Mais aussi ma poitrine est en repos ; tout le mal est chez le voisin. Je ne sais si le frais, que quelques heures de pluie ont ramené hier, causera quelque changement dans ma manière d'exister, et me rendra mes incommodités accoutumées; j'attends avec patience ce que le ciel opérera. Du reste, je me porte à mon ordinaire, toujours fort bien , selon vous et vos préventions , toujours fort mal , selon moi et mon sens intime.

Je viens de voir que Clausel vous citait, dans les notes de son mémoire, comme une autorité décisive sur la constitution de votre pays, et qu'il avait imprimé votre nom en toutes lettres, entre deux crochets.

On m'écrit que l'abbé de Lamennais est fort blâmé à, Saint-Sulpice , où l'on trouve , avec raison , qu'en détruisant tous les fondements des certitudes humaines, pour ne leur laisser d'autre appui que l'autorité, il détruit l'autorité même. Il a eu tort de ne pas la consulter avant de publier son livre.

Voilà tout ce que je sais de nouvelles politiques et littéraires ; c'est à, peu près vous dire que je ne sais rien.

Paris, 20 décembre 1820.

À madame de Yiulimille.

Il y a plus de huit jours que je veux vous envoyer ce livre, avec une grande lettre pleine de remerciements, de reproches, d'explications, de tendresses et surtout de re-

grets de ne pouvoir plus vous dire ni vous écrire , sans reserve, tout ce que je pense. Réduit ii ce demi-silence par la paresse de ma main , devenue incurable à force d'être invétérée, par la faiblesse de ma poitrine, qui ne me permet presque plus que d'être écouteur, dans les entretiens où je prends le plus de plaisir, et enfin , par la nature des temps où nous vivons , et qui ont tant de faces qu'il est impossible de les voir sous le même aspect , si on n'est pas précisément placé dans le même point de perspective , ni d'en parler diversement sans se diviser, si l'un des deux prend , comme vous , aux hommes qui y jouent un rôle, un intérêt que l'autre ne partage pas. Entin , je voulais encore une fois vous montrer à découvert et sans nuages ce cœur où vous avez régné, et cette âme , toujours la même , où les souvenirs agréables sont empreints pour l'éternité. Mais je l'ai éprouvé et je l'ai dit plus d'une fois : il faut du temps pour être sincère, c'està-dire, pour savoir exprimer au juste tout ce qu'on pense et tout ce qu'on sent. Je renonce donc à la grande lettre, réservant pour des temps meilleurs, s'il en arrive, tout ce qu'elle eût pu contenir, et je hâte l'envoi d'un livre qui, je l'espère, vous causera quelque plaisir.

J'espère aussi que vous n'aurez pas eu le temps d'en connaître l'existence, ni d'en avoir la possessien par quelque autre voie que ce soit. S'il en était autrement, j'en serais désolé. Mais, en ce cas, je garderais pour moi cet exemplaire, et je vous chercherais quelque autre étrenue. Je devance le 1er janvier 1821 pour vous présenter celleci, de peur qu'on ne me gagne de vitesse. J'attacherais un grand prix à placer le premier ce gros volume dans votre bibliothèque.

C'est un fatras délicieux, une énorme meule de foiu, où if. 30

l'on trouve des llcurs exquises ; enfin , un livre indispensable au bonheur de ceux qui, comme vous et moi, aiment eperdument La Fontaine et son siècle, et n'en veulent rien ignorer.

Agréez mon présent, mes bonnes intentions, mon inaltérable constance, et dites-moi quel est le jour de la semaine prochaine où vous pourriez m'accorder une demiheure d'audience, si les oppressions où je vis me permettent de respirer.

Paris, 2-2 .juillet 1884.

.1 madame de VintimiUc.

Est-il possible que je me sois fait méconnaître, ou que vous ayez pu vous méprendre à un tel point? Je vous jure, avec toute la sincérité que je vous dois, et dont , pour rien au monde , je ne voudrais me départir en aucun temps, surtout à pareille heure , et en un tel jour, je vous jure, dis-je, par vous, par moi, par sainte Madeleine et par les tubéreuses , les plus chers de mes souvenirs , je vous jure sur ma conscience et par toute mon amitié, par toute ma véracité, par toutes mes fidélités, que je ne vous ai fait aucune visite où j'aie goûté auprès de vous tant de douceur, tant de repos , que dans celle dont vous avez été presque tentée de vous plaindre. Vous avez pris ma confiance et mon abandon pour de la langueur de sentiment , et mon recueillement pour un nuage. J'arrivais souffrant (car toutes mes faiblesses sont devenues douloureuses ; je m assis, je me calmai, je vous lis parler, je vous écoulai .le sortis presque restauré, et je me û\< . au fond de ma voiture . en arrivant >uv le bon

levard : S'il m'était possible de quitter, tons les jonrfl mon lit à pareille heure , de courir par un pareil temps, et de trouver au milieu de ma course un tel plaisir, assurément je vivrais mieux et plus longtemps.

Maintenant soyez franc , ouvert, transparent , et montrez-vous tel que vous êtes, pour avoir Vair gêné, embarrassé, mal à l'aise aux yeux de ceux qui peuvent le mieux vous connaître, et qui savent le mieux juger! Je vois avec douleur qu'il vient un temps où Ton ne ressemble plus à ce qu'on est, et où, pour être apprécié, il vaut mieux employer la mémoire de nos amis que notre présence. Souvenez-vous donc de ce que j'ai été pour vous, et croyez que je serai toujours le même , en dépit de mes dehors.

J'entends plus difficilement ce qu'on me dit, je dis moins volontiers ce que je pense , parce que le parler m'ennuie , quand je suis de sang-froid , et me fatigue , quand on m'échauffe. Je n'en pouvais plus, en arrivant auprès de vous, et je mis ma poitrine à l'aise par mon silence. Vous remplîtes ce vide par la plus agréable conversation. Je sortis content , ranimé, et ranimé si bien , que j'eus la force de faire, en vous quittant, deux visites de bienséance dont la seule idée m'aurait fait frémir le matin.

J'allais vous écrire , au moment où j'ai reçu votre lettre. Elle m'a fait un grand plaisir, quoiqu'elle ait fort étonné ma paisible sécurité. J'étais loin de penser que vous me demanderiez une explication ; mais j'avoue pourtant que je suis flatté de l'injuste sollicitude que je vous ai causée si innocemment. On n'a point cette susceptibilité pour les gens que l'on n'aime plus. Non-seulement je vous pardonne Garât , mais je vous dirai quelque bien de son livre. La lecture en esl ou peu fatigante, à mon

gré, mais point du tout ennuyeuse. Cet homme peint faux, niais il est peintre. Il y a même de la vérité dans ses peintures les plus fausses, parce que, s'il ne peint pas les objets dont il parle, tels qu'ils sont, il les peint, du moins , tels qu'il les voit , et cette sorte de vérité fait toujours quelque plaisir. Enfin , s'il est fou et archi-fou , il est homme d'esprit et bon homme, mais bon homme a un excès digne d'observation , et qui m'a beaucoup occupé.

Voilà une lettre bien ennuyeuse. C'est le sort de toutes les apologies , et vous m'avez mis dans la nécessité de faire la mienne.

J'aurais été plus gai, plus leste et plus court, si, comme je l'espérais , je n'avais eu à vous entretenir que de cette excellente année de 1801, qui a joué dans ma vie un si beau rôle , et dont vous m'avez rendu le souvenir éternellement précieux. Croyez-le bien, et à jamais.

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