CLXXXIX
Ce qui est douteux ou médiocre a besoin de suffrages pour faire plaisir à l'auteur ; mais ce qui est parfait porte avec soi la conviction de sa beauté.
On dit que les livres sont bientôt lus ; mais ils ne sont pas bientôt entendus* Le point important est de les digérer. Pour bien entendre une belle et grande pensée, il faut peut-être autant de temps que pour la concevoir.
L'abeille et la guêpe sucent les mêmes fleurs; mais toutes deux ne savent pas y trouver le même miel.
Même pour le succès du moment , il ne suffit pas qu'un ouvrage soit écrit avec les agréments propres au sujet ; il faut encore les agréments propres aux lecteurs. Il faut qu'un livre rappelle son lecteur, comme on dit que le bon vin rappelle son buveur. Or, il ne peut le rappeler que par l'agrément. Un certain agré^
ment doit se trouver même dans les écrits les plus austères.
CXCÏII.
Décomposez un poème excellent ; désunissez-en toutes les expressions , et faites-en un amas , un chaos. Donnez ce chaos à débrouiller à un écrivain médiocre , et , de ces parcelles éparses , dites-lui de créer , à sa fantaisie, un monde, un ouvrage : s'il n'ajoute rien, il est impossible qu'il fasse de tout cela quelque chose qui ne plaise pas. De même , changez l'ordre de toutes les pensées d'un beau discours; mettez les conséquences avant les principes , et ce qui suit avant ce qui doit le précéder ; démolissez , ruinez tant qu'il vous plaira : il y aura toujours , dans ces matériaux, renversés , de quoi retenir et satisfaire les regards d'un observateur.
Il n'y a, dans la plupart des livres agréables, qu'un caquet qui n'ennuie pas.
Il est beaucoup d'écrits dont il ne reste, comme du spectacle d'un ruisseau roulant
quelques eaux claires sur de petits cailloux ^ que le souvenir des mots qui ont fui.
Rien n'est pire au monde qu'un ouvrage médiocre qui fait semblant d^être excellent.
En quelques-uns^ écrire est leur occupation , leur affaire , leur vie ; en quelques autres , leur amusement y leur distraction, leur jeu. En ceux-là , c'est magistrature , fonction , devoir, inspiration ; en ceux-ci, tâche, métier, calcul, commerce, propos délibéré. Les uns écrivent pour répandre ce qu'ils jugent meilleur à tous ; les autres pour étaler ce qu'ils estiment meilleur à eux. Aussi les uns veulent bien faire et les autres faire à propos, se [»^posant pour fin, les premiers la vérité, et les seconds le profij.
cxcvni.
Les vrais savants , les vrais poètes deviennent tels par le plaisir plus que par le travail. Ce qui les précipite et les retient dans leurs études , ce n'est pas leur ambition , mais leur génie.
CXCJX.
Les savants fabriqués sont les eaux de Biirèges faites à Tivoli. Tout y est, excepté le naturel. Elles ne valent que par remploi, et non par leur essence.
ce.
Les productions de certains esprits ne viennent pas de leur sol , mais de Tengrais dont il a été couvert.
Tous les hommes d'esprit valent mieux que leurs livres; les hommes de génie et peutêtre les savants valent moins , comme le rossignol vaut moins que son chant, le ver à soie moins que son industrie, et Tinstinct plus que la bête.
Il y a des fantômes d'auteurs et des fantômes d'ouvrages.
CCHI.
Évitez d'acheter un livre fermé.
La littérature que M. de Bonald appelle
l'expression de la société , n'est souvent que l'expression de nos études, de notre humeur, de notre personnalité ; et cette dernière est la meilleure. Il y a des livres tellement beaux que la littérature n'y est que l'expression de ceux qui les ont faits.
Il vaut cent fois mieux assortir un ouvrage à la nature de l'esprit humain qu'à ce qu'on appelle l'état de la société. Il y a quelque chose d'immuable dans l'homme; c'est pour cela qu'il y a des règles immuables dans les arts et dans les ouvrages de l'art , des beautés qui plairont toujours, ou des arrangements qui ne plairont que peu de temps.
Ce VI.
C'est à la mode des portraits qu'on doit les Caractères de La Bruyère. Plus d'un mauvais genre a été , en littérature , l'origine d^un chef-d'œuvre.
ce VII.
La littérature des peuples commence par les fables et finit par les romans.
Hélas! ce sont les livres qui nous donnent nos plus grands plaisirs, et les hommes qui nous causent nos plus grandes douleurs. Quelquefois même les pensées consolent des choses, et les livres consolent des hommes.
* Il y a des livres plus utiles par Tidée qu'on s'en fait que par la connaissance qu'on en prend.
Il ne suffit pas qu'un ouvrage soit bon ; il faut encore qu'il soit fait par un bon auteur, et qu'on y voie , non-seulement la beauté qui doit lui être propre , mais encore l'excellence de la main qui Ta fait. C'est toujours l'idée de l'ouvrier qui cause l'admiration. La trace du travail, l'empreinte de l'art, si tout le reste est achevé, sont un agrément de plus. Le talent doit donc traiter tous les sujets, et disposer toutes ses œuvres, de manière à pouvoir s'y montrer sans affectation : SirinU denique eluceant opus et arlifex.