‹ Pensées, essais, maximes et correspondance de J. Joubert (volume 3)Chapitre 16 sur 31 · CUL · texte numérisé non relu

CUL

En littérature^ ce sont les premières saveurs qui forment ou déforment le goût.

Ceux qui sont simples , par élat et par nature j aiment peu la simplicité dans les arts ; elle les étonne trop peu. De là vient que les rois et les grands ont un meilleur goût littéraire.

Qans les moments d'émotion universelle y il n'est pas un seul homme qui n'ait du goût.

Voyez, aux spectacles, combien les âmes émues ont le tact rapide et le discernement exquis !

Le mauvais goût consiste à aimer ce qu^ n'est pas aimable , et le faux enthousiasme , à s'enflammer pour ce qui naturellement n'en-^ flamme point.

Loi^u'il nait, dans une nation , un individu capable de produire une grande pensée , il en naît un autre capable de la comprendre et de l'admirer.

Nous trouvons éloquent dans les livres , non-seulement tout ce qui augmente nos passions j mais aussi tout ce qui augmente nos opinions.

CLVIH.

Les écrivains qui ont de Tinfluence ne sont que des hommes qui expriment parfaitement ce que les autres pensent , et qui réveillent dans les esprits des idées ou des sentiments qui tendaient à éclore. C'est dans le fond des esprits que sont les littératures.

eux.

Ne l'éprouvons pas ce qui sort du bon goût, pour entrer dans le grand goût. L'esprit a parfois de grands traits, des mouvements, des coups de maître qui ne dépendent pas de lui.

Parfois se produisent de certaines beautés d'i-

magination oti de sentiment absolument nouvelles. On les remarque, elles étonnent, et leur nouveauté rend indécis; on craindrait, en les approuvant , de hasarder son jugement, de compromettre Thonneur de son opinion ; on n'ose donc les goûter, et on laisse l'épreuve se faire. Puis on est tout étonné, un jour, longtemps après qu'on les a vues pour la première fois, de se sentir charmé et subjugué par elles. C'est qu'il y a, dans les beautés littéraires , quelque chose qui vient du ciel , et qui échappe aux efforts des hommes, quand ils veulent le dépriser.

' L'exception est de l'art aussi bien que la règle. L'une en défend et l'autre en étend le domaine.

Quand on se souvient d'un beau vers , d'un beau mot , d'une belle phrase , on les voit devant soi , et les yeux semblent les suivre dans l'espace. Un passage vulgaire, au contraire, ne se détache point du livre où on l'a lu , et c'est là que la mémoire le voit d'abord , quand on le cite.

La mémoire n'aime que ce qui est excellent.

Le je ne sais quoi^ en littérature y se moule à chaque esprit , à chaque goût ; c'est comme un mets exquis , cTù se trouvent réunies toutes les sortes de saveurs y et qui se change y au goût de ceux qui s'en nourrissent^ en l'aliment que chacun d'eux préfère.

Ce qui étonne y étonne une fois; mais ce qui est admirable est de plus en plus admiré.

La perfection ne laisse rien à désirer dès le premier coup d'œil ; mais elle laisse toujours quelque beauté, quelque agrément, quelque mérite à découvrir,

Les livres qu'on se propose de relire dans rage mûr , sont assez semblables aux lieux où Ton voudrait vieillir.

Recherchons les écrits qui j participant aux plus exquises qualités des choses agréables^ l'odeur ; la saveur^ les couleurs, donnent à la fois du plaisir aux trois facultés de l'esprit qui correspondent à l'ouïe, à la vue et au goût : l'attention, l'imagination et le discernement.

CLXVIH.

Les beaux ouvrages n'enivrent pas , mais ils enchantent.

Le beau parfait exerce à la fois toutes les facultés de l'homme, développées dans toute leur étendue ; il en résulte un plaisir que toute l'âme approuve.

Il résulte de tous les ouvrages bien faits une sorte de forme incorporelle , qui s'attache aisément à la mémoire.

Ce ne sont pas les opinions des auteurs , et

la pai;tie de leurs doctrines qu'on peut appeler des assertions , qui instruisent et nourrissent le plus l'esprit. Il y a, dans la lecture des grands écrivains , un suc invisible et caché ; c'est je ne sais quel fluide inassignable^ un sel, un principe subtil plus nourricier que tout le reste. •

GLXXII.

11 est des poèmes et des tableaux où il n'y a pas précisément une belle poésie et une belle peinture, mais ils en donnent l'idée , et tout ce qui donne l'idée du beau charme l'esprit.

On rencontre dans l'art et dans la nature, des individus et des ouvrages qui plaisent plus qu'euxHuémes y en quelque sorte , parce qu'ils appartiennent visiblement à un beau genre; c'est l'espèce alors qui , belle par elle-même , embellit seule la personne ou la chose qui en est empreinte. Anacharsisj par exemple , donne l'idée d'un beau livre et ne l'est pas. Racine et Fénelon eux-mêmes donnent de leur génie ou de leur âme une idée supérieure à ce qu'ils en laissent voir.

11 est des livres où l'on respire un air exquis.

Quand on lit un ouvrage bien fait, il y a toujours dans l'esprit une netteté de plus y ne fût-ce que par Tidëe ou le souvenir que Ton en garde*

* 11 faut , si Ton veut lire avec fruit , rendre son attention tellement ferme qu'elle voie les idées comme les yeux voient les corps.

Entre l'estime et le mépris , il y a, dans la littérature y un chemin tout bordé de succès sans gloire , qu'on obtient aussi sans mérite.

Peu de livres peuvent plaire toute la vie.

11 y en a dont oh se dégoûte avec le temps , ta sagesse ou le bon sens.

CLXXVIII

La vogue des livres dépend du goût des siècles. Même ce qui est ancien est exposé aux.

variations de la mode. .Corneille et Racine, Virgile et Lucain, Sénèque et Cicéron, Tacite

et Tile-LIve, Aristote et Platon^ n'ont eu )a palme que tour à tour. Que dis«je? Dans la même vie , selon les âges y dans la même année y selon les saisons , et quelquefois dans le même jour, selon les heures , nous préférons un livre à Tautre , un style a un autre style , un esprit à un autre esprit.

* Le talent va où est la voix de la louange ; c'est la syrène qui l'égaré.

L'esprit, dans nos ouvrages, s'évapore en passan$ à travers les siècles : il n'y a que ce qu'ils ont de vrai suc et de solidement substantiel qui puisse subsister longtemps. C'est là ce qui fait que les premières générations les recommandent aux suivantes, et que celles-ci s'accoutument successivement à les transmet- Ire comme à les recevoir. Le mérite passé de nos livres leur fait, jusqu'à la fin, un bien présent.

L'esprit humain a, dans tous les siècles, les mêmes forces , mais non pas la même indus-

trie, ni d'aussi heureuses directions. II est des siècles où règne une température qui lui est plus favorable et lui fait produire de plus beaux fruits.

11 faut entrer dans les idées des autres, si Ton veut retirer quelque profit des conversations et des livres. Quand il y a , dans un ouvrage dogmatique^ des clartés qui pourront nous plaire , il importe de soufifrir les obscurités préliminaires qui pourraient nous rebuter.

CLXXXIII

Il faut se faire un lointain, se créer une perspective, se choisir un point de vue, quand on veut juger d'un ouvrage , même d'un ouvrage d'esprit, d'un mot, d'un livre, d'un discours.

En littérature , et dans les jugements établis sur les auteurs , il y a plus d'qpinions convenues que de vérités. * Que de livres , dont la réputation est faite , ne l'obtiendraient pas , si elle était 'a faire !

Le médiocre est rexcelleut poui* les médiocres.

< Ton sort est d'admirer, et non pas de sait voir. » Un pareil sort est un bonheur plus grand encore que celui de l'homme qui peut y h la fois y et savoir, et admirer. Le savoir qui ôte l'admiration est un mauvais savoir : pai* lui la mémoire se substitue à la vue , et tout est interverti . Un homme devenu tellement anatomiste qu'il a cessé d'être homme, ne voit, dans la plus noble et la plus touchante démarche , qu'un jeu de muscles , comme un facteur d'orgues qui n'entendrait, dans la plus belle musique , que les petits bruits du clavier.

CLXXXVI!

Naturellement, l'esprit s'abstient de juger ce qu'il ne connait pas. C'est la vanité qui le force à prononcer, quand il voudrait se taire.

CLXXXVIlf.

Les esprits faibles demandent si le conte est vrai ; les esprits sains examinent s'il est mo- . rai , s'il est naïf , s'il se fait croire.

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